Babylone, une si longue histoire...
Le mythe de Babylone a longtemps masqué la
véritable histoire de la grande capitale antique. L'actuelle exposition fait le
point des découvertes archéologiques et des multiples légendes que la ville a
inspirées, de la tour de Babel aux jardins de Sémiramis.
Ils
étaient proches des murailles du palais et tous s'accordaient à reconnaître
leur splendeur : les jardins de Babylone semblaient suspendus entre ciel et
terre ; un immense escalier de marbre reliait les différentes terrasses où
l'eau, amenée depuis l'Euphrate, cascadait parmi les plantes de Mésopotamie. On
disait que le roi Nabuchodonosor les avait fait aménager pour les offrir à son
épouse Amytis, la fille du roi des Mèdes. Mais selon les Anciens, c'était pour
la reine Sémiramis qu'ils avaient été conçus...
Dix siècles plus tard, les
rares voyageurs qui s'aventuraient dans Babylone découvraient une ville morte,
les ruines du palais abandonnées aux bêtes sauvages. La tour de Babel, que l'on
voyait naguère étinceler des lieux à la ronde sous le soleil brûlant de la
Mésopotamie, que l'on disait haute de plus de 90 mètres, était effondrée sur
elle-même. Les versets de l'Apocalypse revinrent à l'esprit des voyageurs : «
Un ange puissant prit une pierre semblable à une grande meule, il la jeta dans
la mer en disant : "Ainsi sera précipitée avec violence Babylone, la
grande ville déchue". »
La
cité, tantôt admirée tantôt honnie, ne retrouvera son pouvoir d'évocation qu'au
siècle des Lumières, puis de nouveau à la fin du XIXe siècle, quand une
expédition allemande de fouilles archéologiques dirigée par Robert Koldewey,
puis le décryptage de l'écriture cunéiforme permettront de connaître la
véritable civilisation mésopotamienne qui, depuis Babylone, rayonna sur tout le
Proche-Orient antique. Et pourtant, jusqu'à aujourd'hui, aucune exposition
n'avait été consacrée à la grande cité antique.
La
rétrospective qui se tient au Louvre est ambitieuse : rassemblant pour la
première fois près de 400 oeuvres exceptionnelles provenant des collections de
13 pays différents, elle évoque tout à la fois l'importance historique et
culturelle de la ville, et montre que la puissance évocatrice du nom de
Babylone a suffi à en faire une capitale légendaire. Mais tout cela n'allait
pas de soi : si l'histoire de l'Egypte, celle de la Chine sont bien connues, le
monde mésopotamien était tombé dans l'oubli.
Les
découvertes extraordinaires faites dans la vallée du Nil depuis l'expédition
d'Egypte, menée par Bonaparte, avaient ébloui le monde entier. Et quand on
essayait de reconstituer le chemin parcouru par l'homme depuis la nuit des
temps, c'est immanquablement vers l'Egypte que l'on se tournait. Quant à la
Chine, les premières traces de civilisation, dans le bassin du fleuve Jaune, ne
remontaient qu'aux débuts du IIe millénaire. Les civilisations andine et
méso-américaine, elles, n'étaient pas antérieures au milieu du Ier millénaire
avant notre ère. L'une des premières affirmations de l'exposition du Louvre
frappe un grand coup : c'est en Mésopotamie que commence l'Histoire.
C'est
en effet là que pour la première fois, une civilisation, dans toute la
perfection et la complexité que cela implique, s'est manifestée : la création
de villes, l'organisation sociale, l'institution du droit, la production organisée
du commerce, de l'outillage, de la nourriture, la naissance de l'art, les
débuts de l'esprit scientifique, enfin et surtout, invention prodigieuse, la
mise au point d'une écriture. Cette organisation de la vie humaine est apparue
pour la première fois au IVe millénaire avant notre ère, en Mésopotamie, « le
pays entre deux fleuves », entre le Tigre et l'Euphrate.
Pourquoi
n'en parlait-on pas ? De l'Egypte, des monuments éternels comme les pyramides
étaient là, bien présents à la surface de la terre pour rappeler la gloire de
leurs bâtisseurs. Rien de semblable dans le cas de la Mésopotamie : c'est au
coeur de la terre qu'il a fallu engager des fouilles pour retrouver la trace
des vestiges de Babylone. Ces vestiges n'avaient pas le panache d'obélisques
immenses et de sphinx géants ; c'étaient de simples plaquettes d'argile, pas
toujours intactes, recouvertes de signes bizarres, hérissés, enchevêtrés. Plus
tard, on saura que ces signes cunéiformes sont la plus ancienne écriture
connue. Depuis le début du XXe siècle, on a exhumé 500 000 de ces tablettes.
Elles sont d'aspect rébarbatif, difficiles à décrypter, ardues à traduire.
