Un grand
flibustier ( corsaire des Antilles ) noir au
service de la France au XVII° siècle : Diego le Mulâtre.
Naissance :Il fut
tout à tour ou indifféremment appelé
Diego le Mulâtre, Diego de la Cruz, Diego le Métis, Diego Grillo,
Diaguillo,
Diego Lucifer ou Diègue en français . Ce personnage hors du commun est
né à La
Havane d ‘une maman noire et peut être, comme pourrait le suggérer son
nom
Lucifer, du général hollandais Hendrick Jacobsz Lucifer qui croisa dans
les
Antilles entre les années 1610 et 1630 . La réalité est peut être moins
romantique mais dans tous les cas il navigua très tôt avec les
Hollandais et
devint un marin expérimenté et extrêmement doué.
On signale ses premiers faits d ‘armes en 1633 quand il
participa à la prise de Campeche au Mexique et l ‘année suivante quand,
en
compagnie du Hollandais Van Walbeeck et du flibustier français Pierre
Le Grand
il s ‘emparait de l ‘île de Curaçao qui servira dorénavant de base
hollandaise
dans les Antilles .
Ses traits de
caractère :
Un grand
seigneur , mais bien malin et à l ‘occasion assez
facétieux et bon vivant.
Diego était
associé en 1636 avec un Anglais, le capitaine
Thomas Newman avec une commission de la Compagnie de la Providence. Ils
s
‘emparèrent d ‘un navire que Diego ramena en Hollande , oubliant au
passage les
droits dûs à la Compagnie , qui eut quelques difficultés à les
récupérer . Mais
c ‘était avant tout un grand seigneur comme le rapporta un chroniqueur
anglais
: le Père Thomas Gage , alors au service des Espagnols . Le navire qui
transportait le bon père fut arraisonné par Diego . Notre flibustier s
‘empara
de la fortune du « malheureux » religieux , mais en lui rendant
soigneusement
ce qui n ‘avait aucune valeur !
Et en
compensation il lui offrit un superbe dîner avec les
vivres du bateau capturé et l ‘engagea à aller saluer sa mère qui
habitait La
Havane !
L ‘homme de
Dieu qui s ‘attendait peut être au pire,
apparaît comme subjugué par Diego : « Ce fut donc ce fameux Mulâtre qui
aborda
notre frégate avec ses soldats , où il n ‘aurait pas trouvé de quoi
récompenser
sa peine si n ‘eut été les offrandes des Indiens que je portais , dont
je
perdis ce jour-là la valeur de 4000 pièces de 8 en perles et pierreries
et près
de 3000 en argent comptant ... [...] le capitaine Diaguillo fit laisser
par une
honnêteté peu ordinaire à un corsaire quelques vivres au maître de la
frégate ,
à peu près autant qu ‘il en fallait pour nous conduire jusqu ‘à terre
dont nous
n ‘ étions pas fort éloignés et prirent de la sorte congé de nous en
nous
remerciant de la bonne chère que nous leur avions faite ...
Diego était
particulièrement facétieux ( aimant les farces
), le capitaine Domingo de Tartas l ‘apprit à ses dépens . Prisonnier
sur le
navire du capitaine hollandais Adrian Clas il eut l ‘occasion de
rencontrer
Diego. Celui-ci se faisait appeler Diego de los reyes et disait être de
Séville
. Cela intrigua fort notre espagnol car Diego s ‘exprimait dans cette
langue
avec un accent qui lui paraissait portugais. En plus Diego était censé
être lui
aussi prisonnier alors qu ‘on lui avait laissé tous ses habits, son
épée, sa
dague et jusqu ‘à sa guitare avec laquelle il distrayait l ‘ équipage .
Pendant
la traversée il apprit également que le Honduras avait été mis à sac
par des Hollandais
conduits par un certain Diego de la Cruz mais il ne sut jamais qu ‘il
avait eu
en face de lui ce fameux Diego !
Le même sort
fut réservé en mai 1638 au gouverneur de
Cuba. Par l ‘intermédiaire d ‘un religieux, Diego fit passer une
proposition de
rémission contre un emploi de général de la flotte espagnole, pas moins
! Il se
disait prêt à abandonner le camp ennemi et à se ranger du côté des
Espagnols.
