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logo avril 2008 de Pyepimanla le Magazine Antillais



RÉPUBLIQUE DOMINICAINE :

La dictature de la blancheur


dominicaine

Pour la population de cette République caribéenne, les cheveux crépus ou la peau foncée constituent un handicap social. Les femmes emploient donc les grands moyens pour paraître blanches. Quitte à se renier.

Yara Matos attend patiemment que la coiffeuse ait fini de lui attacher les longues mèches de cheveux lisses importées de Chine. La jeune femme n'a rien contre les cheveux crépus. Même si les Dominicains les surnomment le « pelo malo » [les mauvais cheveux], ce qui est très péjoratif. Mais une femme qui a une activité professionnelle ne peut se permettre de garder ses cheveux au naturel. « Quand on travaille dans une banque, on ne peut pas avoir les cheveux crépus, ça a un côté négligé. Les cheveux lisses sont en revanche une marque d'élégance, assuret-elle. Ne croyez pas que je cherche à faire plus blanche ; je veux juste être jolie. » Et pour la majorité des femmes de République dominicaine, être jolie, c'est avoir l'air moins noire.

Les coiffeurs de l'île sont célèbres dans le monde entier pour avoir mis au point les meilleures techniques de lissage des cheveux. Les étals des rayons cosmétiques regorgent d'extensions capillaires, de produits pour blanchir la peau et pour assouplir les cheveux. L'identification ethnique est un sujet complexe et épineux dans le pays, elle se définit moins par la couleur de la peau que par la texture des cheveux, la largeur du nez et même l'épaisseur du portefeuille. Plus vous êtes riche et plus votre peau paraît blanche. Et, selon les spécialistes du sujet, cette attitude s'explique par un rejet de tout ce qui est noir. Ici prévaut, comme dans toute l'Amérique latine, la règle de la goutte de sang. Sauf qu'ici elle fonctionne à l'inverse : une seule goutte de sang blanc suffit pour se considérer comme blanc. Un simple coup d'oeil dans les rues de ce pays permet de s'apercevoir que 90 % des Dominicains sont noirs ou métissés. Mais, d'après les chiffres du recensement, seulement 11 % des 9 millions d'habitants du pays sont noirs.

Pour de nombreux Dominicains, être noir, c'est être haïtien. Résultat, les Dominicains de couleur préfèrent recourir à un vocabulaire qui remonte à des centaines d'années pour définir leur ascendance : ils se disent indien, indien grillé, indien crotté, indien délavé, indien foncé, cannelle, moreno ou mulato, mais rarement negro. « On a dit aux Noirs de Cuba qu'ils étaient noirs mais, on a dit aux Noirs de la République dominicaine qu'ils étaient indiens », explique l'historienne dominicaine Celsa Albert, qui est noire. « Je ne suis pas indienne. Cette couleur de peau n'existe pas. Les gens me disaient : ‘Tu n'es pas noire.' Si moi je ne suis pas noire, alors il n'y a pas le moindre Noir sur cette planète. »Trujillo, il n'y avait rien de pire que d'être noir »

Pour les chercheurs, cette question de l'identité raciale remonte au XVIIIe siècle, quand l'économie de la canne à sucre s'est effondrée et que de nombreux esclaves sont devenus libres et ont pu se hisser dans la société. Ensuite, le conflit avec Haïti - qui partage l'île d'Hispaniola avec la République dominicaine - a commencé. Les esclaves d'Haïti se sont révoltés contre les Français et ont déclaré leur indépendance en 1804. Les Haïtiens se sont emparés de l'île entière en 1822 et ont pris le pouvoir dans l'ancienne République dominicaine hispanique.

Encore aujourd'hui, la fête de l'indépendance de la République célèbre non pas la fin de siècles de colonisation espagnole, mais la fin de l'occupation haïtienne. Le dictateur Rafael Trujillo, au pouvoir de 1930 à 1961, a attisé le sentiment anti-haïtien, et on l'accuse d'être à l'origine de ces nombreuses catégories raciales qui évitent à tout prix le mot « noir ». Cette pratique a continué sous le président Joaquín Balaguer, qui se plaignait souvent de ce que les Haïtiens « assombrissent » le pays. « Sous la présidence de Trujillo, il n'y avait rien de pire que d'être noir », raconte le poète africain-américain Blas Jiménez. L'animosité à l'égard des Haïtiens est tenace. Il n'est pas rare que des Dominicains noirs soient expulsés par erreur, et les lynchages d'Haïtiens se multiplient. Le gouvernement refuse la citoyenneté et l'éducation aux enfants des clandestins haïtiens nés sur le sol dominicain. Quand la militante des droits des immigrés Sonia Pierre a remporté le prestigieux prix des droits de l'homme Robert F. Kennedy en 2006, le gouvernement a riposté en essayant de la priver de sa citoyenneté, au motif qu'elle serait en fait haïtienne.

