Le cynisme
des
chiens.

Le récit ahurissant fait par
un
enseignant du Gers concernant l’intrusion dans sa classe de gendarmes
et d’un
chien, m’a littéralement bouleversé. Et j’ai pleuré. De rage bien
entendu. Je
suis un vieil enseignant, à la veille de la retraite. Ce métier a été
ma seule
vocation. Je me suis toujours tenu pour le seul maître dans ma classe
après
Dieu (s’il existe bien entendu !) et personne n’y rentre sans
mon
autorisation, ni chef d’établissement, ni inspecteur, ni ministre et, à
fortiori,
ni gendarme ni chien. Impossible ! A moins d’un cas de force
majeure grave
que le chef d’établissement devra m’expliquer au préalable. Je le dis
donc tout
net : si une telle chose m’arrivait je donnerais l’ordre aux
élèves de
désobéir. Telle est mon éthique de professeur. J’estime ma mission
d’enseignant
plus haute que ma propre sécurité. En vérité, depuis quelques années,
les
enseignants s’accommodent de bien de choses inacceptables. Oublient-ils
ce
principe républicain qui veut que l’instruction publique vise aussi à
former
des citoyens incommodes ?
Comment en est-on arrivé
là ?
Tout se passe aujourd’hui comme s’il y avait une redoutable confusion
des
rôles, des institutions comme de leurs fonctionnaires .De toute
évidence, au
niveau des responsables de l’Etat comme au sein de la population, il y
a
confusion entre l’espace public propre à l’école et d’autres formes
d’espaces
publics ou communs. Or, l’école n’est pas publique au sens ou peuvent
l’être
les chemins de fer, les télécommunications ou la place du marché. Cela
fait des
années qu’on croit bien faire en ouvrant l’école sur l’extérieur. La
rue y est
rentrée, avec son lot de désagréments. Si la rue peut enrichir
l’expérience,
seule l’école donne une véritable instruction. Comment des vérités
aussi
élémentaires peuvent-t-elles avoir été oubliées ?
Admettons qu’un policier ait
toute
légitimité pour procéder à des fouilles dans les aéroports et dans la
rue (à
condition bien sûr que cela ne s’adressent pas qu’aux
basanés !). Cela lui
donne-t-il pour autant le droit de se substituer à l’autorité du maître
dans sa
classe ? On a souvent du mal à distinguer entre le maître qui
impose une
domination et le maître qui exerce un magistère. Et comme ce principe
s’est
perdu, le maître-chien, fût-il gendarme, se sent autorisé lui aussi à
prendre
la place de l’enseignant à l’école. Et quand un magistrat se permet de
croire
que la peur du gendarme introduite brutalement à l’école est ce qui
préservera
les élèves de la délinquance on se demande, bien que n’étant pas
gaulois, si le
ciel n’est pas tombé sur notre tête ! La peur et la répression
ont
remplacé la mission éducative de l’école. Quel échec ! Sait-on
simplement
que lorsque le chien et le gendarme se substituent à l’autorité du
maître à
l’école, c’est que les loups hurlent déjà aux portes de nos villes. Il
s’ensuit
en général un bruit de bottes sur les trottoirs.
Mon cœur donc gronde de colère
et
qu’on le laisse faire ! Il y a des moments où la raison
raisonnante
devient impuissante et laisse
place à
l’indignation. Toutefois, des chiens, préservons-nous de leur rage et
de leur
cynisme. J’emprunte cette expression « le cynisme des
chiens » à
Chateaubriand qui, dans ses Mémoires
d’Outre-tombe, l’utilise pour qualifier les révolutionnaires
qui, sous la
Terreur, bons père de famille, emmenaient leurs enfants se promener le
dimanche
en prenant soin de leur montrer en passant le dada des charrettes qui
conduisaient des citoyens à la guillotine. Le cynisme est dans la
contradiction
voulue et assumée opposant les grands principes humanitaires qu’on
affiche et
la pratique quotidienne du massacre de citoyens.
