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Être Créole et breton à la fois
Lorsque j’étais
enfant, adolescent, et même un jeune adulte, je me voulais Breton, sans aucune
restriction, sauf que j’avais la peau brune et refusais, avec la dernière des
énergies, de revenir sur cette part de moi qui, quoi que je fasse, et quoi
que je puisse écrire, me distinguait. Né à Fort-de-France, d’une mère
Martiniquaise et d’un père Breton, mais arrivé à Brest à l’âge de deux ans,
l’adaptation n’a pas été facile. Mon enfance fut mutique, sans doute que mes
larmes, incessantes à ce que l’on m’a dit pendant les quinze jours que dura le
voyage, avaient asséché mes paroles en même temps qu’elles effaçaient ma langue
maternelle, le Créole. L’école me dénoua. Une fois mise au placard les
remarques enfantines − plus imbéciles que racistes −, je devins, pour chacun,
un véritable petit Zef ;
Ti Moign pour les copains. Un seul bémol, de taille cependant, à
l’heure des festoù noz, l’interdit n’était pas négociable, je m’évinçais du
cercle. Non que je fusse incapable d’enchaîner comme les autres gavottes et
laridés, mais cela me semblait une incongruité. J’étais Le Breton noir, titre de l’une
de mes chansons ; la nuance me paraissait de taille.

Pourquoi écrire
cela alors que par mon métier, éducateur puis directeur au Ministère de la
Justice − Protection Judiciaire de la Jeunesse −, j’ai traversé la France de
long en large, m’adaptant plus ou moins, le plus souvent avec facilité,
j’habite maintenant, pour partie en Belgique et pour l’autre en Bretagne, à
Plourarc’h où personne n’examine la couleur de ma peau ? À Plourarc’h où,
bien que je ne comprenne pas davantage ma langue paternelle que je ne parle le
Créole, chaque jour, comme si la chose allait de soit, on me hèle en Breton !
Au risque de faire rire, l’explication me semble simple. Il m’a fallu attendre
d’avoir passé 30 ans pour retrouver la Martinique ; mais ce jour-là, à
peine avais-je posé les pieds sur ma terre natale que je m’y suis fondu, avec
autant d’authenticité, aussi étroitement que je me mêle à la roche celtique.
Vrai Breton en Bretagne, Martiniquais en Martinique, puis je pour autant
m’affirmer biculturel comme d'autres sont bilingues ? Les choses ne sont
pas si simples. Il n’est pas rare qu’elles se bousculent dans ma tête. Écrire
devient alors pour moi le seul moyen de refuser l’incomplétude, de fuir la
déshérence, le seul qui m’ait été donné pour faire litière à l’idée même d’une
seule trahison. J’ai vieilli. Bien que
cette vision de moi m’ait aidé à grandir, je ne suis plus Le Breton noir.
En Bretagne tout comme en Martinique, je suis Créole, tout simplement Créole.
Voilà ce que je m’efforce de dire dans mes romans, dans mes poèmes et mes
chansons. Je ne suis pas de nulle part, mais je puis être de partout … le temps
de revenir.
Je ne crains pas les
arbres
j'ai l'impatience dure
aux lisières du souffle
je guette
ton silence
sauras-tu reconnaître
la fracture de vie
N'am bez ket aon rak ar gwez
hiraezhin kalet a ran
war vevenn de alan
e
c'hedan 'c'hanout da devel
ha
goût a ri an'veza
frailhar vehez
José Le Moigne
18 mai 2008
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