« Il y a un refus incroyable de la couleur noire - ce qui est noir est forcément mauvais », explique la féministe noire Sergia Galván. « La couleur noire est associée à l'opacité, à l'illégalité, à la laideur, à la clandestinité. Il règne ici la dictature d'un certain type de beauté et la pression sociale est extrêmement forte. Il y a même des écoles où les tresses africaines et les cheveux crépus sont interdits. » À en croire certaines femmes, le rejet des cheveux crépus est tellement ancré dans les mentalités que les gens insultent les femmes qui ne se les font pas lisser. « Je ne peux pas prendre le bus, sinon les gens me tirent les cheveux et y plantent des peignes », explique Xiomara Fortuna, une artiste qui tient à sa coiffure afro. « Ils me demandent si je viens de sortir de prison. Les gens refusent d'être confrontés à l'image de leurs cheveux au naturel. »

Les heures passées chez le coiffeur pour se faire poser des extensions capillaires ou subir de douloureux traitements chimiques afin de défriser les cheveux sont en fait une expression du nationalisme dominicain, estime Ginetta Candelario, qui étudie la complexité des liens entre race et beauté en République dominicaine au Smith College, dans le Massachusetts. « Ce n'est pas de la haine de soi, explique Ginetta Candelario. Pour subir tout cela, il faut vraiment avoir confiance en soi. C'est une manière de prendre soin de sa personne, de manifester l'amour de son pays, mais aussi de s'affirmer et de se faire plaisir. » L'argent, l'éducation et la classe sociale - et évidemment des cheveux lisses - peuvent permettre à des Dominicains à la peau foncée de passer pour des Blancs. De nombreux Dominicains disent d'ailleurs qu'ils ignoraient qu'ils étaient noirs jusqu'à ce qu'ils se rendent aux États-Unis.


Frances Robles
The Miami Herald


Haïti, l'île des catastrophes annoncées


Les tonnes de boue qui encombrent l'avenue des Dattes, l'artère principale des Gonaïves, sont un témoignage de la violence du passage d'un cyclone en septembre.

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De cyclones en écoles effondrées, Haïti vit au rythme des catastrophes. Ni fatalité ni vaudou. La première Républiquenoire paie le libéralisme sans borne qui l'a ruinée et l'aveuglement de sa minorité au pouvoir.

Pourquoi le ciel s'acharne-t-il ainsi sur les Gonaïves ? Le destin tragique d'Haïti semble lui coller aux pieds comme les tonnes de boue qui encombrent son artère principale, l'avenue des Dattes.Touchée par le cyclone Jeanne il y a quatre ans - 3 000 morts -, la Cité de l'Indépendance, où naquit en 1804 la première République noire, a été de nouveau la grande victime des derniers cyclones au début de septembre : 500 morts au moins.

« Une coalition d'intérêts opportunistes »

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La boue restera sans doute jusqu'au prochain malheur, comme les peurs des 30 000 sinistrés, de ceux qui se voient encore mourir blottis durant trois jours sur leurs terrasses. Haute de 3 m et devenue folle, la rivière la Quinte a déposé près de 3 millions de mètres cubesde limon.

« Il faudrait une flotte de 900 camions pendant neuf mois pour tout enlever, 40 à 50 seulement peuvent tourner », calcule Jean-Marc Cordaro qui coordonne l'armada d'humanitaires. Ces derniers ont repris le boulot. En un temps record, MSF-Belgique a construit une clinique et rapporté de l'eau aux 300 000 habitants avec Action contre la faim. Les gens du Programme alimentaire mondial distribuent leurs rations et Salomé, laBurkinabé, des abris provisoires aux 3 000 familles qu'il faut absolument évacuer des écoles.

