La couleur de la peau, à l'origine du racisme
Les quelques milligrammes
de mélanine qui déterminent la couleur de la peau sont à l'origine d'immenses
formes d'exclusion. De quand date, en Occident, la naissance du rejet ou de
l'assujettissement de l'Autre en raison de la couleur de sa peau ? Pour le
philosophe et historien des idées politiques Pierre-André Taguieff, rattaché au
Cevipof6, c'est au XVIIIe siècle, dans la société esclavagiste, aux Antilles et
dans les deux Amériques, que « la différence des couleurs de peau est devenue
l'indice visible de différences invisibles porteuses de qualités inférieures ou
supérieures. Réduit à son statut de dominé et d'exploité, dont sa couleur de
peau prend le sens d'un marqueur naturel, le Noir africain peut être méprisé,
traité comme un sous-homme, une marchandise ordinaire. Il y a là une
réinvention de la catégorie de l'esclave par nature ». Perçu à l'époque comme une
évidence, l'« anti-négrisme » prospèrera d'autant plus facilement
outre-Atlantique que de nombreux esprits européens, à l'instar de Voltaire, le
cautionneront sans discernement : « À ses yeux, commente Pierre-André Taguieff,
les “Nègres” semblent n'avoir pas été “conçus”, par “le maître du monde”, pour
“la civilisation”. Ils sont “les esclaves des autres hommes” en raison de
l'infériorité qu'ils tiennent de la nature, c'est-à-dire de la volonté de Dieu
». Et ce n'est pas tout… Le « sang noir » est imaginé comme « le support de la
transmission héréditaire de l'infériorité intellectuelle et morale, sous la
supposition qu'“un peu de sang noir” suffit pour que la “race” ou la lignée
soit irrémédiablement “souillée” ». Conséquence directe de cette doctrine
inacceptable : le métissage, en particulier le croisement entre Blancs et Noirs
(entre les maîtres européens et leurs esclaves africains) « doit être proscrit
comme une déviation monstrueuse du désir de procréation et comme une violation
des lois de la nature. L'argument fondamental et récurrent est qu'il produit
une dégradation de la “race supérieure” sans pour autant améliorer en
proportion la “race inférieure”, celle-ci étant jugée imperfectible, poursuit
notre expert. Du constat empirique de la noirceur de la peau, un philosophe
comme Kant croit pouvoir inférer directement une absence d'intelligence, ou une
déficience irrémédiable des facultés de l'esprit ». Même son de cloche, enfin,
chez Hegel, dans son Introduction à la philosophie de l'histoire. Fermez le
ban. Diffusées par une littérature de voyageurs et d'observateurs, les
représentations des « différentes espèces ou races d'hommes » vont être
réinscrites dans des classifications hiérarchiques des races humaines pensées
comme des variétés de l'espèce humaine par les grands naturalistes (Buffon en
1749, Linné en 1758), puis par les premiers anthropologues (Blumenbach, Camper)
à la fin du siècle des Lumières. « Toutes les taxinomies raciales postulent
alors une inégalité multidimensionnelle entre trois ou quatre variétés d'hommes
au minimum, dit Pierre-André Taguieff. Dans la dixième édition de son Système
de la Nature (1758), Linné distingue ainsi l'homme européen (blanc), l'homme
américain (rouge), l'homme asiatique (jaunâtre) et l'homme africain (noir). Et
la couleur de la peau continuera de jouer le rôle d'une caractéristique
somatique fondamentale dans les systèmes racialistes du XIXe siècle », dont
l'Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855) de Gobineau constitue la
plus célèbre illustration (la blancheur de la peau y est corrélée avec la
beauté physique, la supériorité intellectuelle et la moralité)… Reste une question : le
vieux racisme fondé sur la couleur de la peau a-t-il régressé ? « Malgré des
survivances, le racisme classique, hiérarchisant les groupes humains selon des
caractéristiques somatiques ou phénotypiques, a globalement reculé. Il a perdu
toute légitimité scientifique, et, depuis 1945, est condamné universellement.
Seulement, nous sommes passés d'un racisme biologique ou bio-racial à un
néo-racisme culturel, qui consiste à absolutiser les différences culturelles
(notamment les différences religieuses) en les essentialisant, pour en faire de
nouveaux marqueurs d'altérité radicale ou d'infériorité irrémédiable »
Aujourd'hui donc, les quelques milligrammes de mélanine ne sont plus les seuls
responsables du fléau ambiant que représente le racisme.
Philippe Testard-Vaillant
Notes :
1. Auteur de : La peau et
la trace. Sur les blessures de soi, Éd. Métaillé, coll. « Traversées », 143 p.
