Le
discours d'Obama à Philadelphie
Nous, le
peuple,
sur le point de former une union plus parfaite
Il y a deux
cents et
vingt un ans, dans une salle toujours présente, un groupe d'hommes
recueillis,
avec des mots simples, a lancé l'expérience improbable de
l'Amérique dans
la démocratie. Ces fermiers et ces savants, ces hommes d'état et ces
patriotes
qui avaient voyagé à travers un océan pour fuir la tyrannie et la
persécution
ont finalement rendu réelle leur déclaration d' indépendance lors de la
convention de Philadelphie au printemps 1787.
Le document
qu'ils ont
produit a été signé par la suite mais, finalement, était encore
inachevé. Il
avait été souillé par le péché originel de cette nation, l'esclavage,
une
question qui a divisé les colonies et mené la convention à une impasse
jusqu'à
ce que les fondateurs aient choisi de permettre au commerce des
esclaves de se
poursuivre pendant au moins 20 années supplémentaires, laissant aux
générations
futures le soin de résoudre cette question.
Naturellement,
la réponse
à la question d'esclavage était déjà incluse dans notre constitution --
une
constitution qui a en son sein l'idéal de l'égalité des citoyens en
vertu de la
loi ; une constitution qui a promis au peuple la liberté, et la
justice, et une
unité qui pourrait et devrait se perfectionner avec le temps.
Mais les mots
sur un
parchemin n'étaient pas suffisants pour délivrer les esclaves de la
servitude,
ou faire accèder de plein droit, des hommes et des femmes de couleur et
de foi
différente à la citoyenneté américaine. Ce dont on avait besoin,
c'étaient des
générations successives d'américains qui étaient disposés à faire leur
part
d'engagement -- aussi bien dans des protestations et des luttes, dans
les rues
et dans les tribunaux, que dans une guerre civile et une désobéissance
civile,
avec tous les risques que cela comporte -- pour rétrécir cet espace
entre la
promesse de nos idéaux et la réalité de leur temps.
C'était une
de nos tâches
qui nous a fait notre détermination au début de cette campagne --
continuer la
longue marche de ceux qui sont venus avant nous, une marche pour une
Amérique
plus juste, plus égale, plus libre, plus porteuse d'avenir et plus
prospère.
J'ai choisi de concourir pour la présidence à ce moment dans notre
histoire
parce que je crois profondément que nous ne pouvons pas résoudre les
défis de
notre temps à moins que nous les résolvions ensemble -- à moins que
nous
perfectionnions notre unité par l'idée que nous pouvons avoir des
parcours
historiques différents, mais que nous avons des espoirs communs ; que
nous n'avons
peut-être pas tous la même apparence et que nous ne sommes peut-être
pas venus
des mêmes endroits; mais que nous voulons tous nous déplacer dans la
même
direction -- vers un meilleur futur pour nos enfants et nos
petits-enfants.
Cette
croyance vient de
ma foi indéfectible dans la décence et la générosité des américains.
Mais elle
vient également de ma propre histoire américaine. Je suis le fils d'un
homme
noir du Kenya et une femme blanche du Kansas. J'ai été élevé avec
l'aide d'un
grand-père blanc qui a survécu à la crise de 1929 en s'engageant dans
l'armée
du général Patton pendant la deuxième guerre mondiale et une grand-mère
blanche
qui a travaillé sur une chaîne de montage de bombardier au fort
Leavenworth
tandis qu'il était outre-mer.
Je suis allé
à certaines
des meilleures écoles en Amérique et j'ai vécu aussi dans une des
nations les
plus pauvres du monde. Je suis marié à une noire américaine qui porte
en elle,
à la fois le sang des esclaves et des propriétaires d'esclaves -- un
héritage que
nous transmettons à nos deux précieuses filles. J'ai des frères, des
soeurs,
des nièces, des neveux, des oncles et des cousins, de toutes les races
et de
toutes les teintes, dispersés à travers trois continents, et tant que
je vis,
je n'oublierai jamais que dans aucun autre pays sur terre mon histoire
n'aurait
été possible. C'est une histoire qui ne m'a pas fait le candidat le
plus
conventionnel. Mais c'est une histoire qui incarne en moi l'idée que
cette
nation est plus que la somme de ses parties -- que nous sommes vraiment
un.