Celles-ci doivent rouvrir coûte que coûte, le 10 novembre, et nous sommes le 7. À l'école publique de Descahos, le directeur, Jean Lespinasse, se décarcasse. « Il y avait 1,50 m de boue, il en restera, mais il y aura classe, les parents et élèves ont beaucoup travaillé. » Deux de ses 1 140 élèves sont morts. Il y a pire. Au moment où nous parlions, l'école La Promesse du pasteur bricoleur Fortin Augustin s'effondrait à Port-au-Prince. 92 morts, 162 blessés, victimes de l'incurie de l'État et des politiciens.

En fait de calamité, la minorité métisse, héritière du colonisateur français en reste une, pour une grosse part, partout dans le pays. « Une coalition d'intérêts opportunistes », comme dit un ancien diplomate. Après « les émeutes de la faim », en avril, il a fallu cinq mois et quatre cyclones aux députés et sénateurs pour avaliser un gouvernement ! Malgré les morts, les ponts et maisons détruits, la moitié des récoltes perdues, une chute de 10 % au bas mot de l'économie...

« Une mesure insensée »

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Les cyclones et la flambée des prix alimentaires ont aussi réveillé le débat sur une autre calamité, la pire peut-être. En 1986, puis 1995, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont fait du pays le plus pauvre du continent l'un des plus libéraux au monde, ouvert en grand au lait et au riz américainssubventionnés, aux poulets européens ou brésiliens ! Les taxes sont tombées de 50 % à 0 % sur le blé et à 3 % sur le riz et le sucre, de 40 % à 5 % sur le porc et le poulet. Auparavant, le riz local couvrait 85 % des besoins, aujourd'hui 20 %.

Sur un territoire tout juste grand comme la Bretagne qui doit nourrir 9 millions d'habitants (deux fois plus en trente ans et deux fois plus au kilomètre carré que la République dominicaine voisine), les conséquences ont été terribles. « Cette mesure a été insensée, elle a détruit la paysannerie, détruit aussi les villes étouffées par l'exode rural massif », accuse le nouveau Premier ministre, Michèle Pierre-Louis, qui a mis l'agriculture en tête de ses priorités. La dramatique déforestation vient également en partie de là, les paysans faisant tout pour survivre.

Malgré son pouvoir limité - c'est le cacique président René Préval qui tient les rênes -, Michèle Pierre-Louis, intègre et respectée est, pour beaucoup d'Haïtiens, avec sa petite équipe de fidèles, le dernier espoir d'éviter le retour d'un populiste comme Aristide, l'ex-curé des bidonvilles contraint à l'exil en 2004. Mais pour cela, elle a besoin d'un soutien sans faille de la diaspora, des ONG, et de la Minustah, la Mission des Nations unies.

Forte de 9 000 militaires, policiers et civils et d'un budget annuel de 535 millions de dollars (une grosse journée de guerre en Irak...), la Minustah a ramené une sécurité précaire et déjà formé 8 546 des 14 000 policiers haïtiens prévus en 2011 ; elle accompagne la réforme majeure de la justice et apporte un puissant soutien logistique, etc.

Michèle Pierre-Louis peut aussi s'appuyer sur le soutien croissant de l'Amérique latine, sur les mouvements paysans, sur une presse libre.... Mais pourra-t-elle contenir l'impatience des Haïtiens, qui restent traumatisés par les derniers mois, qui imaginent toujours pire, tel un cyclone ou un séisme venant frapper les quartiers surpeuplés, agrippés aux pentes de Port-au-Prince...


 Michel ROUGER.

Au-delà des classes et des castes

Le premier article, paru en mai dernier sur le thème des classes et des castes, a été accueilli avec tant d’enthousiasme que j’ai pensé lui donner un suivi avec ce deuxième volet. Je remercie tout d’abord les directeurs de publications qui ont accepté de lui faire une place dans leurs colonnes de journaux ou leur site internet. Merci également aux lecteurs qui m’ont écrit pour me faire part de leur intérêt et surtout à ceux qui ont fait lire le texte à des personnes de leur entourage ou l’ont retransmis à d’autres internautes.