, 15 E.
2. Un dieu au cœur d'un
culte centré sur la peau. Ses prêtres apparaissaient vêtus, généralement, de la
peau d'un homme sacrifié.
3. Le plus ancien tatouage
connu à ce jour a été retrouvé sur la peau d'un homme du Néolithique mort dans
un glacier des Alpes tyroliennes, il y a 52 000 ans.
4. UMR 306 CNRS/Ministère
de la culture. Marie Cipriani-Crauste est aussi réalisatrice de films
documentaires : Tattoo et nous (production MNATP/CNRS ; Code barre, etc.
(MNATP/CNRS).
5. Lou Doillon, Zazie,
John Galiano, Jean-Paul Gaultier, « encrés » par Tin-Tin, le « tatoueur des
stars ».
6. Le Cevipof est une
unité mixte de recherche (UMR 7048) CNRS/Fondation nationale des Sciences
politiques. Pierre-André Tagueiff vient de faire paraitre : Le sens du progrès,
une approche historique et philosophique
(Éd. Flammarion, avril
2004, 496 p. – 24 E).
source
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Controverse
autour d'un médicament efficace contre une maladie sanguine héréditaire
Une
affaire peu banale agite depuis peu le monde, habituellement fort ouaté, de
l'industrie pharmaceutique. Addmedica, un jeune laboratoire français, vient de
saisir le Conseil d'Etat et se prépare à une action en justice au niveau
européen contre les autorités sanitaires françaises.
La
controverse concerne un médicament permettant de prévenir les crises
vasculaires douloureuses et récurrentes dont souffrent les personnes atteintes
d'une forme sévère de drépanocytose. La mutation génétique à l'origine de cette
maladie héréditaire, due à une anomalie de la structure de l'hémoglobine, est
fréquente dans les populations africaine et antillaise. On estime à 10 000 le
nombre des malades en France.
Addmedica avait reçu, en
juin 2007, une autorisation européenne de mise sur le marché pour son
médicament, dont le principe actif est l'hydroxycarbamine. Il devrait
prochainement être commercialisé en Grande-Bretagne et en Grèce sous le nom de
marque Siklos. Vendue (sous le nom d'Hydréa) depuis dix ans en France par la
firme Bristol Myers Squibb, l'hydroxycarbamine est utilisée dans le traitement
de certaines affections sanguines de nature cancéreuse. Le hasard ayant permis
d'établir son efficacité dans la prévention des crises drépanocytaires,
Addmedica a entrepris de développer une nouvelle formulation adaptée à cette
indication.
Cette
initiative s'inscrivait dans le cadre de la réglementation des maladies dites
"orphelines", qui ne concernent pas un nombre suffisant de malades
pour que l'industrie pharmaceutique puisse espérer couvrir les frais de
développement des molécules concernées.
600
EUROS PAR MOIS
Alors
qu'ils ont obtenu une prise en charge de leur médicament en Grande-Bretagne et
en Grèce (deux pays européens qui, avec la France, sont plus concernés que
d'autres par la drépanocytose), les responsables du laboratoire français ont
été stupéfaits d'apprendre que la commission de transparence de la Haute
Autorité de santé (HAS) avait, le 7 novembre 2007, conclu que le service
médical rendu par Siklos était certes "important" mais dans le
même temps "mineur" puisqu'il existait déjà sous une autre
forme. En d'autres termes, Addmedica n'a aucun espoir de se voir accorder le
prix qu'il demandait, soit environ 600 euros par mois. Le laboratoire justifie
ce prix - qui a été accordé en Grande-Bretagne et en Grèce - sur la base des
économies (estimées à 40 millions d'euros annuels) réalisées grâce à la
non-hospitalisation des malades souffrant d'une forme grave.
Auprès
de la HAS, on explique que l'apport d'Addmedica ne correspond nullement à une
véritable innovation pharmacologique. On ajoute que l'Hydrea peut très aisément
être détourné de son indication officielle anticancéreuse pour bénéficier aux
malades drépanocytaires. Le ministère de la santé ne dit rien d'autre.
Pour
Bernard Dauvergne, directeur général d'Addmedica, il s'agit d'une décision "consternante"
et "inique" qui "augure mal du possible avenir des
médicaments "orphelins" en France". Outre la saisine du
Conseil d'Etat, les responsables d'Addmedica ont décidé d'en appeler à Nicolas
Sarkozy. Ils envisagent aujourd'hui de commercialiser le médicament même si ce
dernier n'est pas pris en charge par la collectivité.
Jean-Yves Nau
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