Tout au long
de la
première année de cette campagne, contre toutes les prévisions nous
disant le
contraire, nous avons vu combien les américains étaient affamés de ce
message
d'unité. Malgré la tentation de ne vois ma candidature que sous un
angle
purement racial, nous avons eu des victoires décisives dans les états
ayant
certaines des populations les plus blanches du pays. En Caroline Du
sud, où le
drapeau confédéré flotte toujours, nous avons construit une puissante
coalition
réunissant les noirs et les blancs. Ce ne veut pas dire que la question
des
races n'a pas été à la une dans la campagne. A diverses étapes dans la
campagne, quelques commentateurs m'ont considéré "trop noir" ou
"pas assez noir." Nous avons vu la bulle des tensions raciales
remonter à la surface pendant la semaine précédant la primaire de
Caroline du
Sud . A chaque scrutin, la presse a interprété chaque résultat comme
dernière
preuve d'une polarisation raciale de la campagne, pas simplement en
termes de
blanc et noir, mais aussi de noir et marron. Et encore, cela ne fut que
dans
les dernières semaines, que la discussion sur les races a ravivé les
divisions.
D'un côté,
nous avons
entendu l'idée que ma candidature est, d'une façon ou d'une autre, une
façon de
s' affirmer, qu'elle est basée seulement sur le désir des libéraux à
l'esprit
ouvert de s'acheter une réconciliation raciale à bon compte. A l'autre
extrémité, nous avons entendu mon ancien pasteur, Rev. Jérémie Wright,
employer
une langue incendiaire pour exprimer les opinions qui ont le potentiel
d'accentuer non seulement les divisions raciales, mais les vues qui
dénigrent
la grandeur et la qualité de notre nation -- qui offensent tout autant
les
blancs et les noirs. J'ai déjà condamné, en termes clairs, les rapports
du
Revérend Wright qui ont causé une telle polémique. Pour certains, les
questions
harcelantes demeurent. Est-ce que je l'ai connu quand il était un
critique
parfois féroce de la politique intérieure et étrangère américaine ?
Naturellement. Est-ce que je l'ai jamais entendu faire les remarques
qui
pourraient être considérées controversées tandis que je m'asseyais dans
l'église ? Oui. Est-ce que j'étais en désaccord fortement avec
plusieurs de ses
vues politiques ? Absolument -- juste comme je suis sûr que bon nombre
d'entre
vous ont entendu des remarques de vos pasteurs, prêtres ou rabbins avec
lesquels vous étiez fortement en désaccord. Mais les remarques qui ont
causé
cette tempête tout récemment n'étaient pas simplement controversées.
Elles n'étaient
pas simplement l'effort d'un chef religieux de parler de l'injustice
qu'il
percevait.
Au lieu de
cela, elles
exprimaient une opinion profondément distordue de ce pays -- une
opinion qui
voit le racisme blanc comme endémique, et qui ne voit que ce qui est
mauvais en
Amérique, plus que ce que nous savons de bon en Amérique, une opinion
qui voit
les conflits au Moyen-Orient comme enracinés principalement dans les
actions
d'alliés sans faille comme Israel, au lieu de les voir comme
l'émanation des
idéologies perverses et détestables de l'Islam radical.
En tant que
tels, les
commentaires du Rev. Wright étaient non seulement erronés mais porteurs
de
division, à un moment où nous avons besoin d'unité; chargés de
considérations
raciales à un moment où nous devons nous réunir pour résoudre un
ensemble de
problèmes énormes -- deux guerres, une menace de terroriste, une
économie en
chute, une crise chronique de la santé et les changement
potentiellement
dévastateurs du climat ; des problèmes qui ne sont ni l'un ni l'autre
noir ou
blanc ou Latino ou Asiatique, mais plutôt des problèmes qui nous
confrontent
tous.
Une fois
donné
l'arrière-plan de mon action, une fois décrits ma politique, mes
valeurs et mes
idéaux, il n'y aura aucun doute pour ceux qui trouvent que mes
déclarations
condamnant les propos du Rev. Wright sont insuffisantes.Pourquoi vous
êtes
associé auRev. Wright au départ, peuvent-ils demander ? Pourquoi ne pas
rejoindre une autre église ?
Et j'admets
que si tout
ce que je savais à propos du Rev. Wright était les extraits de ces
sermons qui
sont passés en boucle à la télévision et sur YouTube, ou que si
l'Eglise Unie
de la Trinité du Christ était conforme aux caricatures colportées par
quelques
commentateurs, il n'y a aucun doute que je réagirais plus ou moins de
la même
façon mais la vérité est, que ce n'est pas tout ce que je connais de
l'homme.
