|
RÉPUBLIQUE
DOMINICAINE :
La
dictature de la blancheur
 
Pour la population de cette
République caribéenne,
les cheveux crépus ou la peau foncée constituent un handicap social.
Les femmes
emploient donc les grands moyens pour paraître blanches. Quitte à se
renier.
Yara Matos attend patiemment
que la coiffeuse ait
fini de lui attacher les longues mèches de cheveux lisses importées de
Chine.
La jeune femme n'a rien contre les cheveux crépus. Même si les
Dominicains les
surnomment le « pelo malo » [les mauvais cheveux], ce qui est très
péjoratif.
Mais une femme qui a une activité professionnelle ne peut se permettre
de
garder ses cheveux au naturel. « Quand on travaille dans une banque, on
ne peut
pas avoir les cheveux crépus, ça a un côté négligé. Les cheveux lisses
sont en
revanche une marque d'élégance, assuret-elle. Ne croyez pas que je
cherche à
faire plus blanche ; je veux juste être jolie. » Et pour la majorité
des femmes
de République dominicaine, être jolie, c'est avoir l'air moins noire.
Les coiffeurs de l'île sont
célèbres dans le monde
entier pour avoir mis au point les meilleures techniques de lissage des
cheveux. Les étals des rayons cosmétiques regorgent d'extensions
capillaires,
de produits pour blanchir la peau et pour assouplir les cheveux.
L'identification ethnique est un sujet complexe et épineux dans le
pays, elle
se définit moins par la couleur de la peau que par la texture des
cheveux, la
largeur du nez et même l'épaisseur du portefeuille. Plus vous êtes
riche et
plus votre peau paraît blanche. Et, selon les spécialistes du sujet,
cette
attitude s'explique par un rejet de tout ce qui est noir. Ici prévaut,
comme
dans toute l'Amérique latine, la règle de la goutte de sang. Sauf
qu'ici elle
fonctionne à l'inverse : une seule goutte de sang blanc suffit pour se
considérer comme blanc. Un simple coup d'oeil dans les rues de ce pays
permet
de s'apercevoir que 90 % des Dominicains sont noirs ou métissés. Mais,
d'après
les chiffres du recensement, seulement 11 % des 9 millions d'habitants
du pays
sont noirs.
Pour de nombreux Dominicains,
être noir, c'est être
haïtien. Résultat, les Dominicains de couleur préfèrent recourir à un
vocabulaire qui remonte à des centaines d'années pour définir leur
ascendance :
ils se disent indien, indien grillé, indien crotté, indien délavé,
indien
foncé, cannelle, moreno ou mulato, mais rarement negro. « On a dit aux
Noirs de
Cuba qu'ils étaient noirs mais, on a dit aux Noirs de la République
dominicaine
qu'ils étaient indiens », explique l'historienne dominicaine Celsa
Albert, qui
est noire. « Je ne suis pas indienne. Cette couleur de peau n'existe
pas. Les
gens me disaient : ‘Tu n'es pas noire.' Si moi je ne suis pas noire,
alors il
n'y a pas le moindre Noir sur cette planète. »Trujillo, il n'y avait
rien de pire que
d'être noir »
Pour les chercheurs, cette question de l'identité
raciale remonte au XVIIIe siècle, quand l'économie de la canne à sucre
s'est
effondrée et que de nombreux esclaves sont devenus libres et ont pu se
hisser
dans la société. Ensuite, le conflit avec Haïti - qui partage l'île
d'Hispaniola avec la République dominicaine - a commencé. Les esclaves
d'Haïti
se sont révoltés contre les Français et ont déclaré leur indépendance
en 1804.
Les Haïtiens se sont emparés de l'île entière en 1822 et ont pris le
pouvoir
dans l'ancienne République dominicaine hispanique.
Encore aujourd'hui, la fête de
l'indépendance de la
République célèbre non pas la fin de siècles de colonisation espagnole,
mais la
fin de l'occupation haïtienne. Le dictateur Rafael Trujillo, au pouvoir
de 1930
à 1961, a attisé le sentiment anti-haïtien, et on l'accuse d'être à
l'origine
de ces nombreuses catégories raciales qui évitent à tout prix le mot «
noir ».
