Une
question politique majeure : le désœuvrement de la jeunesse
guadeloupéenne

photographie
Jean S. Sahaï
Unde malum
faciamus ? (D’où
vient que nous fassions le mal ?). Le drame qui s’est joué
récemment en
Guadeloupe – cette jeune femme sans histoire étranglée par deux jeunes
pour une
sombre histoire de cambriolage – nous conduit inévitablement à nous
poser une
telle question. Pourtant, que l’on ait une approche individuelle plutôt
théologique ou plutôt philosophique, force est d’admettre qu’un tel
questionnement spéculatif sur l’origine du mal débouche immanquablement
sur une
aporie. Dès lors, à défaut de pouvoir résoudre isolément l’énigme du
mal
radical – consubstantiel au libre-arbitre – tâchons au moins de trouver
une
réponse collective et donc politique à cette question : Que
faire contre
le mal ? Ou plus précisément que faire pour que plus jamais
cela
n’advienne ?
D’emblée, autant dire
qu’il est illusoire de s’obstiner à trouver une solution unique et
péremptoire
à la question, et que la pluralité des options envisagées est en partie
liée à
la pluralité des sensibilités à la fois humanistes et politiques
s’exprimant au
sein de la cité.
Face à la violence
gratuite et inouïe des agresseurs, et en faisant nôtre l’affliction
éprouvée
par les proches de la victime, le désir inextinguible de châtiment
exemplaire,
voire même de lynchage, nous déborde. Mais l’implication d’une telle
inclination serait de concevoir une société dans laquelle les individus
puissent se faire vengeance eux-mêmes. Une société aboutissant au final
à la
guerre de tous contre tous. Une société de barbares donc. A l’évidence,
l’avènement historique – bien que par paliers successifs et toujours
encore à
parfaire – de l’Etat de droit et de justice en Occident est un apport
décisif
pour la pacification des sociétés.
Nous devons donc quoi
qu’il arrive avoir confiance en la Justice. Ainsi, seule la
condamnation par la
Justice de ces deux jeunes permettra d’apaiser partiellement la douleur
de la
famille et d’atténuer la soif de vengeance. Il est probable que lors du
procès
aux assises, la peine maximale soit prononcée par les jurés, tant ce
drame
suscite un fort émoi dans l’opinion publique. L’exemplarité de la peine
aura en
outre un effet cathartique indéniable sur l’opinion. Mais l’on peut
s’interroger
quant à sa fonction réellement dissuasive sur les couches sociales insécurisantes,
et tout particulièrement sur les jeunes désœuvrés qui n’ont souvent
plus rien à
perdre. Il est incontestable que l’on assiste aujourd’hui dans
l’hexagone et
encore plus ici à une aggravation des violences faites aux personnes,
entraînant un sentiment généralisé d’insécurité (fantasmé ou réel dans
certains
quartiers et territoires), et son pendant inévitable : la
demande
insistante de sûreté. Comment s’étonner dès lors que l’insécurité soit
devenue
un thème politique majeur en France ? En témoignent d’ailleurs
les deux
dernières élections présidentielles : celle de 2002 où le
thème très
présent de l’insécurité durant la campagne a contribué fortement à
porter le
chef du Front National au second tour, et celle de mai 2007 avec la
victoire de
Nicolas Sarkozy qui a beaucoup joué sur les peurs ; la peur
des voyous (ou
si certains préfèrent de « la racaille »), tout comme
la peur des
étrangers. Aussi, le durcissement récent des lois pénales – les lois
sur la
délinquance des mineurs et sur la récidive, et tout récemment celle
très
controversée créant ce nouvel ovni juridique qu’est la rétention de
sûreté –
n’est que la traduction législative de cette demande de sûreté devenue
obsession,
et conduisant à ce qu’il faut bien appeler une dérive sécuritaire.
Certes, le
droit à la sûreté est un droit fondamental – un droit naturel et
imprescriptible reconnu comme tel par la Déclaration des Droits de
l’Homme –
tout comme le sont aussi l’Egalité et la Liberté. Et il peut arriver
que ces
droits entrent en concurrence les uns par rapport aux autres :
Un Etat
trop soucieux des questions sécuritaires peut être tenté de restreindre
les
libertés publiques ; le couvre-feu instauré en 2005 à
l’encontre des
mineurs suite aux émeutes des banlieues en est une parfaite
illustration
(triste ironie de l’Histoire quand on sait que la seule fois où cette
loi
martiale a été appliquée, c’est durant la guerre
d’Algérie, et
qu’elle est imposée aujourd’hui aux fils d’immigrés).