L'homme que j'ai rencontré il y a plus de 20 ans est un homme qui m'a
aidé à
trouver ma foi chrétienne, un homme qui m'a parlé de notre devoir de
nous aimer
les uns les autres ;de s'occuper de celui qui souffre et d'aider les
pauvres à
se relever.
C'est un
homme qui a
servi son pays dans les marines, qui a étudié et a fait des conférences
à
certaines des meilleures universités et dans des séminaires les plus en
vue
dans le pays, et qui, pendant plus de trente années, a dirigé une
église qui
sert la communauté en faisant Dieu travailler ici sur terre -- aux
côtés des
sans-logis, des indigents, fournissant des services de soin de jour,
des aides
financières et des services d'aumonerie en prison, sans oublier ceux
qui
souffrent du HIV/SIDA.
Dans mon
livre, Les Rêves
de mon père, je décris mes premières impressions de l’église de la
Trinity:
«
L'assistance se mit à crier, à se lever, à taper des mains, et le vent
puissant de son souffle emportait la voix du révérend jusqu'aux
chevrons (...).
Et dans ces simples notes — espoir ! — j’entendis autre chose. Au pied
de cette
croix, à l'intérieur des milliers d'églises réparties dans cette ville,
je vis
l'histoire de noirs ordinaires se fondre avec celles de David et
Goliath, de
Moïse et Pharaon, des chrétiens jetés dans la fosse aux lions, du champ
d’os
desséchés d’Ezékiel.
Ces
histoires —de survie, de liberté, d’espoir— devenaient notre histoire,
mon histoire ; le sang qui avait été versé était notre sang, les larmes
étaient
nos larmes. Cette église noire, en cette belle journée, était redevenue
un
navire qui transportait l’histoire d’un peuple jusqu'aux générations
futures et
jusque dans un monde plus grand.
Nos
luttes et nos triomphes devenaient soudain uniques et universels, noirs
et plus que noirs. En faisant la chronique de notre voyage, les
histoires et
les chants nous donnaient un moyen de revendiquer des souvenirs dont
nous
n'avions pas à avoir honte (…), des souvenirs que tout le monde pouvait
étudier
et chérir - et avec lesquels nous pouvions commencer à reconstruire. »
Telle
a été ma première expérience à Trinity. Comme beaucoup d’églises
majoritairement noires, Trinity est un microcosme de la communauté
noire : on y
voit le médecin et la mère assistée, l’étudiant modèle et le voyou
repenti.
Comme
toutes les autres églises noires, les services religieux de Trinity
résonnent de rires tapageurs et de plaisanteries truculentes. Et ça
danse, ça
tape des mains, ça crie et ça hurle, ce qui peut paraître incongru à un
nouveau
venu
L'église
contient toute la tendresse et la cruauté, l’intelligence l’extrême et
l’ignorance crasse, les combats et les réussites, tout l'amour et, oui,
l'amertume et les préjugés qui sont la somme de l’expérience noire en
Amérique.
Et
cela explique sans doute mes rapports avec le Rev. Wright. Si imparfait
soit-il, je le considère comme un membre de ma famille. Il a raffermi
ma foi,
célébré mon mariage et baptisé mes enfants.
Jamais
dans mes conversations avec lui ne l’ai-je entendu parler d’un groupe
ethnique en termes péjoratifs, ou manquer de respect ou de courtoisie
envers
les blancs avec qui il a affaire. Il porte en lui les contradictions —
le bon
et le mauvais— de la communauté qu’il sert sans se ménager depuis tant
d’années.
Je
ne peux pas plus le renier que je ne peux renier la communauté noire,
je ne
peux pas plus le renier que je ne peux renier ma grand-mère blanche,
une femme
qui a fait tant de sacrifices pour moi, une femme qui m'aime plus que
tout au
monde, mais aussi une femme qui m’avouait sa peur des noirs qu’elle
croisait
dans la rue et que, plus d'une fois, j’ai entendu faire des remarques
racistes
qui m'ont répugné.
Ces
personnes sont une partie de moi. Et elles font partie de l’Amérique,
ce
pays que j’aime.
D'aucuns
verront ici une tentative de justifier ou d’excuser des propos tout à
fait inexcusables. Je peux vous assurer qu’il n’en est rien. Je suppose
qu’il
serait plus prudent, politiquement, de continuer comme si de rien
n'était, en
espérant que toute l’affaire sera vite oubliée.