Cette pratique a continué sous le président Joaquín Balaguer, qui se
plaignait
souvent de ce que les Haïtiens « assombrissent » le pays. « Sous la
présidence
de Trujillo, il n'y avait rien de pire que d'être noir », raconte le
poète
africain-américain Blas Jiménez. L'animosité à l'égard des Haïtiens est
tenace.
Il n'est pas rare que des Dominicains noirs soient expulsés par erreur,
et les
lynchages d'Haïtiens se multiplient. Le gouvernement refuse la
citoyenneté et
l'éducation aux enfants des clandestins haïtiens nés sur le sol
dominicain.
Quand la militante des droits des immigrés Sonia Pierre a remporté le
prestigieux prix des droits de l'homme Robert F. Kennedy en 2006, le
gouvernement a riposté en essayant de la priver de sa citoyenneté, au
motif
qu'elle serait en fait haïtienne.
« Il y a un refus incroyable
de la couleur noire -
ce qui est noir est forcément mauvais », explique la féministe noire
Sergia
Galván. « La couleur noire est associée à l'opacité, à l'illégalité, à
la
laideur, à la clandestinité. Il règne ici la dictature d'un certain
type de
beauté et la pression sociale est extrêmement forte. Il y a même des
écoles où
les tresses africaines et les cheveux crépus sont interdits. » À en
croire
certaines femmes, le rejet des cheveux crépus est tellement ancré dans
les
mentalités que les gens insultent les femmes qui ne se les font pas
lisser. «
Je ne peux pas prendre le bus, sinon les gens me tirent les cheveux et
y
plantent des peignes », explique Xiomara Fortuna, une artiste qui tient
à sa
coiffure afro. « Ils me demandent si je viens de sortir de prison. Les
gens
refusent d'être confrontés à l'image de leurs cheveux au naturel. »
Les heures passées chez le coiffeur pour se faire
poser des extensions capillaires ou subir de douloureux traitements
chimiques
afin de défriser les cheveux sont en fait une expression du
nationalisme
dominicain, estime Ginetta Candelario, qui étudie la complexité des
liens entre
race et beauté en République dominicaine au Smith College, dans le
Massachusetts. « Ce n'est pas de la haine de soi, explique Ginetta
Candelario.
Pour subir tout cela, il faut vraiment avoir confiance en soi. C'est
une
manière de prendre soin de sa personne, de manifester l'amour de son
pays, mais
aussi de s'affirmer et de se faire plaisir. » L'argent, l'éducation et
la
classe sociale - et évidemment des cheveux lisses - peuvent permettre à
des
Dominicains à la peau foncée de passer pour des Blancs. De nombreux
Dominicains
disent d'ailleurs qu'ils ignoraient qu'ils étaient noirs jusqu'à ce
qu'ils se
rendent aux États-Unis.

Frances
Robles
The
Miami Herald
Haïti, l'île
des catastrophes
annoncées
Les tonnes de boue qui
encombrent l'avenue des Dattes, l'artère
principale des Gonaïves, sont un témoignage de la violence du passage
d'un
cyclone en septembre.

De cyclones
en écoles effondrées, Haïti vit au
rythme des catastrophes. Ni fatalité ni vaudou. La première
Républiquenoire
paie le libéralisme sans borne qui l'a ruinée et l'aveuglement de sa
minorité
au pouvoir.
Pourquoi
le ciel s'acharne-t-il ainsi sur les Gonaïves ? Le destin
tragique d'Haïti
semble lui coller aux pieds comme les tonnes de boue qui encombrent son
artère
principale, l'avenue des Dattes.Touchée par le cyclone Jeanne
il y a
quatre ans - 3 000 morts -, la Cité de l'Indépendance, où
naquit en 1804
la première République noire, a été de nouveau la grande victime des
derniers
cyclones au début de septembre : 500 morts au moins.