Aujourd’hui, nous avons
affaire à une
autre forme de cynisme. Dans le spectacle que donne à voir par exemple
le Gouvernement
actuel de la France. Le
président, Nicolas Sarkozy le premier. Loin de
moi l’idée de vouloir l’affilier à une
quelconque gent canine. Mais son
cynisme consiste à affirmer une chose et son contraire, à soutenir un
ministre
un jour, à le désavouer le lendemain, à parler constamment à la place
de ses
ministres. Dans son agitation ultra médiatisée, il procède à une
véritable désymbolisation
constante des institutions
de la république. Il y a bien là un travail d’affaiblissement de
l’autorité de
ces dernières. Pour parodier Hannah Arendt, disons qu’il a y aussi
perte
d’autorité quand les adultes refusent d’assumer le monde dans lequel
ils ont
mis les enfants, les vouant ainsi à une culture de la violence. Le
refus de
l’éducation est l’étalage de la répression et le culte de la sécurité.
On croit
que la sécurité n’est qu’une affaire de police alors qu’elle réside
avant tout
dans le contrat liant les citoyens, contrat implicite et symbolique
comme
sortie de l’état de nature. C’est ce refus de l’éducation qui pousse à
vouloir
incarcérer des enfants de 12 ans. Reste maintenant à obliger des
psychiatres à
inventer une substance antiviolence qu’on inoculerait aux femmes
enceintes,
sans leur consentement bien entendu.
Tout cela est grave, très
grave. La
démocratie ne fait pas toute la légitimité d’une république. Un pouvoir
tyrannique peut se mettre en place démocratiquement. L’histoire comme
on sait
ne se répète pas et les formes de totalitarisme à venir sont forcément
inédites. Nous sentons bien qu’une nouvelle sorte de régime politique,
insidieusement, se met en place. Quand, à l’heure du laitier, un
journaliste
est brutalement interpellé chez lui, devant ses enfants ;
quand des
enfants innocents sont arrachés de l’école et renvoyés dans leur pays
d’origine ; quand une association caritative est condamnée à
de lourdes
amendes pour être venue en aide aux sans abris ; quand….Même
si nous
n’avons pas encore tous les éléments théoriques permettant de penser ce régime inédit,
il se présentifie
déjà avec des signes certains de
la
monstruosité. Face à tout cela, le PS, principal parti d’opposition, se
déchire
lamentablement. L’heure serait-elle venue, pour nous enseignants du
moins,
d’entrer dans la désobéissance civile ?
Je ne parle peut-être pas
d’outre
tombe mais je suis d’Outre-mer. Comme beaucoup d’Antillais, j’ai aimé
une
certaine France malgré l’esclavage et la colonisation, malgré Vichy et
la
collaboration. Cette France qui à deux reprises, a su abolir
l’esclavage, celle
qu’on a cru ouverte aux Droits de l’homme et aux valeurs universelles.
Celle
dont l’école, malgré ses aspects aliénants pour nous, a su donner le
sens de la
révolte à un Césaire ou à un Fanon. Qu’il faille dépoussiérer cette
vielle
école républicaine ne signifie pas qu’on doive la jeter avec l’eau du
bain. Est aussi à
réviser cette identité
républicaine hypocrite qui a du mal à s’ouvrir à la diversité. Et quand
on
constate que monsieur Brice Hortefeux, ministre de cet affreux
ministère de
« l’intégration, de l’identité nationale et de
l’immigration », aux
relents franchement vichyssois, se permet de réunir, à Vichy précisément, les ministres
européens chargés
des questions d’immigration on peut
légitimement penser qu’il y a là une continuité conservatrice
inquiétante. Ce
ministre rend visite le 10 décembre au Haut Conseil à l’intégration. Je
n’y
serai pas. J’annonce ici publiquement ma démission du HCI. Cette France
qui
vient ou qui se met en place sournoisement, je ne l’aime pas.
Devrions-nous
alors, d’Outre-mer, faire dissidence ? Je ne sais pas. Ce qui
est sûr en
tout cas c’est que la plus grave erreur serait de se dire, comme à
l’accoutumée, que les chiens aboient et que la caravane passe.
Jacky Dahomay.
Professeur
de philosophie à la Guadeloupe
Démissionnaire
du Haut
Conseil à l’Intégration