Nous
pourrions faire peu de cas du Rev. Wright, et ne voir en lui qu’un
excentrique ou un démagogue, tout comme certains l’ont fait dans le cas
de
Geraldine Ferraro, l’accusant, à la suite de ses récentes déclarations,
de
préjugé racial.
Mais
je crois que ce pays, aujourd'hui, ne peut pas se permettre d'ignorer
la
problématique de race. Nous commettrions la même erreur que le Rev.
Wright dans
ses sermons offensants sur l'Amérique —en simplifiant, en recourant à
des
stéréotypes et en accentuant les côtés négatifs au point de déformer la
réalité.
Le
fait est que les propos qui ont été tenus et les problèmes qui ont été
soulevés ces dernières semaines reflètent les aspects complexes du
problème
racial que n’avons jamais vraiment explorés — une partie de notre union
qui
nous reste encore à parfaire.
Et
si nous abandonnons maintenant pour revenir tout simplement à nos
positions
respectives, nous n'arriverons jamais à nous unir pour surmonter
ensemble les
défis que sont l'assurance maladie, l'éducation ou la création
d'emplois pour
chaque Américain.
Pour
comprendre cet état de choses, il faut se rappeler comment on en est
arrivé là. Comme l’a écrit William Faulkner : « Le passé
n’est pas mort et
enterré. En fait il n’est même pas passé. » Nul besoin ici
de réciter
l’histoire des injustices raciales dans ce pays
Mais
devons nous rappeler que si tant de disparités existent dans la
communauté
afro-américaine d’aujourd’hui, c’est qu’elles proviennent en droite
ligne des
inégalités transmises par la génération précédente qui a souffert de
l'héritage
brutal de l'esclavage et de Jim Crow.
La
ségrégation à l’école a produit et produit encore des écoles
inférieures.
Cinquante ans après Brown vs. The Board of Education, rien n’a changé
et la
qualité inférieure de l’éducation que dispensent ces écoles aide à
expliquer
les écarts de réussite entre les étudiants blancs et noirs
d’aujourd’hui.
La
légalisation de la discrimination —des noirs qu’on empêchait, souvent
par
des méthodes violentes, d'accéder a la propriété, des crédits que l’on
accordait pas aux entrepreneurs afro-américains, des propriétaires
noirs qui
n'avaient pas droit aux prêts du FHA [Ndt : Federal Housing
Administration,
l’administration fédérale en charge du logement], des noirs
exclus des
syndicats, des forces de police ou des casernes de pompiers, a fait que
les
familles noires n’ont jamais pu accumuler un capital conséquent à
transmettre
aux générations futures.
Cette
histoire explique l’écart de fortune et de revenus entre noirs et
blancs
et la concentration des poches de pauvreté qui persistent dans tant de
communautés urbaines et rurales d’aujourd’hui.
Le
manque de débouchés parmi les noirs, la honte et la frustration de ne
pouvoir subvenir aux besoins de sa famille ont contribué a la
désintégration
des familles noires —un problème que la politique d’aide sociale,
pendant des
années, a peut-être aggravée. Le manque de service publics de base dans
un si
grand nombre de quartiers noirs —des aires de jeux pour les enfants,
des
patrouilles de police, le ramassage régulier des ordures et
l'application des
codes d'urbanisme, tout cela a crée un cycle de violence, de gâchis et
de
négligences qui continue de nous hanter.
our
comprendre cet état de choses, il faut se rappeler comment on en est
arrivé là. Comme l’a écrit William Faulkner : « Le passé
n’est pas mort et
enterré. En fait il n’est même pas passé. » Nul besoin ici
de réciter
l’histoire des injustices raciales dans ce pays
Cette histoire explique l’écart de fortune et de revenus entre noirs et
blancs
et la concentration des poches de pauvreté qui persistent dans tant de
communautés urbaines et rurales d’aujourd’hui.