« Une coalition d'intérêts
opportunistes »
La boue restera
sans doute jusqu'au prochain malheur, comme les peurs des
30 000 sinistrés, de ceux qui se voient encore mourir blottis
durant trois
jours sur leurs terrasses. Haute de 3 m et devenue folle, la
rivière la
Quinte a déposé près de 3 millions de mètres cubesde limon.
« Il faudrait une flotte de 900
camions pendant neuf mois pour
tout enlever, 40 à 50 seulement peuvent tourner »,
calcule
Jean-Marc Cordaro qui coordonne l'armada d'humanitaires. Ces derniers
ont
repris le boulot. En un temps record, MSF-Belgique
a construit une
clinique et rapporté de l'eau aux 300 000 habitants avec Action
contre
la faim. Les gens du Programme alimentaire
mondial distribuent
leurs rations et Salomé, laBurkinabé, des abris provisoires aux
3 000
familles qu'il faut absolument évacuer des écoles.
Celles-ci doivent rouvrir coûte que coûte, le 10 novembre, et
nous sommes
le 7. À l'école publique de Descahos, le directeur, Jean Lespinasse, se
décarcasse. « Il y avait 1,50 m de
boue, il en restera, mais
il y aura classe, les parents et élèves ont beaucoup
travaillé. » Deux
de ses 1 140 élèves sont morts. Il y a pire. Au moment où nous
parlions,
l'école La Promesse du pasteur bricoleur Fortin Augustin s'effondrait à
Port-au-Prince. 92 morts, 162 blessés, victimes de l'incurie de l'État
et des
politiciens.
En fait de calamité, la minorité métisse, héritière du colonisateur
français en
reste une, pour une grosse part, partout dans le pays. « Une
coalition d'intérêts opportunistes », comme
dit un ancien
diplomate. Après « les émeutes de la faim », en
avril, il a fallu
cinq mois et quatre cyclones aux députés et sénateurs pour avaliser un
gouvernement ! Malgré les morts, les ponts et maisons
détruits, la moitié
des récoltes perdues, une chute de 10 % au bas mot de
l'économie...
« Une mesure insensée »
Les cyclones et
la flambée des prix alimentaires ont aussi réveillé le débat
sur une autre calamité, la pire peut-être. En 1986, puis 1995, le Fonds
monétaire international et la Banque mondiale ont fait du pays le plus
pauvre
du continent l'un des plus libéraux au monde, ouvert en grand au lait
et au riz
américainssubventionnés, aux poulets européens ou brésiliens !
Les taxes
sont tombées de 50 % à 0 % sur le blé et à
3 % sur le riz et le
sucre, de 40 % à 5 % sur le porc et le poulet.
Auparavant, le riz
local couvrait 85 % des besoins, aujourd'hui 20 %.
Sur un territoire tout juste grand comme la Bretagne qui doit nourrir
9 millions d'habitants (deux fois plus en trente ans et deux
fois plus au
kilomètre carré que la République dominicaine voisine), les
conséquences ont
été terribles. « Cette
mesure a été insensée,
elle a détruit la paysannerie, détruit aussi
les villes étouffées par
l'exode rural massif », accuse le nouveau
Premier ministre,
Michèle Pierre-Louis, qui a mis l'agriculture en tête de ses priorités.
La
dramatique déforestation vient également en partie de là, les paysans
faisant
tout pour survivre.
Malgré son pouvoir limité - c'est le cacique président René Préval qui
tient
les rênes -, Michèle Pierre-Louis, intègre et respectée est, pour
beaucoup
d'Haïtiens, avec sa petite équipe de fidèles, le dernier espoir
d'éviter le retour
d'un populiste comme Aristide, l'ex-curé des bidonvilles contraint à
l'exil en
2004. Mais pour cela, elle a besoin d'un soutien sans faille de la
diaspora,
des ONG, et de la Minustah, la Mission des Nations unies.
Forte de 9 000 militaires, policiers et civils et d'un budget
annuel de
535 millions de dollars (une grosse journée de guerre en
Irak...), la
Minustah a ramené une sécurité précaire et déjà formé 8 546
des
14 000 policiers haïtiens prévus en 2011 ; elle
accompagne la réforme
majeure de la justice et apporte un puissant soutien logistique, etc.