Telles quelles, pourtant, elles ont permis de reconstruire l'aube de notre
histoire. A côté des vestiges des temples, des palais, des multiples statues,
elles nous parlent de gouvernement et d'administration, de justice, d'économie,
de sciences de toutes sortes, d'histoire, de littérature, de religion, 5 000
ans avant notre ère. On sait que les villes, entourées de remparts, étaient
construites autour du palais où résidait le souverain, et du temple où
demeurait la divinité que le roi ne faisait que représenter. Les deux étaient
bâtis avec ces briques émaillées et colorées, dont l'exposition présente
plusieurs exemples : elles donnaient aux palais, sous le soleil d'Orient, de
brillantes et chatoyantes façades. Ils étaient dominés par la « ziggurat »,
tour pyramidale à étages qui rapprochait le monde des hommes du monde divin :
c'est la tour de Babel, dont parle la Genèse, qui a si souvent inspiré les
peintres mais jamais avec autant de poésie que chez Pieter Bruegel l'Ancien
(son oeuvre illumine l'exposition).
Les
Babyloniens ne se référaient pas à des ères comparables à celles des chrétiens
ou des musulmans. Ils avaient établi des listes de rois groupés en dynasties.
Vers 2300, l'un d'entre eux, Sargon d'Agadé, parvint à étendre son royaume bien
au-delà de la Mésopotamie. C'est l'un des premiers dont nous ayons le portrait,
une exceptionnelle Tête en bronze qui n'a malheureusement pas pu venir du musée
de Bagdad. Son histoire, telle qu'elle nous est rapportée par les scribes, est
semblable à celle de Moïse : enfant, il avait été abandonné au fleuve dans une
corbeille de jonc. Lui aussi fut « sauvé des eaux » avant que la déesse Ishtar ne
le prenne sous sa protection et fasse de l'empire qu'il bâtira le centre du
monde. La capitale en était Agadé, et curieusement, elle n'a jamais été
retrouvée par les archéologues : la plus grande capitale de l'Antiquité nous
échappe encore ! Imagine-t-on que dans vingt ou trente siècles, on ne sache
plus où se trouvait Paris ! Sargon aura pour successeur Hammurabi. Grand
législateur, il est l'auteur du premier « code » des lois de l'Antiquité, une
oeuvre emblématique que possède le Louvre : c'est une grande stèle en diorite
où est gravée en cunéiforme une suite de 280 paragraphes qui sont autant de
réponses à des problèmes administratifs et juridiques. Au sommet de cette
stèle, Hammurabi s'est représenté rendant hommage au dieu Marduk, protecteur de
Babylone. De tous ces portraits royaux, le plus émouvant reste celui de Gudéa,
le prince de Lagash, qui accueille le visiteur dans l'exposition. Il tient le
vase d'où jaillissent les eaux vives, symboles de fertilité et de prospérité.
Ces stèles, statues, tablettes et tout le matériel livré par les fouilles
archéologiques sont venus enrichir les sources bibliques de la Genèse et des
Livres des prophètes.
La
chute de Babylone elle-même est comparable à cette statue dont parle le
prophète Daniel : la
tête
était d'or pur mais les pieds étaient d'argile. Une simple chiquenaude suffira
pour que s'effondre le plus grand royaume oriental. Babylone sera désormais aux
mains des souverains achéménides venus de Perse. Mais son influence culturelle
survivra à sa destruction. Et son art, forgé par plus de trois mille ans de
civilisation, échappera au naufrage ; il se prolongera encore pendant plusieurs
siècles. Grâce à lui, les vaincus auront fait la conquête des vainqueurs.
Véronique
Prat
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Babylone, un mythe sorti des sables
Une passionnante exposition au Louvre confronte
l'objectivité des découvertes archéologiques à la fécondité fabuleuse du mythe
de Babylone
Il y a un paradoxe Babylone. Réputée dans l’antiquité pour être la plus splendide
au monde, cette cité de briques n’est plus qu’un immense champ de ruines. Et
pourtant, l’ancienne capitale de la Mésopotamie n’a cessé d’enflammer
l’imaginaire des auteurs et des artistes.
C’est cette prospérité incroyable d’un mythe que le Musée du Louvre a choisi
d’explorer en confrontant les rares vestiges archéologiques et documents écrits
datant du faste de Babylone (entre le IIe et le Ier millénaire avant notre ère)
avec le foisonnement de légendes auxquelles il a donné lieu.
Réalisée sans le concours de l’Irak en guerre et alors que le site est encore
occupé par l’armée américaine, cette exposition – la première au monde – a
bénéficié notamment des prêts du British Museum et des musées nationaux de
Berlin, qui l’accueilleront ensuite.
À son apogée, elle s’étendait sur près de 1 000
hectares
Il faut se représenter la stupeur du voyageur
de l’Antiquité arrivant aux portes de cette ville, bâtie sur un bras de
l’Euphrate, à 90 kilomètres au sud de la Bagdad actuelle. À son apogée, sous le
règne de Nabuchodonosor II (605-562), elle s’étendait sur près de 1 000
hectares, derrière trois rangées de colossales murailles dominées par une tour
à étages, ou ziggourat, qui culmine à plus de 90 mètres.
