Ecrivains
caraïbes
Habituellement
dévolue aux
sports nautiques et au farniente, la petite station balnéaire du
Gosier, près
de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) est devenue pendant quatre jours, du 25
au 28
novembre, la capitale des Lettres caribéennes, à l'occasion du premier
Congrès
des écrivains de la Caraïbe.
Originaires
de Cuba, du Surinam, d'Haïti, de la République dominicaine, de
Sint-Maarteen,
du Belize, du Venezuela, de Jamaïque, de Porto Rico, de Martinique ou
de
Guyane, près de soixante écrivains ont répondu à l'appel lancé par
Victorin
Lurel, président de la région Guadeloupe et fondateur de ces rencontres
coordonnées par l'universitaire Roger Toumson et le romancier et poète
Ernest
Pépin.
Qu'ils soient
anglophones,
hispanophones, francophones, ou néerlandophones, tous ces auteurs
ont le créole en
partage. Au-delà des barrières linguistiques et géopolitiques,
l'objectif de
ces rencontres était de dresser un état des lieux de cet espace
culturel, à
travers la création de l'Association des écrivains de la Caraïbe. Et de
fédérer
savoirs et savoir-faire pour promouvoir ce "sixième continent"
(Victorin Lurel) qui compte quatre Prix Nobel de littérature :
Saint-John
Perse, né en Guadeloupe, Octavio Paz, originaire du Mexique, V.S.
Naipaul
(natif de Trinité-et-Tobago) et Derek Walcott, originaire de
Sainte-Lucie et
invité d'honneur de ce Congrès.
A
travers de multiples exposés portant sur des sujets aussi divers que
les
courants littéraires (doudouisme, spiralisme, négritude...), la
question des
langues, l'adaptation théâtrale ou cinématographique, les problèmes
liés à
l'édition et à la diffusion des oeuvres, le caractère "fragmenté"
de cet espace et la nécessité "de se penser comme un tout"
(Gary Victor) ont été mis en lumière. Ainsi que le besoin d'une
meilleure
(re)connaissance de ces littératures au sein même de l'espace caribéen.
Ce qu'a
relevé Catherine Le Pelletier, débutant son intervention par un
tonitruant
"Le paysage littéraire guyanais existe bien", avant d'évoquer
les
courants de cette "littérature de résistances" :
créole,
francophone mais aussi amérindien, "longtemps tenus sous
silence".
Pour sa part, Della Blanco a conclu son tour d'horizon historique de la
littérature dominicaine par cet appel : "Il est temps d'aller
dans le
détail de ce que nous sommes, la littérature de la République
dominicaine n'est
pas un petit détail."
"FRONTIÈRES
COLONIALES"
Contre
le cloisonnement (notamment celui de l'enseignement, encore enfermé "dans
ses frontières coloniales", selon Merle Collins, native de la
Grenade), et le manque de visibilité, nombre d'intervenants ont insisté
sur la
création de mécanismes d'aides à la diffusion et à la traduction. Dans
ce
domaine, Yolanda Wood, la directrice de Casa de las Americas (centre de
recherche cubain sur la culture et la littérature sud-américaine et
caribéenne)
a plaidé pour la création d'un fonds de soutien à la traduction. De son
côté,
la romancière cubaine Karla Suarez a proposé la mise en place d'une
bibliothèque itinérante.
Reste
la grande question : celle du pouvoir. C'est le romancier haïtien
Lyonel
Trouillot qui l'a posée abruptement : "Qui a le droit de
nommer les
littératures caribéennes ? Est-ce nous ou les universités et les
maisons
d'édition occidentales ? Qui définit les grands écrivains haïtiens ?
Certainement pas les lecteurs haïtiens. Il est donc urgent de créer de
nouveaux
réseaux pour débattre en toute liberté de ce que nous faisons, sinon
tout ceci
ne sera que vains bavardages." Les débats ont mis en évidence
deux
points de vue sur les rapports entretenus avec les lieux de
consécration
(Paris, Madrid, Londres ou New York). Le premier, celui des Antillais,
est
quelque peu marqué par le pessimisme et la déploration. Raphaël
Confiant a
ainsi prononcé une "Elégie pour une langue qui se meurt"
(le
créole), tandis qu'Ernest Pépin parlait d'une littérature antillaise "déterritorialisée",
"sans autorité qui décide ni de sa diffusion ni de
sa promotion".
"Nous sommes une littérature solitaire et
peut-être sans territoire",
a-t-il conclu. Le second point de vue a été développé par les auteurs
anglophones, hispanophones ou francophones, parmi lesquels Roberto
Zurbano, de
La Casa de las Americas : "Nous ne sommes pas en compétition
avec les
autres grands éditeurs. Nous avons notre
propre marché. Il faut
cesser de penser qu'il n'y en a qu'un, qui serait celui de la
métropole." Rodney
Saint-Eloi, écrivain haïtien et éditeur (Mémoire d'encrier) a réagi
fortement
contre une forme de "victimisation" : "Je ne partage pas
cette vision d'un espace complexé. Nous devons cesser de nous
autodétruire. La
Caraïbe existe bien, c'est un lieu, un imaginaire. Il est grand temps
de
renverser le regard, de déplacer la périphérie et de se voir caribéens
et
habitants du monde. Oui, il faut que nous nous regardions avec plus de
désir..."
Malgré
ces oppositions, le Congrès s'est achevé sur la signature d'une charte
et la
création de l'Association des écrivains de la Caraïbe. Une structure
dont la
première tâche sera de mettre en place notamment un fonds d'aide à la
traduction, une bibliothèque itinérante, un prix littéraire. Le tout
avant la
tenue d'un prochain congrès, prévu en 2010, dans un lieu qui reste à
définir.
Sur ce point, Lyonel Trouillot a son idée. "Il ne faudrait
pas que ce
Congrès devienne une arme aux mains des intellectuels tourmentés
antillais pour
obtenir plus de pouvoir, de reconnaissance ou d'argent de la part de la
France.
A ce titre, je pense que Cuba et Haïti ont un rôle déterminant à jouer
dans
cette aventure. Cuba parce qu'il a un avantage institutionnel sur les
autres
avec Casa de las Americas, qui est une vraie force de propositions. Et
Haïti
parce qu'il y a la population et l'ancienneté de sa littérature."
Christine Rousseau
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