Le manque de débouchés parmi les noirs, la honte et la frustration de
ne
pouvoir subvenir aux besoins de sa famille ont contribué a la
désintégration
des familles noires —un problème que la politique d’aide sociale,
pendant des
années, a peut-être aggravée. Le manque de service publics de base dans
un si
grand nombre de quartiers noirs —des aires de jeux pour les enfants,
des
patrouilles de police, le ramassage régulier des ordures et
l'application des
codes d'urbanisme, tout cela a crée un cycle de violence, de gâchis et
de
négligences qui continue de nous hanter.
|
Mais devons
nous rappeler que si tant de disparités existent dans la communauté
afro-américaine d’aujourd’hui, c’est qu’elles proviennent en droite
ligne des
inégalités transmises par la génération précédente qui a souffert de
l'héritage
brutal de l'esclavage et de Jim Crow.
La ségrégation à l’école a produit et produit encore des écoles
inférieures.
Cinquante ans après Brown vs. The Board of Education, rien n’a changé
et la
qualité inférieure de l’éducation que dispensent ces écoles aide à
expliquer
les écarts de réussite entre les étudiants blancs et noirs
d’aujourd’hui.
La légalisation de la discrimination —des noirs qu’on empêchait,
souvent par
des méthodes violentes, d'accéder a la propriété, des crédits que l’on
accordait pas aux entrepreneurs afro-américains, des propriétaires
noirs qui
n'avaient pas droit aux prêts du FHA [Ndt : Federal Housing
Administration,
l’administration fédérale en charge du logement], des noirs
exclus des
syndicats, des forces de police ou des casernes de pompiers, a fait que
les
familles noires n’ont jamais pu accumuler un capital conséquent à
transmettre
aux générations futures.
Ce
qui est extraordinaire, ce n’est pas de voir combien ont renoncé devant
la
discrimination, mais plutôt combien ont réussi à surmonter les
obstacles et
combien ont su ouvrir la voie à ceux qui, comme moi, allaient les
suivre.
Mais pour tous ceux qui ont bataillé dur pour se tailler une part du
Rêve
Américain, il y en a beaucoup qui n'y sont pas arrivés – ceux qui ont
été
vaincus, d’une façon ou d’une autre, par la discrimination.
L’expérience de l'échec a été léguée aux générations futures : ces
jeunes
hommes et, de plus en plus, ces jeunes femmes que l'on voit aux coins
des rues
ou au fond des prisons, sans espoir ni perspective d'avenir. Même pour
les
noirs qui s'en sont sortis, les questions de race et de racisme
continuent de
définir fondamentalement leur vision du monde.
Pour les hommes et les femmes de la génération du Rev. Wright, la
mémoire de
l’humiliation de la précarité et de la peur n’a pas disparu, pas plus
que la
colère et l’amertume de ces années.
Cette colère ne s’exprime peut-être pas en public, devant des collègues
blancs
ou des amis blancs. Mais elle trouve une voix chez le coiffeur ou
autour de la
table familiale. Parfois cette colère est exploitée par les hommes
politiques
pour gagner des voix en jouant la carte raciale, ou pour compenser leur
propre
incompétence.
Et il lui arrive aussi de trouver une voix, le dimanche matin à
l’église, du
haut de la chaire ou sur les bancs des fidèles. Le fait que tant de
gens soient
surpris d’entendre cette colère dans certains sermons du Rev. Wright
nous
rappelle le vieux truisme, à savoir que c’est à l’office du dimanche
matin que
la ségrégation est la plus évidente.
Cette colère n’est pas toujours une arme efficace. En effet, bien trop
souvent,
elle nous détourne de nos vrais problèmes, elle nous empêche de
confronter
notre part de responsabilité dans notre condition, et elle empêche la
communauté afro-américaine de nouer les alliances indispensables à un
changement véritable.
Mais cette colère est réelle, et elle est puissante, et de souhaiter
qu’elle
disparaisse, de la condamner sans en comprendre les racines ne sert
qu’à
creuser le fossé d’incompréhension qui existe entre les deux races.
Et de fait, il existe une colère similaire dans certaines parties de la
communauté blanche. La plupart des Américains de la classe ouvrière et
de la
classe moyenne blanche n'ont pas l’impression d’avoir été spécialement
favorisés par leur appartenance raciale.
Leur expérience est l’expérience de l’immigrant —dans leur cas, ils
n’ont
hérité de personne, ils sont partis de rien. Ils ont travaillé dur
toute leur
vie, souvent pour voir leurs emplois délocalisés et leurs retraites
partir en
fumée.
Ils sont inquiets pour leur avenir, ils voient leurs rêves s’évanouir;
à une
époque de stagnation des salaires et de concurrence mondiale, les
chances de
s’en sortir deviennent comme un jeu de somme nulle où vos rêves se
réalisent au
dépens des miens.