En outre, le nombre de
prisonniers en France a explosé ces dernières années, au point
d’ailleurs
d’asphyxier les capacités d’accueil des prisons et d’aggraver
dramatiquement
les conditions de détention. Et quand on connaît le vécu familial et
social
souvent chaotique de la plupart des prisonniers, en lien avec
l’explosion des
inégalités depuis plus d’une décennie, l’idée d’une pénalisation de la
pauvreté
devient extrêmement pertinente. Pourtant, c’est bien ce modèle de
société qui est
mis en oeuvre aux Etats-Unis, où une personne adulte sur cent est
incarcérée.
Sans compter les fortes discriminations raciales qui touchent les noirs
américains (près d’un noir américain sur dix se retrouve derrière les
barreaux). Les partisans de ce darwinisme social – au sens où la lutte
pour la
vie et la sélection des espèces existent dans la nature, et que cette
loi
naturelle doit bien valoir aussi pour les hiérarchies sociales. A moins
que les
bien nés tirent tout simplement leur justification de position
dominante de la
volonté divine – n’hésitent pas à mettre en avant la baisse de la
délinquance
grâce à ces politiques répressives et d’enfermement. S’il est avéré que
les
chiffres statistiques de la délinquance sont en baisse aux Etats-Unis
comme en
France, ce n’est pas tant que cette politique soit dissuasive, mais
plutôt
qu’au moins ceux qui sont enfermés ne peuvent plus nuire. Mais encore
faudrait-il qu’ils ne puissent définitivement nuire. Car l’on sait très
bien
que la prison produit des caïds à la sortie. D’où des durées
d’enfermement de
plus en plus longues, quand ce n’est pas à perpétuité (la rétention de
sûreté
en France le permettra d’ici une quinzaine d’années, à moins que le
Président
de la République décide de passer outre le Conseil Constitutionnel et
la mette
en œuvre immédiatement). Voire même un choix radical comme la peine de
mort,
encore en vigueur dans nombre d’Etats américains. Quelle serait
aujourd’hui la
réponse des Français à cette grande question : Êtes-vous pour
ou contre la
peine capitale ? Je reste persuadé que Robert Badinter
pourrait en perdre
son latin.
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Donc, à mon sens, à la
question initialement posée – que faire collectivement pour que plus
jamais le
mal n’advienne ? – la solution du tout sécuritaire et de
l’enfermement à
vie (voire peut-être bientôt en France de la peine capitale) serait
bien la
pire des solutions, tant elle tournerait résolument le dos aux
principes
d’humanité et de justice – principes dont je m’obstine (au risque de
faire
bondir certains penseurs libéraux) à considérer qu’ils sont le fil
conducteur
de l’Histoire – et qu’elle ne ferait que répondre par l’injustice et au
final
la barbarie aux injustices sociales, qui sont pourtant la cause
première de
tous ces maux.
La lutte contre les
inégalités sociales me paraît donc devoir être une préoccupation
politique
majeure, tant en France qu’ici en Guadeloupe où ces inégalités sont
criantes,
au point de menacer l’équilibre fragile de notre contrat social. Aussi,
il est
ahurissant d’observer en Guadeloupe que la question sociale est
totalement
absente du discours politique, notamment au sein des partis de gauche
(à
l’exception peut-être de la gauche révolutionnaire) où elle devrait
être la
plus présente. Certains y voient la raison essentielle de la perte de
repères
idéologiques de nos hommes politiques, au point que certains
revendiquent (sans
rire) d’être ni de gauche ni de droite ! Rien d’étonnant
ensuite que
certains élus errent d’un parti à un autre (de gauche à droite, puis de
droite
à gauche, et vice versa), au gré de la recherche de leurs seuls
intérêts.
Mais revenons un instant à
ce dramatique fait divers. Ce qui frappe dans l’agression de cette
jeune femme,
c’est d’une part la facilité avec laquelle ces deux jeunes sont passés
à l’acte
pour un mobile aussi futile, et d’autre part le fait qu’ils n’étaient
pas
connus des services de police. Sans compter qu’après leur méfait, ils
sont
allés faire une virée avec des copains comme si de rien n’était, en
empruntant
la voiture de la victime. Comme si les agresseurs par cette attitude
effrontément désinvolte se mettaient à distance d’eux-mêmes, se
jouaient
d’eux-mêmes, au point de perdre toute conscience morale de la gravité
de leurs
actes. Mais qu’est-ce qui caractérise l’humain sinon d’abord la
liberté, consubstantielle
de la responsabilité et donc de la conscience morale ? Ce qui
est en jeu
au travers de ce drame me semble donc bien être un processus de déshumanisation.