Michèle Pierre-Louis peut aussi s'appuyer sur le soutien croissant de
l'Amérique latine, sur les mouvements paysans, sur une presse libre....
Mais
pourra-t-elle contenir l'impatience des Haïtiens, qui restent
traumatisés par
les derniers mois, qui imaginent toujours pire, tel un cyclone ou un
séisme
venant frapper les quartiers surpeuplés, agrippés aux pentes de
Port-au-Prince...
Michel ROUGER.
|
Au-delà des
classes
et des castes
Le premier
article, paru en mai dernier sur le
thème des classes et des castes, a été accueilli avec tant
d’enthousiasme que
j’ai pensé lui donner un suivi avec ce deuxième volet. Je remercie tout
d’abord
les directeurs de publications qui ont accepté de lui faire une place
dans
leurs colonnes de journaux ou leur site internet. Merci également aux
lecteurs
qui m’ont écrit pour me faire part de leur intérêt et surtout à ceux
qui ont
fait lire le texte à des personnes de leur entourage ou l’ont
retransmis à
d’autres internautes.
Tout en me
disant que le sujet méritait qu’on en
parle, j’avais tout d’abord marqué un temps d’hésitation avant de
l’aborder. Je
m’étais dit, en premier lieu, que le thème lui-même était quelque peu
délicat
et que des lecteurs pourraient trouver certaines vérités dérangeantes.
En
second lieu, je me suis interrogé sur l’actualité du sujet, mais j’ai
fini par
me dire qu’en dépit de ma longue absence du pays, quelques-uns des
aspects
fondamentaux des relations sociales n’avaient sans doute pas beaucoup
évolué en
Haïti. J’ai été vite rassuré, sur ce point, par un courriel reçu d’un
jeune de
trente ans, vivant encore en Haïti ; il appuyait mes conclusions en
précisant
qu’il avait « eu la chance de fréquenter toutes les couches de notre
société ».
Quelqu’un d’autre m’a toutefois reproché d’avoir sous-estimé la valeur
du
marxisme en disant que ses théories étaient difficilement applicables
en Haïti
; j’en prends acte et j’y reviendrai. Lecteurs et lectrices qui résidez
en
Haïti et ailleurs, universitaires américains qui m’avez écrit pour
demander des
éclaircissements ou exprimer votre amitié pour mon pays, je vous dis à
tous que
je suis heureux de m’asseoir en votre compagnie autour de cette table
de
discussion, où l’échange des idées fera peut-être un jour jaillir la
lumière.
Les lecteurs
les plus enthousiastes m’ont dit
qu’ils souhaitaient lire davantage sur le thème des classes et des
castes, en
me demandant d’approfondir l’analyse. Sans prétendre à moi seul « vider
la
question », pour reprendre l’expression de l’un d’eux, je proposerai
cette
fois, en guise d’illustration, une anecdote que j’ai personnellement
vécue. Il
s’agit d’un incident dont j’ai été témoin comme officier de marine.
Ayant reçu
ma commission de sous-lieutenant juste avant l’âge de vingt ans, j’ai
passé les
neuf premières années de ma vie d’adulte dans l’armée d’Haïti, où j’ai
eu
l’occasion d’observer plusieurs aspects de la vie haïtienne. J’ai
toujours
considéré l’armée comme un microcosme de notre société, parce que,
malgré la
formation militaire, les officiers et soldats agissaient surtout en
fonction
des idées et des conceptions reçues dans leur famille ou leur milieu
d’origine
; l’une des explications de ce phénomène serait, à mon avis, que les
militaires
haïtiens, formés dans la majorité comme soldats d’infanterie ou comme
marins,
aviateurs ou techniciens, étaient le plus souvent appelés à un rôle
d’agent de
« l’ordre public », auquel ils n’avaient pas vraiment été préparés,
bien que la
plupart de nos Constitutions aient stipulé que la Garde ou l’Armée
d’Haïti
était la principale, sinon la seule force de police du pays. En dehors
des
casernes, le militaire s’acquittait donc souvent de sa tâche selon les
circonstances, de façon plutôt routinière, voire improvisée, en
laissant a
fortiori transparaître les normes et les valeurs de la société
haïtienne, avec
ce qu’elle comporte de bon et de mauvais. Je demanderai donc au lecteur
de
tenir compte de ces explications préliminaires, afin de saisir la
pertinence de
l’anecdote ci-dessous en ce qui concerne la problématique des classes
et des
castes.
