Les
"métros" débarquent sur le Caillou
IL
est une terre de France où le chômage n'existe pas, où la croissance est de 6 %
par an. Les journaux y débordent de petites annonces d'emplois. Les impôts sont
bas, les traitements des fonctionnaires quasiment multipliés par deux, les
tracasseries administratives inexistantes. Le soleil y brille toute l'année, la
mer est bleu turquoise, la nature luxuriante. Ce paradis est à 20 000 km et
vingt heures d'avion de Paris. C'est la Nouvelle-Calédonie.
Le secret commence à être éventé. Chaque année, des
centaines, voire des milliers de Français de métropole viennent vivre sur le
Caillou. Estimation basse : selon l'Institut de la statistique de
Nouvelle-Calédonie (Isee), 14 000 "métros" se seraient installés
entre 2000 et 2004. Aujourd'hui, le solde migratoire oscillerait entre 800 et 1
200 nouveaux arrivants par an. Estimation haute : d'après Harold Martin,
président (l'Avenir ensemble, centre droit) du gouvernement local, 7 500
Français de métropole se sont installés en 2006. "C'est un chiffre qui
augmente un peu plus chaque année depuis le début des années 1990", avance
M. Martin. On imagine le bouleversement démographique que provoque ce flot
constant de nouveaux arrivants dans un pays de 250 000 habitants.
Beaucoup
de jeunes à la recherche d'un emploi tentent l'aventure. Beaucoup d'artisans,
plombiers, maçons, qui aiment le grand air et ont l'esprit pionnier. "On
manque de tout, dans tous les secteurs, affirme Harold Martin. Dans le BTP, le
tourisme, l'hôtellerie-restauration, les services. Récemment, un hôtel de Païta
cherchait un cuisinier. Il a mis une annonce sur Internet. Résultat : 240
réponses en trois semaines, tous des métros." La construction de deux
usines de nickel, l'une dans le Sud, à Goro, l'autre dans le Nord, près de
Koné, devrait engendrer 7 000 emplois en phase de construction, et 2 000 en
phase de fonctionnement. Sans compter les emplois induits.
A
Nouméa, cet afflux de Français de métropole fait flamber les prix de
l'immobilier. En bord de mer, l'Anse Vata et la baie des Citrons se donnent des
allures de petit Nice. Des retraités bronzés font du vélo, des militaires
courent leur jogging, les jeunes au look de surfeurs traînent leur ennui à
l'ombre des cocotiers. Pas un Kanak à l'horizon. La richesse s'affiche sur la
route qui longe la plage : 4 × 4, pick-up "double cabine" et, le nec
plus ultra, Porsche Cayenne, dont il se vend un exemplaire par mois à Nouméa.
Les complexes du type appart-hôtel ont poussé comme des champignons depuis 2003.
Les principaux clients sont des métropolitains en phase d'installation et des
retraités de la fonction publique, qui bénéficient ici de "faveurs".
Actuellement, 4 600 personnes profitent d'un dispositif d'inexation en
Nouvelle-Calédonie. Elles n'étaient que 1 600 en 1989. Pour avoir une retraite
indexée, il suffit de résider en Nouvelle-Calédonie six mois par an. Aucun
contrôle n'est effectué.
Ici,
un professeur retraité gagne 6 000 euros par mois, un colonel à la retraite 9
000, un magistrat 10 000. Des couples de professeurs, dont le revenu mensuel
peut dépasser les 10 000 euros, rachètent de vieilles maisons coloniales en
bois dans les quartiers du Faubourg Blanchot et de la Vallée des Colons, à
Nouméa, et les retapent. Sur les chantiers des usines de nickel, d'anciens
capitaines de gendarmerie, qui ont pris leur retraite avant 50 ans, sont
recrutés pour former les Kanaks aux métiers de la surveillance. Ils cumulent
les avantages et peuvent ainsi gagner jusqu'à 6 000 euros par mois.
Même à Bourail, la capitale des
"broussards", c'est-à-dire des Caldoches ruraux, située sur la côte
ouest de la Grande Terre, le maire, Jean-Pierre Aïfa (l'Avenir ensemble),
constate une arrivée massive de "zoreilles", comme on appelle les
métropolitains. Il en veut pour preuve les 500 voix que Ségolène Royal a
obtenues à la présidentielle, dans une commune qui vote traditionnellement à
droite. Ils seraient déjà un millier sur les 5 000 habitants que compte cette
ville aux allures de Far West. "C'est un phénomène qui ne peut que
s'amplifier, estime le maire. Les zoreilles viennent pour l'espace, la mer, la plage
de sable blanc. Ce sont des professeurs, des médecins, des kinés, des
infirmières libérales." |

Il
est vrai qu'avec une densité de 10,6 habitants au km2 et des besoins de
main-d'oeuvre, la Nouvelle-Calédonie peut en théorie accueillir beaucoup
d'immigrants.
Mais
cette venue massive de Français non calédoniens inquiète. "C'est une bombe
à retardement", prédit Etienne Dutailly, directeur du mensuel satirique Le
Chien bleu. "Nous sommes dans une spirale absurde, affirme Mathias
Chauchat, professeur de droit public à l'université de Nouvelle-Calédonie.
L'Etat finance les immeubles à travers la défiscalisation et paye ceux qui vont
en profiter, les retraités indexés. Tout cela au détriment des générations
futures, qui régleront la facture, et sans profit pour le développement du
pays. Cela prouve que l'Etat n'est pas géré." L'annonce, faite par Nicolas
Sarkozy, le 4 avril, de la fin de l'indexation des retraites, rassure le
professeur de droit, même s'il trouve que ce n'est pas suffisant.
La
croissance économique et l'arrivée massive des métros contribuent à créer une
bulle spéculative dans l'immobilier. Les prix flambent et le logement social ne
suit pas. Sept mille dossiers sont en attente. Les travailleurs pauvres et les
chômeurs, qui sont tous kanaks, polynésiens ou wallisiens, sont rejetés à la
périphérie de Nouméa. Dix mille d'entre eux vivent dans des bidonvilles dans
les faubourgs de la ville. A Dumbéa, ville au nord de l'agglomération, 20 % de
la population vit dans des baraquements.
Le
problème est aussi politique. Le dernier recensement disponible prenant en
compte les données ethniques, celui de 1996, donnait 44 % de Kanaks dans la
population. Aujourd'hui, cette part est sans doute plus faible. Les Mélanésiens
craignent de subir le sort des Aborigènes en Australie. Le premier boom du
nickel, dans les années 1970, avait provoqué l'afflux de milliers de
métropolitains et de Wallisiens, contribuant à affaiblir l'influence des
Kanaks.
Aujourd'hui,
les indépendantistes sont rassurés par le gel du corps électoral, adopté en
2007. Celui-ci prévoit que seuls pourront voter aux élections provinciales et
au référendum d'autodétermination, qui aura lieu entre 2014 et 2018, les
électeurs présents en Nouvelle-Calédonie depuis 1998. Les opposants à
l'indépendance, de leur côté, ont tendance à encourager l'arrivée des
métropolitains. Pour Mathias Chauchat, cette immigration n'est ni plus ni moins
qu'une "colonisation de peuplement". Or, depuis les accords de
Matignon, en 1988, la Nouvelle-Calédonie est censée être engagée dans un
processus de décolonisation.
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