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AU 1ER CONGRÈS
DES ÉCRIVAINS DE LA CARAÏBE (GUADELOUPE) : "ÉLÉGIE POUR UNE
LANGUE
QUI SE MEURT…" DE RAPHAËL CONFIANT

En hommage à
Daniel Boukman
Je t’entends,
ma langue, chaque nuit, qui arpente mes rêves. Tu parles dans la bouche
des
miens qui s’en sont allés. Il y a le grand-père, hiératique sur le pas
de sa
porte, qui guette l’au-fond du chemin de pierre où de temps à autre
passent des
muletiers. Il y a la servante, câpresse si belle que son seul
tourner-virer est
un enchantement et à la case-à-rhum, les tafiateurs fessent leurs
dominos en la
couvant de regards en-bas z’yeux. Dans leur bouche roule un créole âcre
et fier
qui résonne dans ma calebasse de tête et m’abasourdit. Il y a ma mère
surtout
qui, entre deux admonestations bien françaises, me rassure d’un
énigmatique
« Ti bolonm, hon ! ».
Tu étais
tout-partout, ma langue. Tu descendais avec un balan vertigineux des
pieds de
cocos où des mouscouillons cherchaient l’eau intouchée. Tu montais à
l’assaut
des flancs de morne lorsqu’au beau mitan de l’avril sans fin, des
hordes de
coutelasseurs s’époumonaient en bel-airs puissants pour se bailler du
cœur. Tu
gigotais sous les masques-mokozonbi, les mariannes-la-peau-figue, les
carolines, les diablesses du mercredi des Cendres, charroyant une
qualité de
joie non pareille. Tu scandais les mots qu’interprétaient les
prêtres-coulis
juchés sur le tranchant féroce du coutelas dans l’attente que tige le
sang des
animaux voués au sacrifice. Tu étais le causer d’après-midi, à l’ombre
d’un pan
de mur, le secret partagé, la confidence dévoilée, la colère ou le
chagrin
si-tellement rentrés qu’ils ne peuvent s’exprimer qu’à voix feutrée.
Tu étais
tout-partout, ma langue, ma belle langue à la saveur plus rare que le
letchi,
ce fruit fantasque qui ne s’offre que tous les six ans (murmurent ceux
qui
connaissent, car ce que l’on ignore est plus grand que soi). Ma langue
qu’on ne
m’a jamais dite mienne, que l’on ne m’a jamais appris à aimer ni même à
respecter. Ma langue orpheline de naissance, rejetée dès les premiers
temps par
ceux-là mêmes qui avaient contribué à la faire advenir.
« Jargon de
nègres ! » éructèrent les Békés au tournant du XVIIe
siècle quand le
sucre se mit à les enrichir au-delà du raisonnable. « Patois
d’esclaves » ronchonnèrent mulâtres et gens de couleur libres
lorsqu’à la
fin du XVIIIe siècle ils s’imaginèrent voir enfin la lumière.
« Dialecte
du fin fond des campagnes et des bois » maugréèrent, au sortir
de
l’abomination esclavagiste, les nègres parvenus. Et après eux Indiens,
Chinois,
Syriens, tout ce beau monde qui trouva accueil dans le créole, grâce au
créole,
qui ce faisant, devint pareil à nous autres, même-pareils, et qui, à
mesure-à
mesure se mit, à son tour, à le délaisser.
Ma langue,
belle orpheline au goût de mangue-Julie. Je ne t’entends plus dans mes
nuits
d’aujourd’hui. Pourtant, ce n’est pas à dire que je ne guette pas tes
rafales
de mots, ce n’est pas à dire que le saccadé des contes, dans les
veillées où la
mort n’est pas triste, ne me fasse plus tressaillir, mais il s’agit
désormais
d’une rumeur lointaine. Parfois, bien pire : un simple bruit
de fond.
Alors, je me réveille en sursaut, de rage, d’amertume, de désarroi. Je
te hèle
ma langue perdue : « Kréyol, koté ou
yé ? Man bizwen’w, ou
tann ! »
Mais je
n’obtiens nulle réponse. Ma vieille langue a sombré dans le mutisme.