Lors de
l’invasion d’un groupe d’exilés en 1964
dans la presqu’île du Sud, un contingent de fusiliers marins fut
dépêché en
renfort sur les lieux. J’étais alors en poste aux Garde-Côtes d’Haïti.
Revenu
de mission, l’un de ces hommes, racontant l’aventure à ses camarades,
dit à mon
entendement : « Mwen te tande rebèl vin jete Divalye, lè m rive, mwen
wè se yon
bann nèg wouj. Mwen louvri zam sou yo. » (J’avais appris que des
rebelles
étaient venus renverser Duvalier, mais, à mon arrivée, j’ai vu qu’ils
étaient
des mulâtres. J’ai donc fait le coup de feu.) Il s’agissait d’un enrôlé
que je
connaissais depuis mon arrivée aux GCd’H, et que j’appellerai ci-après
par ses
initiales G.P. Soldat de métier, il éprouvait une grande aversion pour
les
Tontons Macoutes et, lorsqu’il se sentait en confiance, ne manquait pas
de dire
ce qu’il pensait du régime.

G.P. s’était
rendu compte que Duvalier, bien que
noir et se faisant passer pour défenseur des masses, n’avait, outre la
couleur,
rien de commun avec lui. Ce chef d’État s’enrichissait au pouvoir avec
ses
acolytes, dont des officiers de haut rang tout à sa dévotion, sans
jamais
améliorer le salaire ou les conditions de travail des enrôlés ou des
gagne-petit comme lui (notion de classe). Pourtant, G.P. n’était pas
non plus
prêt à accepter l’accolade de ceux en qui il voyait des cadets d’une
aristocratie mulâtre déchue (notion de caste) récemment recyclés dans
le camp
de la libération. J’ai donc tout de suite compris, en entendant les
propos de G.P.,
que ce n’était pas par loyauté envers le nouveau riche Duvalier ni par
discipline militaire qu’il avait fait le coup de feu, mais à cause de
sa
méfiance viscérale vis-à-vis de ces attaquants qui appartenaient à
l’autre
caste.
Vous l’avez
sans doute déjà deviné : G.P. voulait
aussi dire autre chose. Heureusement, à ce moment-là, les murs
n’avaient pas
d’oreilles et l’incident ne fut pas rapporté à Duvalier, qui, méfiant
de nature
et habitué à lire entre les lignes, aurait tout de suite saisi le
double sens
du propos. Je m’imagine l’ombrageux Chef suprême et effectif des Forces
Armées
d’Haïti, interrogeant ce fusilier marin, lui demander de sa voix
nasillarde : «
Kouman, ou pa t ap louvri zam tout jan ? » (Comment, n’auriez-vous pas
fait le
coup de feu de toute façon ?). Mon malheureux confrère aurait alors
mieux fait
de trouver la bonne réponse pour rassurer le dictateur, sous peine de
passer un
très mauvais quart d’heure.
Peut-on
envisager un scénario où ce fusilier marin
n’aurait pas fait le coup de feu, ou aurait retourné son arme ? Pour
avoir
personnellement connu cet homme, et ayant moi-même été militaire de
carrière,
je répondrai par l’affirmative.