Alors, quand on leur dit que leurs enfants sont affectés à une école à
l’autre
bout de la ville, quand on leur dit qu’un Afro-Américain qui décroche
un bon
job ou une place dans une bonne faculté est favorisé à cause d’une
injustice
qu’ils n’ont pas commise, quand on leur dit que leur peur de la
délinquance
dans les quartiers est une forme de préjugé, la rancœur s'accumule au
fil du
temps.
Comme la colère au sein de la communauté noire qui ne s’exprime pas en
public,
ces choses qui fâchent ne se disent pas non plus. Mais elles affectent
le
paysage politique depuis au moins une génération.
C’est la colère envers la politique d’assistance de l’Etat-Providence
et la
politique de discrimination positive qui ont donné naissance à la
Coalition
Reagan. Les hommes politiques ont systématiquement exploité la peur de
l’insécurité à des fins électorales. Les présentateurs des talk-shows
et les
analystes conservateurs se sont bâti des carrières en débusquant des
accusations de racisme bidon, tout en assimilant les débats légitimes
sur les
injustices et les inégalités raciales à du politiquement correct ou du
racisme
a rebours.
Tout comme la colère noire s’est souvent avérée contre-productive, la
rancœur
des blancs nous a aveuglés sur les véritables responsables de
l’étranglement de
la classe moyenne —une culture d’entreprise où les délits d'initiés,
les
pratiques comptables douteuses et la course aux gains rapides sont
monnaie
courante ; une capitale sous l'emprise des lobbies et des groupes de
pression,
une politique économique au service d'une minorité de privilégiés.
Et pourtant, souhaiter la disparition de cette rancœur des blancs, la
qualifier
d’inappropriée, voire de raciste, sans reconnaître qu’elle peut avoir
des
causes légitimes —voila aussi qui contribue à élargir la fracture
raciale et
faire en sorte que l’on n'arrive pas à se comprendre.
Voilà où nous en sommes actuellement : incapables depuis des années de
nous
extirper de l'impasse raciale. Contrairement aux dires de certains de
mes
critiques, blancs ou noirs, je n'ai jamais eu la naïveté de croire que
nous
pourrions régler nos différends raciaux en l'espace de quatre ans ou
avec une
seule candidature, qui plus est une candidature aussi imparfaite que la
mienne.
Mais j’ai affirmé ma conviction profonde—une conviction ancrée dans ma
foi en
Dieu et ma foi dans le peuple américain—qu’en travaillant ensemble nous
arriverons à panser nos vieilles blessures raciales et qu’en fait nous
n’avons
plus le choix si nous voulons continuer d’avancer dans la voie d’une
union plus
parfaite.
Pour la communauté afro-américaine, cela veut dire accepter le fardeau
de notre
passé sans en devenir les victimes, cela veut dire continuer d’exiger
une vraie
justice dans tous les aspects de la vie américaine. Mais cela veut
aussi dire
associer nos propres revendications –meilleure assurance maladie,
meilleures
écoles, meilleurs emplois—aux aspirations de tous les Américains, qu’il
s’agisse de la blanche qui a du mal à briser le plafond de verre dans
l’échelle
hiérarchique, du blanc qui a été licencié ou de l'immigrant qui
s’efforce de
nourrir sa famille.
Cela veut dire aussi assumer pleinement nos responsabilités dans la vie
— en
exigeant davantage de nos pères, en passant plus de temps avec nos
enfants, en
leur faisant la lecture, en leur apprenant que même s'ils sont en butte
aux
difficultés et à la discrimination, ils ne doivent jamais succomber au
désespoir et au cynisme : ils doivent toujours croire qu’ils peuvent
être
maîtres de leur destinée.
L’ironie, c’est que cette notion si fondamentalement américaine –et,
oui,
conservatrice—de l’effort personnel, on la retrouve souvent dans les
sermons du
Rev. Wright. Mais ce que mon ancien pasteur n’a pas compris, c’est
qu’on ne
peut pas chercher à s’aider soi-même sans aussi croire que la société
peut
changer.