Tout en me disant que le sujet méritait qu’on en parle, j’avais tout d’abord marqué un temps d’hésitation avant de l’aborder. Je m’étais dit, en premier lieu, que le thème lui-même était quelque peu délicat et que des lecteurs pourraient trouver certaines vérités dérangeantes. En second lieu, je me suis interrogé sur l’actualité du sujet, mais j’ai fini par me dire qu’en dépit de ma longue absence du pays, quelques-uns des aspects fondamentaux des relations sociales n’avaient sans doute pas beaucoup évolué en Haïti. J’ai été vite rassuré, sur ce point, par un courriel reçu d’un jeune de trente ans, vivant encore en Haïti ; il appuyait mes conclusions en précisant qu’il avait « eu la chance de fréquenter toutes les couches de notre société ». Quelqu’un d’autre m’a toutefois reproché d’avoir sous-estimé la valeur du marxisme en disant que ses théories étaient difficilement applicables en Haïti ; j’en prends acte et j’y reviendrai. Lecteurs et lectrices qui résidez en Haïti et ailleurs, universitaires américains qui m’avez écrit pour demander des éclaircissements ou exprimer votre amitié pour mon pays, je vous dis à tous que je suis heureux de m’asseoir en votre compagnie autour de cette table de discussion, où l’échange des idées fera peut-être un jour jaillir la lumière.

Les lecteurs les plus enthousiastes m’ont dit qu’ils souhaitaient lire davantage sur le thème des classes et des castes, en me demandant d’approfondir l’analyse. Sans prétendre à moi seul « vider la question », pour reprendre l’expression de l’un d’eux, je proposerai cette fois, en guise d’illustration, une anecdote que j’ai personnellement vécue. Il s’agit d’un incident dont j’ai été témoin comme officier de marine. Ayant reçu ma commission de sous-lieutenant juste avant l’âge de vingt ans, j’ai passé les neuf premières années de ma vie d’adulte dans l’armée d’Haïti, où j’ai eu l’occasion d’observer plusieurs aspects de la vie haïtienne. J’ai toujours considéré l’armée comme un microcosme de notre société, parce que, malgré la formation militaire, les officiers et soldats agissaient surtout en fonction des idées et des conceptions reçues dans leur famille ou leur milieu d’origine ; l’une des explications de ce phénomène serait, à mon avis, que les militaires haïtiens, formés dans la majorité comme soldats d’infanterie ou comme marins, aviateurs ou techniciens, étaient le plus souvent appelés à un rôle d’agent de « l’ordre public », auquel ils n’avaient pas vraiment été préparés, bien que la plupart de nos Constitutions aient stipulé que la Garde ou l’Armée d’Haïti était la principale, sinon la seule force de police du pays. En dehors des casernes, le militaire s’acquittait donc souvent de sa tâche selon les circonstances, de façon plutôt routinière, voire improvisée, en laissant a fortiori transparaître les normes et les valeurs de la société haïtienne, avec ce qu’elle comporte de bon et de mauvais. Je demanderai donc au lecteur de tenir compte de ces explications préliminaires, afin de saisir la pertinence de l’anecdote ci-dessous en ce qui concerne la problématique des classes et des castes.

Lors de l’invasion d’un groupe d’exilés en 1964 dans la presqu’île du Sud, un contingent de fusiliers marins fut dépêché en renfort sur les lieux. J’étais alors en poste aux Garde-Côtes d’Haïti. Revenu de mission, l’un de ces hommes, racontant l’aventure à ses camarades, dit à mon entendement : « Mwen te tande rebèl vin jete Divalye, lè m rive, mwen wè se yon bann nèg wouj. Mwen louvri zam sou yo. » (J’avais appris que des rebelles étaient venus renverser Duvalier, mais, à mon arrivée, j’ai vu qu’ils étaient des mulâtres. J’ai donc fait le coup de feu.) Il s’agissait d’un enrôlé que je connaissais depuis mon arrivée aux GCd’H, et que j’appellerai ci-après par ses initiales G.P. Soldat de métier, il éprouvait une grande aversion pour les Tontons Macoutes et, lorsqu’il se sentait en confiance, ne manquait pas de dire ce qu’il pensait du régime.

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G.P. s’était rendu compte que Duvalier, bien que noir et se faisant passer pour défenseur des masses, n’avait, outre la couleur, rien de commun avec lui. Ce chef d’État s’enrichissait au pouvoir avec ses acolytes, dont des officiers de haut rang tout à sa dévotion, sans jamais améliorer le salaire ou les conditions de travail des enrôlés ou des gagne-petit comme lui (notion de classe). Pourtant, G.P. n’était pas non plus prêt à accepter l’accolade de ceux en qui il voyait des cadets d’une aristocratie mulâtre déchue (notion de caste) récemment recyclés dans le camp de la libération. J’ai donc tout de suite compris, en entendant les propos de G.P., que ce n’était pas par loyauté envers le nouveau riche Duvalier ni par discipline militaire qu’il avait fait le coup de feu, mais à cause de sa méfiance viscérale vis-à-vis de ces attaquants qui appartenaient à l’autre caste.