Dans
l’histoire de plusieurs pays, on a parfois vu
arriver un moment décisif où, au cours de l’action, le militaire se
sent
mandaté par le peuple pour désobéir au gouvernement. Ce fut le cas des
Cosaques, lors de la révolution d’octobre 1917 en Russie ; ce fut le
cas lors
du départ de Paul Magloire en 1956, quand les officiers de son
état-major lui
montrèrent le chemin de l’exil, face à la prise de position ferme et
sans
équivoque de tous les secteurs politiques du pays ; ce fut encore le
cas de
soldats de l’armée cubaine qui, en 1957, rallièrent le
mouvement issu de
la Sierra Maestra ; ce fut le cas lors du soulèvement des forces armées
vénézuéliennes au milieu de la grogne populaire, entraînant le
renversement du
général-président Pérez Jiménez en 1958, suivi de l’instauration d’un
régime
démocratique ; ce fut le cas lors de la Révolution des
oeillets en avril
1974 au Portugal ; et lors de l’effondrement de plusieurs régimes
staliniens en
Europe de l’Est, etc.
Le moment
décisif où l’armée bascule peut être
celui où, devant une résistance collective inébranlable, un régime
corrompu ne
peut plus prétendre sévir contre une poignée de fauteurs de troubles
agissant
sans légitimité et sans l’appui de la population. C’est le moment où la
nation,
dans sa quasi-unanimité, décide de résister quoi qu’il en coûte à un
gouvernement devenu l’ennemi public. C’est le moment où, selon un
principe
hégélien, une fois franchi un certain seuil quantitatif, il se produit
soudain
un changement qualitatif. Dans ce cas de figure, ledit changement
qualitatif
met en présence deux camps : d’un côté, une nation unie dans sa volonté
de changement
et, de l’autre, le gouvernement désormais dépouillé de toute
légitimité.
Malheureusement, le maître du Palais national depuis 1957 était trop
bon
disciple de Machiavel et s’était trop bien appliqué à toujours prévenir
de
pareilles conjonctures sous son gouvernement. Expert dans l’art de
diviser les
forces adverses, réelles ou imaginaires, il savait comme personne
manipuler à
son avantage les principales composantes du paysage politique.
Le jour J
arrivé, l’officier de l’armée eût été mis
en face de son serment d’allégeance qui commence par ces mots : « Je
jure et
promets fidélité à la République d’Haïti. Je jure de la servir et de la
défendre contre tous ses ennemis quels qu’ils puissent être [italiques
de
l’auteur]. »… Je suis sûr qu’en la circonstance, G.P, ainsi que
d’autres
soldats et officiers que j’ai connus, aurions (permettez-moi cet accroc
à la
grammaire, mais vous m’avez compris) fait le coup de feu dans l’autre
sens, car
l’institution militaire, bien qu’instrument circonstanciel du
duvaliérisme, en
a toujours été une cible conceptuelle et l’une des principales
victimes. Ce
jour J n’est arrivé que des années plus tard, Jean-Claude ayant hérité
du trône
sans avoir hérité de l’astuce politique de François. Entretemps, il y
eut
beaucoup d’autres victimes… comme il y en a encore aujourd’hui après
qu’on ait
laissé Aristide et l’Américain démanteler l’Armée d’Haïti, et que
chimères et
kidnappeurs tiennent le haut du pavé. Une leçon à tirer des expériences
vécues
au cours des dernières années, en Haïti comme en Irak, c’est qu’une
mauvaise
armée vaut parfois mieux que pas d’armée.
Chez nous, la
petite histoire raconte qu’à la
veille du 7 février 1986, Jean-Claude Duvalier ordonna au Général Henri
Namphy
d’ouvrir le feu sur les foules à hauteur d’homme. Namphy de s’écrier
alors,
dans le bégaiement qu’on lui connaît : « Kouman? Apa
ti gason an fou! » (Il est donc
fou, ce
bonhomme ?). La suite, on la connaît. Duvalier dut s’enfuir tandis que
l’homme
des rues criait « Vive l’Armée » et rebaptisait affectueusement Namphy
du nom
de « Chouchou ». Malheureusement, l’euphorie devait seulement vivre
l’espace
d’un matin, car le pouvoir change son homme…
Les
explications ci-dessus étaient nécessaires à
l’interprétation correcte des propos du fusilier marin G.P., propos qui
relevaient, après tout, de l’environnement psychologique du militaire
professionnel (c’est-à-dire non macoute) dans le contexte d’une
dictature.