Reste à comprendre comment on en est arrivé là. Précisons que ces deux
jeunes,
sans casiers judiciaires et âgés de 21 et 22 ans, passaient le plus
clair de
leur temps à tourner en rond dans le quartier, dans le plus total
désoeuvrement, sans perspectives d’intégrations sociale et
professionnelle.
Tout le vécu de ces deux jeunes – rejetés d’une certaine façon par le
système
scolaire, vivant de surcroît un drame familial, méprisés et rejetés par
la
société – les conduit à l’indéfectible conviction qu’ils sont
totalement
superflus, qu’ils sont de trop dans ce monde. Dès lors, comment se
sentir exister
autrement que par des comportements de rejet et de haine viscérale de
tout ce
qui les renvoie à leur propre naufrage : la réussite sociale ?
Alors, outre celles déjà
évoquées, on peut trouver deux finalités supplémentaires à la
condamnation
future des agresseurs : D’une part nous devons souhaiter que
le procès
leur rendra leur humanité, dans le sens où replongés dans le souvenir
du drame
et confrontés aux regards pesants des proches de la victime, ils auront
ce choc
cognitif produisant enfin de la conscience morale. D’autre part, je
crois
essentiel que le système carcéral prenne en charge de façon bien plus
significative la problématique de l’intégration sociale des détenus à
leur
sortie de prison : travaux d’utilité publique pour ce qui est
de la réparation
symbolique, mais aussi programmes éducatifs, culturels et artistiques,
et
formations professionnelles. Cette problématique est encore plus
sensible quand
il s’agit de jeunes détenus, qui devront bien sortir un jour ou l’autre.
Pour finir, reste encore
une question importante résultant de ce qui a déjà été
évoqué : Ces deux
jeunes sont-ils des cas isolés, ou au contraire sont-ils comme beaucoup
d’autres jeunes les produits monstrueux de notre société ? Nul
n’a besoin
en Guadeloupe d’être un sociologue averti pour faire le constat
alarmant d’une
génération (nous dirons les 15-25 ans) particulièrement atteinte par le
chômage, l’errance, le désoeuvrement, la drogue et la délinquance. Et
permettez-moi un peu de sévérité en affirmant que nous adultes avons
tous une
part de responsabilité vis-à-vis de cette jeune génération: parents,
simples
citoyens, éducateurs, animateurs socio-éducatifs, décideurs
économiques, élus
politiques. Ces jeunes seront pourtant les adultes de demain. Comment
ne pas
voir alors que l’intégration sociale et professionnelle de cette
jeunesse en
marge de la société devrait constituer une préoccupation politique
majeure à
court terme ? Et les maires – en tant qu’élus de proximité et
donc les
plus à même de pouvoir recréer du lien social dans les quartiers
sensibles –
devraient être en première ligne dans ce combat politique. Mais, à de
rares
exceptions près, force est de constater que ce problème politique
essentiel
demeure le grand absent des discours et des programmes des candidats
aux
élections municipales. Plus fondamentalement, la lutte contre les
inégalités et
les injustices sociales semble peu préoccuper les partis et les hommes
politiques de gauche, si ce n’est sous sa forme la plus
décevante : les
discours technicistes justifiant la mise en œuvre
de programmes
économiques (les zones franches globales par exemple) qui au final ne
servent
que les intérêts des classes dirigeantes économiques, et masquent en
réalité
des choix dogmatiques de pensées économiques orthodoxes.
Je formule donc un vœu (en
espérant que celui-ci ne restera pas un vœu pieux) : Que le
prochain
Congrès en Guadeloupe traite des inégalités, de la précarité, de la
jeunesse et
de la délinquance. Dans la continuation de ce qu’avaient souhaité Aimé
Cesaire
et d’autres en 1946 pour nos départements d’outre-mer:
l’égalité en droits
d’une part, et le rattrapage avec la métropole en
matière de
sous-développement et de réduction de la pauvreté d’autre part. Mais
toujours
dans la reconnaissance et le respect de nos identité culturelles.
David
Dahomay,
militant syndical et associatif.
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