Vous l’avez sans doute déjà deviné : G.P. voulait aussi dire autre chose. Heureusement, à ce moment-là, les murs n’avaient pas d’oreilles et l’incident ne fut pas rapporté à Duvalier, qui, méfiant de nature et habitué à lire entre les lignes, aurait tout de suite saisi le double sens du propos. Je m’imagine l’ombrageux Chef suprême et effectif des Forces Armées d’Haïti, interrogeant ce fusilier marin, lui demander de sa voix nasillarde : « Kouman, ou pa t ap louvri zam tout jan ? » (Comment, n’auriez-vous pas fait le coup de feu de toute façon ?). Mon malheureux confrère aurait alors mieux fait de trouver la bonne réponse pour rassurer le dictateur, sous peine de passer un très mauvais quart d’heure.

Peut-on envisager un scénario où ce fusilier marin n’aurait pas fait le coup de feu, ou aurait retourné son arme ? Pour avoir personnellement connu cet homme, et ayant moi-même été militaire de carrière, je répondrai par l’affirmative.

Dans l’histoire de plusieurs pays, on a parfois vu arriver un moment décisif où, au cours de l’action, le militaire se sent mandaté par le peuple pour désobéir au gouvernement. Ce fut le cas des Cosaques, lors de la révolution d’octobre 1917 en Russie ; ce fut le cas lors du départ de Paul Magloire en 1956, quand les officiers de son état-major lui montrèrent le chemin de l’exil, face à la prise de position ferme et sans équivoque de tous les secteurs politiques du pays ; ce fut encore le cas de soldats de l’armée cubaine qui, en 1957,  rallièrent le mouvement issu de la Sierra Maestra ; ce fut le cas lors du soulèvement des forces armées vénézuéliennes au milieu de la grogne populaire, entraînant le renversement du général-président Pérez Jiménez en 1958, suivi de l’instauration d’un régime démocratique ;  ce fut le cas lors de la Révolution des oeillets en avril 1974 au Portugal ; et lors de l’effondrement de plusieurs régimes staliniens en Europe de l’Est, etc.

Le moment décisif où l’armée bascule peut être celui où, devant une résistance collective inébranlable, un régime corrompu ne peut plus prétendre sévir contre une poignée de fauteurs de troubles agissant sans légitimité et sans l’appui de la population. C’est le moment où la nation, dans sa quasi-unanimité, décide de résister quoi qu’il en coûte à un gouvernement devenu l’ennemi public. C’est le moment où, selon un principe hégélien, une fois franchi un certain seuil quantitatif, il se produit soudain un changement qualitatif. Dans ce cas de figure, ledit changement qualitatif met en présence deux camps : d’un côté, une nation unie dans sa volonté de changement et, de l’autre, le gouvernement désormais dépouillé de toute légitimité. Malheureusement, le maître du Palais national depuis 1957 était trop bon disciple de Machiavel et s’était trop bien appliqué à toujours prévenir de pareilles conjonctures sous son gouvernement. Expert dans l’art de diviser les forces adverses, réelles ou imaginaires, il savait comme personne manipuler à son avantage les principales composantes du paysage politique.

Le jour J arrivé, l’officier de l’armée eût été mis en face de son serment d’allégeance qui commence par ces mots : « Je jure et promets fidélité à la République d’Haïti. Je jure de la servir et de la défendre contre tous ses ennemis quels qu’ils puissent être [italiques de l’auteur]. »… Je suis sûr qu’en la circonstance, G.P, ainsi que d’autres soldats et officiers que j’ai connus, aurions (permettez-moi cet accroc à la grammaire, mais vous m’avez compris) fait le coup de feu dans l’autre sens, car l’institution militaire, bien qu’instrument circonstanciel du duvaliérisme, en a toujours été une cible conceptuelle et l’une des principales victimes. Ce jour J n’est arrivé que des années plus tard, Jean-Claude ayant hérité du trône sans avoir hérité de l’astuce politique de François. Entretemps, il y eut beaucoup d’autres victimes… comme il y en a encore aujourd’hui après qu’on ait laissé Aristide et l’Américain démanteler l’Armée d’Haïti, et que chimères et kidnappeurs tiennent le haut du pavé. Une leçon à tirer des expériences vécues au cours des dernières années, en Haïti comme en Irak, c’est qu’une mauvaise armée vaut parfois mieux que pas d’armée.