Toutefois, en ce qui concerne le conflit de castes, ce cas n’était pas
unique.
L’auteur des « Vêpres Jérémiennes » relate, par ailleurs, un incident
similaire
au sujet de l’un de ces jeunes jérémiens débarqués dans le Sud en 1964.
Ce
rebelle, recherchant du soutien dans la population, s’entendit répondre
par un
prêtre noir qu’il avait connu autrefois : « Que venez-vous chercher
ici, X ?
Quelle sorte de révolution nous apportez-vous ? Je ne vous reçois pas,
etc. ».
La suite, on la connaît…
Les lecteurs
qui m’ont écrit ont unanimement
souhaité une amélioration de la situation sociale. Tous ont dit
reconnaître
l’existence du problème, ainsi que ses conséquences tout au long de
notre
Histoire. Pourtant, au fil des ans, les relations sociales semblent
s’être tant
soit peu améliorées. Il existe, certes, plus de chômage, mais on ne
peut guère
parler de discrimination à l’embauche, comme ce fut le cas autrefois,
surtout
après la Première Occupation américaine, jusqu’au gouvernement Paul
Magloire,
où cette discrimination s’exerçait encore de manière plus subtile.
Pendant
toutes ces années, des familles haïtiennes condamnées au chômage
croupirent
dans une misère « noire ». On raconte qu’une personnalité étrangère, de
passage
en Haïti, fut invitée à une réception offerte au Palais national par
Elie
Lescot. Promenant son regard dans la salle remplie de hauts
fonctionnaires, cet
invité d’honneur aurait demandé : « Mais, où est donc la République
noire ? ».
On peut dire,
de nos jours, que le préjugé de caste
a perdu du terrain sur le plan institutionnel. Sur le plan individuel,
il
semble devenir de moins en moins acceptable et le jeune mulâtre ne dit
plus
aussi facilement au jeune noir « Tu es mon frère, mais tu ne seras pas
mon
beau-frère. » Pour rendre à César ce qui lui est dû, j’avouerai que les
trois
décennies de duvaliérisme y ont peut-être été pour quelque chose.
Pourtant, les
vieux réflexes peuvent avoir la vie dure. On verra, par exemple, surgir
les
mêmes signes de polarisation à l’occasion de crises politiques ou
sociales,
quand on attribuera aux « noirs » la seule responsabilité de la
mauvaise
gouvernance du pays depuis 1946. D’autre part, on associe, dans
certains cas,
le phénomène récent du kidnapping et particulièrement la cruauté
gratuite
envers les victimes (dont des enfants) à une haine sociale non avouée.
Le mal
ne serait donc pas encore éradiqué.
Bien qu’il
soit difficile de préconiser des
formules toutes faites, il me semblerait qu’une prise de conscience
réelle et
un effort soutenu, à la fois sur le plan individuel et institutionnel,
pourraient nous rapprocher d’une solution durable. Il y a un peu plus
de deux
cents ans, l’Histoire nous enseignait qu’ensemble nous pouvons réaliser
de
grandes choses. Au-delà des conflits entre affranchis et esclaves,
entre noirs
et mulâtres, et entre riches et pauvres, nous savons pertinemment,
depuis le
miracle de l’Indépendance, que le meilleur remède contre la division a
été pour
nous dans l’action collective salutaire. À l’heure actuelle, aucune
menace
extérieure n’est clairement brandie contre nous, mais la plus grande
ennemie de
notre souveraineté pourrait être notre propre incapacité à progresser
ensemble
et par nous-mêmes, alors que ce ne sont pas les besoins qui manquent.
Les
initiatives devraient être, elles aussi, au rendez-vous avec le double
but de
répondre à ces besoins et de nous rapprocher entre Haïtiens dans un
effort
collectif capable, comme au temps de nos ancêtres, de cimenter le corps
social.
