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logo avril 2008 de Pyepimanla le Magazine Antillais



La couleur de la peau, à l'origine du racisme

couleur

Les quelques milligrammes de mélanine qui déterminent la couleur de la peau sont à l'origine d'immenses formes d'exclusion. De quand date, en Occident, la naissance du rejet ou de l'assujettissement de l'Autre en raison de la couleur de sa peau ? Pour le philosophe et historien des idées politiques Pierre-André Taguieff, rattaché au Cevipof6, c'est au XVIIIe siècle, dans la société esclavagiste, aux Antilles et dans les deux Amériques, que « la différence des couleurs de peau est devenue l'indice visible de différences invisibles porteuses de qualités inférieures ou supérieures. Réduit à son statut de dominé et d'exploité, dont sa couleur de peau prend le sens d'un marqueur naturel, le Noir africain peut être méprisé, traité comme un sous-homme, une marchandise ordinaire. Il y a là une réinvention de la catégorie de l'esclave par nature ».

Perçu à l'époque comme une évidence, l'« anti-négrisme » prospèrera d'autant plus facilement outre-Atlantique que de nombreux esprits européens, à l'instar de Voltaire, le cautionneront sans discernement : « À ses yeux, commente Pierre-André Taguieff, les “Nègres” semblent n'avoir pas été “conçus”, par “le maître du monde”, pour “la civilisation”. Ils sont “les esclaves des autres hommes” en raison de l'infériorité qu'ils tiennent de la nature, c'est-à-dire de la volonté de Dieu ». Et ce n'est pas tout… Le « sang noir » est imaginé comme « le support de la transmission héréditaire de l'infériorité intellectuelle et morale, sous la supposition qu'“un peu de sang noir” suffit pour que la “race” ou la lignée soit irrémédiablement “souillée” ». Conséquence directe de cette doctrine inacceptable : le métissage, en particulier le croisement entre Blancs et Noirs (entre les maîtres européens et leurs esclaves africains) « doit être proscrit comme une déviation monstrueuse du désir de procréation et comme une violation des lois de la nature. L'argument fondamental et récurrent est qu'il produit une dégradation de la “race supérieure” sans pour autant améliorer en proportion la “race inférieure”, celle-ci étant jugée imperfectible, poursuit notre expert. Du constat empirique de la noirceur de la peau, un philosophe comme Kant croit pouvoir inférer directement une absence d'intelligence, ou une déficience irrémédiable des facultés de l'esprit ». Même son de cloche, enfin, chez Hegel, dans son Introduction à la philosophie de l'histoire. Fermez le ban. Diffusées par une littérature de voyageurs et d'observateurs, les représentations des « différentes espèces ou races d'hommes » vont être réinscrites dans des classifications hiérarchiques des races humaines pensées comme des variétés de l'espèce humaine par les grands naturalistes (Buffon en 1749, Linné en 1758), puis par les premiers anthropologues (Blumenbach, Camper) à la fin du siècle des Lumières. « Toutes les taxinomies raciales postulent alors une inégalité multidimensionnelle entre trois ou quatre variétés d'hommes au minimum, dit Pierre-André Taguieff. Dans la dixième édition de son Système de la Nature (1758), Linné distingue ainsi l'homme européen (blanc), l'homme américain (rouge), l'homme asiatique (jaunâtre) et l'homme africain (noir). Et la couleur de la peau continuera de jouer le rôle d'une caractéristique somatique fondamentale dans les systèmes racialistes du XIXe siècle », dont l'Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855) de Gobineau constitue la plus célèbre illustration (la blancheur de la peau y est corrélée avec la beauté physique, la supériorité intellectuelle et la moralité)…

Reste une question : le vieux racisme fondé sur la couleur de la peau a-t-il régressé ? « Malgré des survivances, le racisme classique, hiérarchisant les groupes humains selon des caractéristiques somatiques ou phénotypiques, a globalement reculé. Il a perdu toute légitimité scientifique, et, depuis 1945, est condamné universellement. Seulement, nous sommes passés d'un racisme biologique ou bio-racial à un néo-racisme culturel, qui consiste à absolutiser les différences culturelles (notamment les différences religieuses) en les essentialisant, pour en faire de nouveaux marqueurs d'altérité radicale ou d'infériorité irrémédiable » Aujourd'hui donc, les quelques milligrammes de mélanine ne sont plus les seuls responsables du fléau ambiant que représente le racisme.