Chez nous, la petite histoire raconte qu’à la veille du 7 février 1986, Jean-Claude Duvalier ordonna au Général Henri Namphy d’ouvrir le feu sur les foules à hauteur d’homme. Namphy de s’écrier alors, dans le bégaiement qu’on lui connaît : « Kouman? Apa ti gason an fou! » (Il est donc fou, ce bonhomme ?). La suite, on la connaît. Duvalier dut s’enfuir tandis que l’homme des rues criait « Vive l’Armée » et rebaptisait affectueusement Namphy du nom de « Chouchou ». Malheureusement, l’euphorie devait seulement vivre l’espace d’un matin, car le pouvoir change son homme…

Les explications ci-dessus étaient nécessaires à l’interprétation correcte des propos du fusilier marin G.P., propos qui relevaient, après tout, de l’environnement psychologique du militaire professionnel (c’est-à-dire non macoute) dans le contexte d’une dictature. Toutefois, en ce qui concerne le conflit de castes, ce cas n’était pas unique. L’auteur des « Vêpres Jérémiennes » relate, par ailleurs, un incident similaire au sujet de l’un de ces jeunes jérémiens débarqués dans le Sud en 1964. Ce rebelle, recherchant du soutien dans la population, s’entendit répondre par un prêtre noir qu’il avait connu autrefois : « Que venez-vous chercher ici, X ? Quelle sorte de révolution nous apportez-vous ? Je ne vous reçois pas, etc. ». La suite, on la connaît…

Les lecteurs qui m’ont écrit ont unanimement souhaité une amélioration de la situation sociale. Tous ont dit reconnaître l’existence du problème, ainsi que ses conséquences tout au long de notre Histoire. Pourtant, au fil des ans, les relations sociales semblent s’être tant soit peu améliorées. Il existe, certes, plus de chômage, mais on ne peut guère parler de discrimination à l’embauche, comme ce fut le cas autrefois, surtout après la Première Occupation américaine, jusqu’au gouvernement Paul Magloire, où cette discrimination s’exerçait encore de manière plus subtile. Pendant toutes ces années, des familles haïtiennes condamnées au chômage croupirent dans une misère « noire ». On raconte qu’une personnalité étrangère, de passage en Haïti, fut invitée à une réception offerte au Palais national par Elie Lescot. Promenant son regard dans la salle remplie de hauts fonctionnaires, cet invité d’honneur aurait demandé : « Mais, où est donc la République noire ? ».

On peut dire, de nos jours, que le préjugé de caste a perdu du terrain sur le plan institutionnel. Sur le plan individuel, il semble devenir de moins en moins acceptable et le jeune mulâtre ne dit plus aussi facilement au jeune noir « Tu es mon frère, mais tu ne seras pas mon beau-frère. » Pour rendre à César ce qui lui est dû, j’avouerai que les trois décennies de duvaliérisme y ont peut-être été pour quelque chose. Pourtant, les vieux réflexes peuvent avoir la vie dure. On verra, par exemple, surgir les mêmes signes de polarisation à l’occasion de crises politiques ou sociales, quand on attribuera aux « noirs » la seule responsabilité de la mauvaise gouvernance du pays depuis 1946. D’autre part, on associe, dans certains cas, le phénomène récent du kidnapping et particulièrement la cruauté gratuite envers les victimes (dont des enfants) à une haine sociale non avouée. Le mal ne serait donc pas encore éradiqué.

Bien qu’il soit difficile de préconiser des formules toutes faites, il me semblerait qu’une prise de conscience réelle et un effort soutenu, à la fois sur le plan individuel et institutionnel, pourraient nous rapprocher d’une solution durable. Il y a un peu plus de deux cents ans, l’Histoire nous enseignait qu’ensemble nous pouvons réaliser de grandes choses. Au-delà des conflits entre affranchis et esclaves, entre noirs et mulâtres, et entre riches et pauvres, nous savons pertinemment, depuis le miracle de l’Indépendance, que le meilleur remède contre la division a été pour nous dans l’action collective salutaire. À l’heure actuelle, aucune menace extérieure n’est clairement brandie contre nous, mais la plus grande ennemie de notre souveraineté pourrait être notre propre incapacité à progresser ensemble et par nous-mêmes, alors que ce ne sont pas les besoins qui manquent. Les initiatives devraient être, elles aussi, au rendez-vous avec le double but de répondre à ces besoins et de nous rapprocher entre Haïtiens dans un effort collectif capable, comme au temps de nos ancêtres, de cimenter le corps social.