Le rendez-vous devait se dérouler ainsi : Diego tirerait 3 coups de
canon sur
la forteresse de La Havane comme signal de son arrivée et l ‘on
pourrait alors
venir le chercher sur son navire . Complètement abusé et se réjouissant
un peu
trop tôt, le gouverneur commença les préparatifs pour le recevoir jusqu
‘à ce
qu ‘il apprit que Diego était à quelques centaines de kilomètres de là
faisant
des prises sur la côte du Yucatan !
Sa carrière
Outre une
multitude de prises sur mer, Diego effectua
également un certain nombre d ‘opérations terrestres. En 1638 il est
associé au
capitaine hollandais Cornelis Jol ( dit « Jambe de bois ») dans l
‘attaque de
la flotte d ‘argent espagnole . Au début 1641 il assaille Trujillo au
Honduras.
En septembre on dénonce ses méfaits dans la région de san Francisco de
Campeche
au Mexique. En 1642 il tenta d ‘atteindre la ville de San Pedro au
Honduras
mais fut reconnu et obligé de se retirer il fit quelques pillages vers
Trujillo. Associé au français Jean Gabaret il utilisait comme base l
‘île de
Guanaja dans le golfe du Honduras, d ‘où il lançait des opérations. . L
‘année suivante
Salamanca de Bacalar( Mexique ) était pillée . Le 20 juillet il servit
de
pilote à la flotte anglaise de William Jackson venue venger l
‘expulsion des
colons anglais installés sur l ‘île de la Providence ( Santa Catalina),
en
attaquant Trujillo.
Excédé des
ruses et pillages perpétrés en toute impunité
par notre flibustier, le Roi d ‘Espagne ordonna sa capture à tous prix
dans les
plus brefs délais. Cela n ‘impressionna pas outre mesure Diego que l
‘on
retrouvait sur les côtes de Bacalar monté sur une frégate. Il se
renforça même
et en 1645 rodait avec 6 navires sur les côtes de Tabasco ( Mexique ).
Il devint
même en personnage de légende. On racontait que
l ‘expulsion de la population indienne qui le ravitaillait sur Guanaja
l ‘avait
obligé d ‘aller hiverner dans de très mauvaises conditions vers les
cayes de
bacalar , mangeant de la tortue . Cela l ‘aurait déterminé à regagner l
‘Europe
où il se serait installé avec sa femme hollandaise au Portugal. Mais
pour mieux
préparer son retour car il aurait trouvé un associé en la personne d’un
comte
portugais, ancien prisonnier des Espagnols à Carthagène, bien décidé à
prendre
une revanche en venant piller les Indes espagnoles.
Diego au
service de la France
La signature
du traité de Westphalie permettant à la
Hollande d ‘acquérir des positions commerciales dans les Antilles
espagnoles
mit fin à la course hollandaise. Diego se retrouvait ainsi privé de
commissions
l ‘autorisant à faire des prises sur les Espagnols. Pourtant quelques
années
plus tard , il était de nouveau dans les Antilles mais cette fois-ci du
côté
français . Ayant déjà travaillé avec des français comme le capitaine
Jean
Gabaret, il vint sans peine prendre des commissions auprès du
gouverneur de la
Tortue, pour la compte de la France . En 1669 on signale sa présence
dans la
flotte de l’Olonnais sur la caye Cocinas . Il commande alors 2 frégates
françaises. La plus grande de 6 canons et 70 hommes, l ‘autre de 2
canons et 50
hommes . Un autre témoignage français le localise l ‘année suivante
continuant
à prendre des commissions à la Tortue où il est appelé Diègue. Puis l
‘année
suivante il est aux côtés du grand Henry Morgan monté sur le Saint Jean
pour la
prise de Panama. La paix étant signée cette année –là entre l
‘Angleterre et l
‘ Espagne les Espagnols déposèrent une plainte à Londres en raison du
vol vers
La Havane d ‘un aviso ( navire rapide porteur de dépêches ) envoyé
depuis
Carthagène . Les Anglais outrés répondirent que tout acte de violence
était
désormais interdit entre les deux royaumes. Mais entre-temps on s
‘aperçut que
c ‘était Diego qui avait fait le coup et qu ‘il portait encore une
commission
anglaise ( pour l ‘opération sur Panama) et qu ‘il fallait donc qu ‘il
vienne
rendre des comptes .Cela ne l ‘empêcha pas de continuer ses activités
en toute
quiétude . Cette année-là il s ‘emparait de deux voiles hollandaises et
se
retrouva à la tête de 4 navires. En juin 1673 il intercepta de nouveau
une
frégate. Trois navires espagnoles sortirent pour le prendre, il les
défit mais quelques
jours plus tard c ‘est l ‘Armada de Barlovento ( la flotte espagnole
dédiée à
la protection des convois d ‘argent et à la lutte contre les
flibustiers ) qui
réussit malheureusement à le capturer . Il fut sûrement exécuter très
rapidement de peur qu ‘il ne s ‘échappe .