L’erreur profonde du Rev. Wright n’est pas d’avoir parlé du racisme
dans notre
société. C’est d’en avoir parlé comme si rien n'avait changé, comme si
nous
n'avions pas accompli de progrès, comme si ce pays —un pays ou un noir
peut
être candidat au poste suprême et construire une coalition de blancs et
de
noirs, d'hispaniques et d'asiatiques, de riches et de pauvres, de
jeunes et de
vieux—était encore prisonnier de son passé tragique. Mais ce que nous
savons –
ce que nous avons vu—c’est que l’Amérique peut changer. C’est là le
vrai génie
de cette nation. Ce que nous avons déjà accompli nous donne de l’espoir
—l’audace d’espérer —pour ce que nous pouvons et devons accomplir
demain.
Pour ce qui est de la communauté blanche, la voie vers une union plus
parfaite
suppose de reconnaître que ce qui fait souffrir la communauté
afro-américaine
n’est pas le produit de l’imagination des noirs ; que l’héritage de la
discrimination —et les épisodes actuels de discrimination, quoique
moins
manifestes que par le passé- sont bien réels et doivent être combattus.
Non seulement par les mots, mais par les actes —en investissant dans
nos écoles
et nos communautés ; en faisant respecter les droits civils et en
garantissant
une justice pénale plus équitable ; en donnant à cette génération les
moyens de
s'en sortir, ce qui faisait défaut aux générations précédentes.
Il faut que tous les Américains comprennent que vos rêves ne se
réalisent pas
forcément au détriment des miens ; qu'investir dans la santé, les
programmes
sociaux et l'éducation des enfants noirs, bruns et blancs contribuera à
la
prospérité de tous les Américains.
En fin de compte, ce que l’on attend de nous, ce n’est ni plus ni moins
ce que
toutes les grandes religions du monde exigent —que nous nous
conduisions envers
les autres comme nous aimerions qu’ils se conduisent envers nous.
Soyons le
gardien de notre frère, nous disent les Ecritures. Soyons le gardien de
notre
sœur. Trouvons ensemble cet enjeu commun qui nous soude les uns aux
autres, et
que notre politique reflète aussi l'esprit de ce projet.
Car nous avons un choix à faire dans ce pays. Nous pouvons accepter une
politique qui engendre les divisions intercommunautaires, les conflits
et le
cynisme. Nous pouvons aborder le problème racial en voyeurs —comme
pendant le
procès d’O.J. Simpson —, sous un angle tragique – comme nous l’avons
fait après
Katrina – ou encore comme nourriture pour les journaux télévisés du
soir. Nous
pouvons exploiter la moindre bavure dans le camp d’Hillary comme preuve
qu’elle
joue la carte raciale, ou nous pouvons nous demander si les électeurs
blancs
voteront en masse pour John McCain en novembre, quel que soit son
programme
politique.
Oui, nous pouvons faire cela.
Mais dans ce cas, je vous garantis qu’aux prochaines élections nous
trouverons
un autre sujet de distraction. Et puis un autre. Et puis encore un
autre. Et
rien ne changera.
C’est une possibilité. Ou bien, maintenant, dans cette campagne, nous
pouvons
dire ensemble : « Cette fois, non ». Cette fois nous voulons parler des
écoles
délabrées qui dérobent leur avenir à nos enfants, les enfants noirs,
les
enfants blancs, les enfants asiatiques, les enfants hispaniques et les
enfants
amérindiens.
Cette fois nous ne voulons plus du cynisme qui nous répète que ces
gosses sont
incapables d'apprendre, que ces gosses qui nous ne ressemblent pas sont
les
problèmes de quelqu'un d'autre. Les enfants de l’Amérique ne sont pas
ces
gosses-là, mais ces gosses-là sont pourtant bien nos enfants, et nous
ne
tolérerons pas qu’ils soient laissés pour compte dans la société du
vingt-et-unième siècle. Pas cette fois.
Cette fois nous voulons parler des files d’attente aux urgences
peuplées de
blancs, de noirs et d’hispaniques qui n’ont pas d’assurance santé, qui
ne
peuvent seuls s’attaquer aux groupes de pression mais qui pourront le
faire si
nous nous y mettons tous.
Cette fois nous voulons parler des usines qui ont fermé leurs portes et
qui ont
longtemps fait vivre honnêtement des hommes et des femmes de toute
race, nous
voulons parler de ces maisons qui sont maintenant à vendre et qui
autrefois
étaient les foyers d'Américains de toute religion, de toute région et
de toute
profession.
Cette fois nous voulons parler du fait que le vrai problème n’est pas
que
quelqu’un qui ne vous ressemble pas puisse vous prendre votre boulot,
c’est que
l’entreprise pour laquelle vous travaillez va délocaliser dans le seul
but de
faire du profit.