Représentée par une maquette au Louvre, celle-ci était dédiée au souverain des
dieux chaldéens : Mardouk. Pour l’atteindre, il fallait d’abord suivre la voie
processionnelle et franchir l’écrasante porte d’Ishtar, avec ses 48 mètres de
long, ses 25 mètres de haut et son décor de briques émaillées en bleu et or
représentant des dragons cornus et des lions rugissants, dont certains, prêtés
par Berlin, ont fait le voyage à Paris.
Mais on ne voit là que les quelques lambeaux d’une cité qui comportait à
l’origine pas moins de huit portes, 43 temples et trois palais avec ces fameux
jardins suspendus, restés parmi les « sept merveilles du monde », avec les
murailles de Babylone et son pont.
C’est dire combien cette cité subjuguait tous ses visiteurs, y compris ses
conquérants. Prenant la ville en 539, le Perse Cyrus le Grand en fit le joyau
de son empire. Quant à Alexandre le Grand, entré dans Babylone en 331 av.
J.-C., il fut tellement émerveillé qu’il tenta de la reconstruire avant de
venir s’éteindre, en 323 av. J.-C., dans l’immense salle du trône de
Nabuchodonosor.
Le Code d’Hammourabi, la monumentale stèle de
basalte
L’aura de Babylone dans l’Antiquité ne se
limitait d’ailleurs pas à son impressionnante architecture. Si les premiers
vestiges de la grande cité, à partir du règne d’ Hammourabi (1792-1750 av.
J.-C.), n’ont pu être fouillés en raison d’une élévation de la nappe
phréatique, on a retrouvé dans tout le Proche-Orient de très nombreux écrits
cunéiformes sur d’humbles tablettes d’argile témoignant de son rayonnement.
À commencer par le fameux Code d’Hammourabi, monumentale stèle de basalte
détenue par le Louvre, dans lequel ce roi conquérant édicte les règles censées unifier
l’administration de son nouvel empire, qu’il venait d’étendre sur tout le
bassin mésopotamien, du golfe Persique jusqu’a la Djézireh.
« C’est avec lui que Babylone va s’affirmer comme le centre intellectuel de
l’Orient à défaut d’en rester, toujours, le centre politique », souligne
Béatrice André-Salvini, commissaire général de l’exposition. Inventé par les
savants chaldéens, le système sexagésimal divisant le cercle en 360° et l’année
en 12 mois se diffusera à tout l’Occident.
De même que certains des grands textes littéraires de ce royaume, tels l’épopée
de Gilgamesh qui influença Homère ou le « récit de la Création » auquel a puisé
la Bible. De nombreux thèmes comme celui du Déluge ou du désespoir de Job
apparaissent ainsi directement empruntés à cette culture.
La Bible retournera comme un gant l’image de la
cité idéale
Et pourtant, c’est la Bible qui retournera
comme un gant l’image de cette cité idéale en faisant de « Babylone, la grande
mère des prostituées et des abominations de la terre » (Apocalypse de Jean), en
allusion peut-être aux hiérogamies (unions rituelles) qui accompagnaient le
culte de la déesse Ishtar.
Derrière cet anathème, il y a bien sûr le souvenir cuisant de la double prise
de Jérusalem (en 598 et 587 av. J.-C.) par Nabuchodonosor, suivie de la
destruction du Temple et de la déportation des Hébreux qui participèrent à la
construction de la « tour de Babel ».
Le cosmopolitisme de la ville issue du métissage de nombreux peuples
(Sumériens, Akkadiens, puis Cananéens) suggérera la légende de sa confusion des
langues. Et Babel deviendra dès lors dans l’imaginaire juif puis chrétien le
symbole de l’orgueil démesuré des hommes cherchant à rivaliser avec Dieu, au
prix d’un formidable contresens. Car, en réalité, la grande ziggourat n’était,
pour les Chaldéens, que le piédestal permettant à la divinité de descendre
auprès des hommes.
Du festin du dernier roi Balthazar au débauché Sardanapale (représenté par
Delacroix) ou à la figure ambiguë de la reine Sémiramis (qui inspirera
Voltaire, Rossini, Degas…), de nombreuses figures plus ou moins légendaires ne
cesseront ainsi de se propager autour de Babylone, comme le montre la deuxième
partie de l’exposition, la plus visuelle grâce à la richesse de ses
représentations imaginaires (la ville ne sera réellement fouillée qu’en 1899).
Symbole de destructions- (re)constructions, « la cité mythique resurgit à
chaque période de troubles », note Sébastien Allard, commissaire associé.
Au moment de la Réforme, par exemple, Dürer grave La Prostituée de Babylone
pour mieux dénoncer la Rome papale. Breughel peint une « Petite » Tour de
Babel, qui s’inspire du Colisée. Après la révolution industrielle, inquiets de
ses effets pervers, certains réformateurs comme le peintre et ingénieur John
Martin représentent Babylone avec un gigantisme dramatisé. Griffith,
reconstituant, d’après les premières découvertes archéologiques, l’incendie de
la ville dans son film Intolérance en 1916, traduira un même climat angoissé.
Et certaines photos de l’attentat du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers
reprendront le cadrage de la Tour de Breughel, réactivant une fois encore le
fantasme de Babylone.
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