Dans un
paix-là inquiétant. Pourtant, par ma fenêtre, la nuit n’a pas
changé : des
bêtes-à-feu sertissent toujours le manteau noir de la nuit, des comètes
affolées zigzaguent aux confins du ciel et dans l’air un peu tiède,
j’entends
les conciliabules des zombies, des chevaux-à-trois-pattes, des Ti
Sapotille,
des soukougnans et des antéchrists. Non, la nuit n’a pas changé, mais
elle
aussi semble interloquée de ton absence.
Où es-tu
désormais, ma langue ?
Sais-tu qu’au
jour venu, chaque jour, oui, chaque jour, je porte le poids de ton
absence ? Je feins d’avancer, serein, je fais mine de parler,
tranquille,
je fais semblant d’écouter, nofwap, mais tout cela n’est que pure
feintise.
S’ils savaient ? Si autour de moi, on pouvait mesurer toute
l’étendue de
ce fracas intime. Car il s’agit de cela et de rien d’autre. À cause de
ton
absence, je me suis écroulé de l’intérieur. Ma carcasse a l’air de se
tenir
debout, mais elle est devenue plus vide qu’un coco sec. Pourtant,
j’avais cru
en toi ! J’avais saisi au vol tes émois fantastiques, ta
hargne héritée du
temps du fouet et ta doucereuseté aussi quand, au faîte du carême, les
jours se
faisaient immobiles. Je t’avais pliée alors à la froide logique de
l’écriture.
J’avais lutté, bataillé, contre ton irrédentisme, ton refus farouche
d’être
allongée, inerte, sur une page blanche. Des années durant, je me suis
gourmé
avec toi, entre joie débornée et déception inexprimable. D’autres que
moi, dans
le secret de leur désarroi, empruntèrent le même chemin. Et c’est alors
qu’on
vit surgir les poètes du cri créole (« Chien varé
mwen ! Chien
foré mwen ! »), fabulistes inspirés par La
Fontaine, dramaturges
et nouvellistes, parfois aussi de trop rares romanciers. Tu investis
dès lors
les murs de tes revendications politiques et syndicales. Tu pénétras à
la
hussarde à l’école, à l’université, à la télévision, sur l’Internet.
Toi la
mal-aimée, toi qu’on qualifiait de mal éduquée, de mal élevée, oui,
toi, ma
belle langue entrée en crépuscule.
D’aucuns
crièrent victoire. Ils se mirent à chanter des triomphes à ton endroit,
te
célébrèrent plusieurs fois l’an, te décrétèrent âme du peuple,
poteau-mitan de
notre identité et nous te crûmes sauvée. J’ai moi aussi, partagé, un
temps,
cette illusion magnifique. J’ai espéré qu’un jour, dans ma tête, de
nuit comme
de jour, tu occuperais la place de l’autre langue, non point que tu la
chasserais ni ne l’effacerais, mais que tu lui assignerais la place qui
lui
revient de droit. Celle d’une langue invitée, d’une langue adoptée.
Hélas ! Toi qui savais si bien exprimer l’univers de
l’Habitation, les
cannes qui flèchent en décembre, la roulaison insoucieuse des brusques
avalasses de février, le roulis des machines dans la pénombre de la
petite
distillerie de mon grand-père, au quartier Macédoine, dans la commune
du
Lorrain, sur la côte Nord-Atlantique de la Martinique, toi qui as
réussi le
formidable exploit d’émigrer vers l’En-Ville et t’ensoucher dans ses
quartiers
plébéiens, accompagnant les « ahan ! » des
infatigables
djobeurs, les « Oooh ! » des dockers, les
rigoladeries des
marchandes de légumes, les sollicitations des commerçants levantins et
tant
d’autres activités du jour le jour, tu n’as pas su, tu n’as pas pu
investir le
monde des pensées abstraites. Devant philosophie, tu as « kayé »,
ce qui veut dire « mettre genou à terre ». Devant
sociologie,
anthropologie, psychologie, économie, mathématiques, etc., itou. Ou
plutôt,
ceux qui, insoucieux et insouciants, criminels de toutes façons,
s’imaginaient
pouvoir t’utiliser en ces domaines sans te préparer, sans t’habiller,
sans te
forger une armure lexicale, sans t’ériger des remparts rhétoriques,
nous
donnaient à entendre un grouillis charabiesque, un pidgin carnavalesque
auxquels, impudiques à souhait, ils continuaient à donner ton nom.