Cette fois, nous voulons parler des hommes et des femmes de toute
couleur et de
toute croyance qui servent ensemble, qui combattent ensemble et qui
versent
ensemble leur sang sous le même fier drapeau. Nous voulons parler du
moyen de
les ramener à la maison, venant d’une guerre qui n’aurait jamais dû
être
autorisée et qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et nous voulons parler
de la
façon de montrer notre patriotisme en prenant soin d’eux et de leurs
familles
et en leur versant les allocations auxquelles ils ont droit.
Je ne me présenterais pas à l’élection présidentielle si je ne croyais
pas du
fond du cœur que c'est ce que veut l'immense majorité des Américains
pour ce
pays. Cette union ne sera peut-être jamais parfaite mais, génération
après
génération, elle a montré qu’elle pouvait se parfaire.
Et aujourd'hui, chaque fois que je me sens sceptique ou cynique quant à
cette
possibilité, ce qui me redonne le plus d’espoir est la génération à
venir —ces
jeunes dont les attitudes, les croyances et le sincère désir de
changement sont
déjà, dans cette élection, rentrés dans l’Histoire.
Il y a une histoire que j’aimerais partager avec vous aujourd’hui, une
histoire
que j’ai eu l’honneur de raconter lors de la commémoration de la
naissance de
Martin Luther King, dans sa paroisse, Ebenezer Baptist, à Atlanta.
Il y a une jeune blanche de 23 ans, du nom d’Ashley Baia, qui
travaillait pour
notre campagne à Florence, en Caroline du Sud. Depuis le début, elle a
été
chargée de mobiliser une communauté à majorité afro-américaine. Et un
jour elle
s’est trouvée à une table ronde où chacun, tour à tour, racontait son
histoire
et disait pourquoi il était là.
Et Ashley a dit que quand elle avait 9 ans sa maman a eu un cancer, et
parce
qu’elle avait manqué plusieurs jours de travail elle a été licenciée et
a perdu
son assurance maladie. Elle a dû se mettre en faillite personnelle et
c’est là
qu’Ashley s’est décidée à faire quelque chose pour aider sa maman.
Elle savait que ce qui coûtait le plus cher c’était d’acheter à manger,
et donc
Ashley a convaincu sa mère ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était
des
sandwichs moutarde-cornichons. Parce que c'était ce qu’il y avait de
moins
cher.
C'est ce qu’elle a mangé pendant un an, jusqu'à ce que sa maman aille
mieux. Et
elle a dit à tout le monde, à la table ronde, qu’elle s’était engagée
dans la
campagne pour aider les milliers d’autres enfants du pays qui eux aussi
veulent
et doivent aider leurs parents.
Ashley aurait pu agir différemment. Quelqu’un lui a peut être dit a un
moment
donné que la cause des ennuis de sa mère c’était soit les noirs qui,
trop
paresseux pour travailler, vivaient des allocations sociales, soit les
hispaniques qui entraient clandestinement dans le pays. Mais ce n’est
pas ce
qu’elle a fait. Elle a cherché des alliés avec qui combattre
l’injustice.
Bref, Ashley termine son histoire et demande a chacun pourquoi il s'est
engagé
dans la campagne. Ils ont tous des histoires et des raisons
différentes. Il y
en a beaucoup qui soulèvent un problème précis. Et pour finir, c’est le
tour de
ce vieillard noir qui n’a encore rien dit.
Et Ashley lui demande pourquoi il est là. Il ne soulève aucun point en
particulier. Il ne parle ni de l’assurance maladie ni de l’économie. Il
ne
parle ni d’éducation ni de guerre. Il ne dit pas qu’il est venu à cause
de
Barack Obama. Il dit simplement : « Je suis ici
à cause d’Ashley. »
« Je suis ici à cause d’Ashley ». A lui seul,
ce déclic entre la jeune fille
blanche et le vieillard noir ne suffit pas. Il ne suffit pas pour
donner une
assurance santé aux malades, du travail à ceux qui n’en n’ont pas et
une
éducation à nos enfants.
Mais c’est par là que nous démarrons. Par là que notre union se
renforce. Et
comme tant de générations l’ont compris tout au long des deux cent
vingt et une
années écoulées depuis que des patriotes ont signé ce document a
Philadelphie,
c’est par là que commence le travail de perfection. »
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