Voici, seulement à titre d’exemple, quelques activités qui pourraient faire l’objet d’initiatives privées ou gouvernementales dans différents domaines ; plusieurs de ces projets existent déjà sur le papier, ou sont en cours d’exécution, du moins à petite échelle ; il s’agirait alors de faire tâche d’huile en les multipliant ou en les amplifiant : construction de logements sociaux sur des terrains acquis à l’aide de cotisations personnelles ou mis à disposition par l’État ; brigades d’alphabétisation, composées de salariés et de volontaires, déployées dans les villes et dans les coins reculés du pays ; travaux agricoles, comprenant le reboisement et la récupération de terres abîmées par l’érosion ; construction de routes ; constitution d’un ou plusieurs fonds de soutien pour aider les initiatives en Haïti, fonds qui seraient en grande partie financés par une contribution régulière des Haïtiens de la Diaspora ; constitution de groupes de défense pour assurer la police citoyenne et aider à l’éradication du banditisme ; enfin, tout ce qui peut, pourquoi ne pas le dire, aider à un large projet de sauvetage national.

Sur le plan individuel, nous devrions tous garder à l’esprit qu’en unissant nos efforts dans l’action, nous ne faisons pas que venir matériellement au secours de notre patrie moribonde, mais que nous sommes en train de nous reconstruire une identité collective plus saine et plus cohérente. Nous devrions avec fierté nous assumer comme Haïtiens et comme Noirs, comme le déclarait déjà notre première Constitution. Je vis depuis des années aux États-Unis, où la solidarité entre nos frères de race est remarquable. Elle commence à se manifester par un simple bonjour dans les rues entre les « brothers » et « sisters » , sans qu’ils n’aient besoin de se connaître, pour aller jusqu’à une solide cohésion politique voire électorale, en passant, au besoin, par un sursaut spontané quand il s’agit de s’opposer en masse aux abus de la police. Les noirs américains, quelle que soit leur teinte épidermique, assument collectivement leur négritude. Ils ne tolèrent pas qu’on les distingue selon leur degré de métissage, ce qu’ils considèrent comme dangereux et cause potentielle de division et d’affaiblissement. Il existe entre eux des différences de statut économique (classes), dues avant tout à ce qu’ils appellent l’éducation, grâce à laquelle ils arrivent à gagner plus ou moins bien leur vie. Mais ils se revendiquent à l’unanimité comme des descendants d’esclaves, et ce n’est qu’occasionnellement, de façon accidentelle et secondaire, que vous apprendrez d’un tel qu’il est arrière-petit-fils d’un maître blanc. Malcolm X, leader des années 60 bien connu aux États-Unis et à travers le Tiers-Monde, disait détester chacune des gouttes de sang blanc qui coulaient dans ses veines, héritage d’un maître qui avait violé sa grand-mère.

Chez nous, au contraire, une fois l’oppresseur blanc chassé, les élites se sont évertuées à le remplacer, non seulement dans le domaine économique, mais aussi dans le domaine culturel. C’est à qui imitait le mieux l’ancien colon, lui ressemblait par les traits ou la chevelure, parlait comme lui, affichait ses « belles » manières, et toute cette kyrielle d’attitudes bovarystes. Pour sortir de la logique des castes, nous devons pouvoir tous assumer notre négritude et tourner le regard sans fausse honte vers l’ancêtre africain qui existe dans l’arbre généalogique de chacun de nous. L’un des effets secondaires désirables sera de faire sortir de l’apartheid culturel nos beautés noires, malheureusement ravalées à imiter les blanches pour se sentir valorisées dans leur propre milieu. En cultivant en nous de nouvelles attitudes nous arriverons, une fois l’action collective mise en route, à nous libérer de cette notion de supériorité de caste basée sur la naissance, à l’origine de comportements narcissiques parfois si irritants.

Teddy Thomas