Disparaissait
ainsi après quarante années d ‘aventures en
mer un personnage exceptionnel à plusieurs titres.
Conclusion
Modeste
enfant noir de La Havane il put par un clin d
‘oeil du destin et par ses exceptionnelles qualités de marin et de
soldat s
‘imposer rapidement comme capitaine flibustier dans un milieu de « durs
à cuire
» majoritairement blancs. Il multiplia les exploits au cours d ‘une
longue vie
d ‘aventures à tel point qu ‘il devint un personnage de légendes . Mais
quoique
véritable grand seigneur des mers il sut à l ‘occasion se montrer
facétieux et
aimant la bonne vie. Un personnage qui dut sûrement être attachant.
Extrait de
mon « Pirates » éditions Tallandier pages 68-74, les sources
des documents cités sont dans le livre .
Jean-Pierre
Moreau
Le
tombeau d'un corsaire

par
Yann Breizh
|
Réponse à Tony Mardayé
Bonjour
Hélas non
! Existe-t-elle ? (photos) ce n'est vraiment pas
sûr. Des recherches approfondies aux archives
des Indes à Séville, dans les archives hollandaises
et aux
archives de la nation à Mexico permettraient de peaufiner sa bio . Mais
de là à
trouver une représentation du personnage. Pourquoi pas mais j'en doute
.
Quelques flibustiers furent représentés dans le livre d 'Exmelin( ou
Oexmelin )
"Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les Indes "Paris
1686 qui constitue la principale source imprimée sur ces
gaillards. Par
exemple l'Olonnais, Roc, Morgan . Mais sur les autres grands
flibustiers français: De Graaf ou Granmont on n'a rien du tout .
Alors que
pensez-vous du personnage de
Diego ? étonnant non ? Je n 'ai mis qu 'une seule
source en
archives ( sur la maîtresse de De Graaf) car l 'info n 'est pas publiée
dans
"Pirates"
Je suis impatient
de voir cette bio en
ligne car en France les gens ignorent complètement Diego le Mulâtre,
flibustier noir travaillant pour la France . Je suis également
impatient de
connaître la réaction des jeunes antillais et de la communauté à qui on
ne
présente toujours que des victimes . Nous sommes bien au XVII° siècle
et Diego
est noir et capitaine, indépendant. Et non seulement il fait des trucs
incroyables dans le domaine militaire mais en plus c 'est un grand
seigneur .
Rien à voir avec certaines figures de la piraterie assez repoussantes
par leur
barbarie ( style Barbe Noire ). C'est un type plutôt sympatique et qui
n' hésite
pas à gratter la guitare à l 'occasion . Après la
flibuste, à l 'époque de la
piraterie au début du XVIII° dans les équipages il y
eut une
augmentation de Noirs . Parmi eux il y eut un nommé
Samuel (
originaire de Martinique pour certains mais plus sûrement de Jamaïque
), un
Noir qui devint roi des pirates sur Madagascar mais ce n 'est
spécialement
dû à ses exploits mais plus à une conviction chez
une reine malgache
qu 'il s 'agissait en fait de son fils disparu .
Il y eut aussi un
autre capitaine noir (
que je cite dans " Pirates" ) à l 'époque de la piraterie qui fit une
très belle prise mais je n 'ai pas de détails sur lui .
Diego
est vraiment quelqu'un d
'exceptionnel !!
A bientôt Jean-Pierre Moreau
Quelques
ouvrages de J.P Moreau

|