Non, ce que
j’entends aujourd’hui sur les radios, parfois à la télévision, sur les
lèvres
des politiciens ou des syndicalistes, ce n’est pas toi. Ce n’est pas,
ce ne
sera jamais du créole. Jour après jour, ils creusent ta tombe, ma belle
langue
de lune chabine. Nuit après nuit, ils t’évanouissent dans la clameur de
leurs
bamboches de « jet set ». Mais sont-ils vraiment les
responsables de
ce crime linguistique ? Non, ils ne le sont point. Les
responsables ne
sont autres que les écrivains, les enseignants, les universitaires, les
intellectuels littéraires, les journalistes, etc., en bref tous ceux
qui ont la
charge historique de faire évoluer la langue, de la construire pour
qu’elle
soit en mesure d’exprimer les réalités abstraites. Ceux-là t’ont
abdiquée ! Zélateurs de l’autre langue, ils se rient même de
tes
faiblesses et espèrent au plus profond d’eux-mêmes que le spectre que
désormais
tu représentes aujourd’hui cessera définitivement de hanter leur
horizon.
Car il ne s’agit
pas d’un crime en fait, mais d’un suicide. Qui s’apparente à celui de
l’esclave, qu’évoque Césaire dans le Cahier, qui
réussit le tour de
force d’avaler sa propre langue afin de s’étouffer. Nous n’avons pas
d’excuse ! Nous n’avons aucune excuse : nous avons
tué notre langue.
Alors, j’élève
cette élégie funèbre en ton nom, ma langue, ma belle vieille langue, ma
canne
créole épluchée jadis à grandes dents, je l’élève dans l’autre langue,
pour que
précisément toute illusion soit bannie : seul un sursaut
collectif et
immédiat peut te sauver. Seule une mobilisation sans précédent, une
volonté
déterminée pourrait t’arracher à ta déliquescence annoncée. Ce qui veut
dire en
clair : assez de gestes symboliques ! assez de belles
paroles qui
n’engagent à rien ! assez de déclarations de respect ou
d’amour à
l’emporte-pièce ! Du travail ! Oui, du
travail ! Retroussons nos
manches et ceignons-nous les reins pour relever notre langue
créole !
Et pour finir,
qu’on se le dise : élégie n’est point épitaphe…
Et c’est
pourquoi je fais ici deux propositions concrètes, presque
terre-à-terre :
— À court
terme, c’est-à-dire dès 2009, créer au sein de chacun des Conseils
régionaux de
Guadeloupe, Guyane et Martinique un « Office de la langue
créole »
comme il en existe déjà un à l’île de la Réunion.
— À moyen
terme, après deux ans de discussions, la mise en place d’une
« Académie de
la langue créole » dont les membres seraient nommés par les
gouvernements
d’Haïti, de Sainte-Lucie et de la Dominique ainsi que les Conseils
régionaux de
Guadeloupe, Guyane et Martinique et qui siégerait, d’une année sur
l’autre,
dans chacun de nos différents pays.
Faute de quoi,
nous autres écrivains créolophones, je veux parler de Monchoachi, de
Roger
Valy, de Frankétienne, de Max Rippon, de Térez Léotin, de Daniel
Boukman,
d’Hector Poullet, de Georges-Henri Léotin, de M’Bitako, de Jean-Marc
Rosier, de
Serge Restog, de Judes Duranty et tant d’autres, faute de quoi nos
textes
demeureront à jamais des palimpsestes que nul ne cherchera jamais à des
palimpsestes
que nul ne cherchera jamais à déchiffrer.
Raphaël
Confiant
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