Philippe Testard-Vaillant


Notes :

1. Auteur de : La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Éd. Métaillé, coll. « Traversées », 143 p. , 15 E.

2. Un dieu au cœur d'un culte centré sur la peau. Ses prêtres apparaissaient vêtus, généralement, de la peau d'un homme sacrifié.

3. Le plus ancien tatouage connu à ce jour a été retrouvé sur la peau d'un homme du Néolithique mort dans un glacier des Alpes tyroliennes, il y a 52 000 ans.

4. UMR 306 CNRS/Ministère de la culture. Marie Cipriani-Crauste est aussi réalisatrice de films documentaires : Tattoo et nous (production MNATP/CNRS ; Code barre, etc. (MNATP/CNRS).

5. Lou Doillon, Zazie, John Galiano, Jean-Paul Gaultier, « encrés » par Tin-Tin, le « tatoueur des stars ».

6. Le Cevipof est une unité mixte de recherche (UMR 7048) CNRS/Fondation nationale des Sciences politiques. Pierre-André Tagueiff vient de faire paraitre : Le sens du progrès, une approche historique et philosophique

(Éd. Flammarion, avril 2004, 496 p. – 24 E).

source

Controverse autour d'un médicament efficace contre une maladie sanguine héréditaire

Une affaire peu banale agite depuis peu le monde, habituellement fort ouaté, de l'industrie pharmaceutique. Addmedica, un jeune laboratoire français, vient de saisir le Conseil d'Etat et se prépare à une action en justice au niveau européen contre les autorités sanitaires françaises.

La controverse concerne un médicament permettant de prévenir les crises vasculaires douloureuses et récurrentes dont souffrent les personnes atteintes d'une forme sévère de drépanocytose. La mutation génétique à l'origine de cette maladie héréditaire, due à une anomalie de la structure de l'hémoglobine, est fréquente dans les populations africaine et antillaise. On estime à 10 000 le nombre des malades en France.

Addmedica avait reçu, en juin 2007, une autorisation européenne de mise sur le marché pour son médicament, dont le principe actif est l'hydroxycarbamine. Il devrait prochainement être commercialisé en Grande-Bretagne et en Grèce sous le nom de marque Siklos. Vendue (sous le nom d'Hydréa) depuis dix ans en France par la firme Bristol Myers Squibb, l'hydroxycarbamine est utilisée dans le traitement de certaines affections sanguines de nature cancéreuse. Le hasard ayant permis d'établir son efficacité dans la prévention des crises drépanocytaires, Addmedica a entrepris de développer une nouvelle formulation adaptée à cette indication.

drépanocytose

Cette initiative s'inscrivait dans le cadre de la réglementation des maladies dites "orphelines", qui ne concernent pas un nombre suffisant de malades pour que l'industrie pharmaceutique puisse espérer couvrir les frais de développement des molécules concernées.

600 EUROS PAR MOIS

Alors qu'ils ont obtenu une prise en charge de leur médicament en Grande-Bretagne et en Grèce (deux pays européens qui, avec la France, sont plus concernés que d'autres par la drépanocytose), les responsables du laboratoire français ont été stupéfaits d'apprendre que la commission de transparence de la Haute Autorité de santé (HAS) avait, le 7 novembre 2007, conclu que le service médical rendu par Siklos était certes "important" mais dans le même temps "mineur" puisqu'il existait déjà sous une autre forme. En d'autres termes, Addmedica n'a aucun espoir de se voir accorder le prix qu'il demandait, soit environ 600 euros par mois. Le laboratoire justifie ce prix - qui a été accordé en Grande-Bretagne et en Grèce - sur la base des économies (estimées à 40 millions d'euros annuels) réalisées grâce à la non-hospitalisation des malades souffrant d'une forme grave.

Auprès de la HAS, on explique que l'apport d'Addmedica ne correspond nullement à une véritable innovation pharmacologique. On ajoute que l'Hydrea peut très aisément être détourné de son indication officielle anticancéreuse pour bénéficier aux malades drépanocytaires. Le ministère de la santé ne dit rien d'autre.

Pour Bernard Dauvergne, directeur général d'Addmedica, il s'agit d'une décision "consternante" et "inique" qui "augure mal du possible avenir des médicaments "orphelins" en France". Outre la saisine du Conseil d'Etat, les responsables d'Addmedica ont décidé d'en appeler à Nicolas Sarkozy. Ils envisagent aujourd'hui de commercialiser le médicament même si ce dernier n'est pas pris en charge par la collectivité.

Jean-Yves Nau