Voici,
seulement à titre d’exemple, quelques
activités qui pourraient faire l’objet d’initiatives privées ou
gouvernementales dans différents domaines ; plusieurs de ces projets
existent
déjà sur le papier, ou sont en cours d’exécution, du moins à petite
échelle ;
il s’agirait alors de faire tâche d’huile en les multipliant ou en les
amplifiant : construction de logements sociaux sur des terrains acquis
à l’aide
de cotisations personnelles ou mis à disposition par l’État ; brigades
d’alphabétisation, composées de salariés et de volontaires, déployées
dans les
villes et dans les coins reculés du pays ; travaux agricoles,
comprenant le
reboisement et la récupération de terres abîmées par l’érosion ;
construction
de routes ; constitution d’un ou plusieurs fonds de soutien pour aider
les
initiatives en Haïti, fonds qui seraient en grande partie financés par
une
contribution régulière des Haïtiens de la Diaspora ; constitution de
groupes de
défense pour assurer la police citoyenne et aider à l’éradication du
banditisme
; enfin, tout ce qui peut, pourquoi ne pas le dire, aider à un large
projet de
sauvetage national.
Sur le plan
individuel, nous devrions tous garder à
l’esprit qu’en unissant nos efforts dans l’action, nous ne faisons pas
que
venir matériellement au secours de notre patrie moribonde, mais que
nous sommes
en train de nous reconstruire une identité collective plus saine et
plus
cohérente. Nous devrions avec fierté nous assumer comme Haïtiens et
comme
Noirs, comme le déclarait déjà notre première Constitution. Je vis
depuis des
années aux États-Unis, où la solidarité entre nos frères de race est
remarquable. Elle commence à se manifester par un simple bonjour dans
les rues
entre les « brothers » et « sisters » , sans qu’ils n’aient besoin de
se
connaître, pour aller jusqu’à une solide cohésion politique voire
électorale,
en passant, au besoin, par un sursaut spontané quand il s’agit de
s’opposer en
masse aux abus de la police. Les noirs américains, quelle que soit leur
teinte
épidermique, assument collectivement leur négritude. Ils ne tolèrent
pas qu’on
les distingue selon leur degré de métissage, ce qu’ils considèrent
comme
dangereux et cause potentielle de division et d’affaiblissement. Il
existe
entre eux des différences de statut économique (classes), dues avant
tout à ce
qu’ils appellent l’éducation, grâce à laquelle ils arrivent à gagner
plus ou
moins bien leur vie. Mais ils se revendiquent à l’unanimité comme des
descendants
d’esclaves, et ce n’est qu’occasionnellement, de façon accidentelle et
secondaire, que vous apprendrez d’un tel qu’il est arrière-petit-fils
d’un
maître blanc. Malcolm X, leader des années 60 bien connu aux États-Unis
et à
travers le Tiers-Monde, disait détester chacune des gouttes de sang
blanc qui
coulaient dans ses veines, héritage d’un maître qui avait violé sa
grand-mère.
Chez nous, au
contraire, une fois l’oppresseur
blanc chassé, les élites se sont évertuées à le remplacer, non
seulement dans
le domaine économique, mais aussi dans le domaine culturel. C’est à qui
imitait
le mieux l’ancien colon, lui ressemblait par les traits ou la
chevelure,
parlait comme lui, affichait ses « belles » manières, et toute cette
kyrielle
d’attitudes bovarystes. Pour sortir de la logique des castes, nous
devons
pouvoir tous assumer notre négritude et tourner le regard sans fausse
honte
vers l’ancêtre africain qui existe dans l’arbre généalogique de chacun
de nous.
L’un des effets secondaires désirables sera de faire sortir de
l’apartheid
culturel nos beautés noires, malheureusement ravalées à imiter les
blanches
pour se sentir valorisées dans leur propre milieu. En cultivant en nous
de
nouvelles attitudes nous arriverons, une fois l’action collective mise
en route,
à nous libérer de cette notion de supériorité de caste basée sur la
naissance,
à l’origine de comportements narcissiques parfois si irritants.
Teddy
Thomas
|