Les violences urbaines de novembre ont
mis à mal non pas l'idéal
républicain, mais les discours incantatoires qui, depuis
près d'un quart de
siècle, l'ont transformé en
«républicanisme». Pour les tenants de cette
manière
de voir, quiconque s'en écarte, intellectuellement ou
pratiquement, est
nécessairement un «casseur de la République»,
un communautariste dangereux s'il
s'agit d'un penseur ou d'un chercheur, un délinquant s'il s'agit
d'un acteur.
Mais l'intégration à la française est en panne :
sociale, puisque des pans
entiers de la population sont durablement exclus ; institutionnelle,
puisque
les institutions de la République ne tiennent pas pour tous leur
promesse de
liberté, d'égalité et de fraternité ;
politique, puisque le système des partis
n'offre aucune perspective réaliste d'inflexion; et culturelle,
puisque divers
particularismes viennent contester le monopole de la nation dans sa
capacité à
absorber ou transcender les identités.
Une dimension cruciale de cette crise
tient à la
faiblesse des acteurs qui pourraient, de bas en haut, impulser des
dynamiques
de changement et réenchanter notre vie politique. C'est ainsi
que dans les
quartiers les plus démunis, le Parti communiste, principal
animateur des
«banlieues rouges» de l'époque, a
décliné et le tissu associatif a dépéri.
Dans ce contexte qui serait encore plus
désespérant
si des élus locaux n'avaient pas maintenu une certaine
présence municipale, ni
les projets d'un Parti socialiste inaudible, ni les propositions
cosmétiques
d'un Premier ministre sans ressources, ni l'agitation médiatique
d'un ministre
de l'Intérieur au profil de plus en plus bonapartiste
n'apportent de quoi
mettre fin aux inquiétudes sur l'avenir.
Pourtant ces dernières semaines,
un espoir est
apparu, avec l'annonce de la création d'une
fédération regroupant quelque
cinquante associations «noires», le Cran (Conseil
représentatif des associations
noires). Cette naissance tombe à pic. Elle souligne le
caractère réactionnaire
jusqu'à l'absurde des parlementaires de droite, qui ne veulent
pas revenir sur
le texte de loi demandant que les manuels scolaires d'histoire
soulignent les
mérites de la colonisation. Elle marginalise Dieudonné,
dont les dérives
antisémites transformaient en haine et en irrationalité
la cause des
descendants de la traite, de l'esclavage et de la colonisation. Elle
annonce
une plus grande capacité de lutte contre le racisme et les
discriminations,
tant il est vrai que dans l'espace public, ce type de combat est
d'autant plus
efficace qu'il est porté par ses victimes, qui cessent
d'être dominées ou
aliénées, de se taire, ou de tout attendre d'autres
qu'eux-mêmes aussi bien
intentionnés qu'ils soient, démocrates, humanistes,
religieux. Le nouveau
mouvement noir n'a rien à voir avec la haine antisémite,
est ouvert à la
connaissance historique, à la raison, et d'ailleurs, il compte
en son sein des
historiens professionnels. S'il parvient à s'installer dans la
durée, il
devrait apporter la démonstration qu'il est possible en France,
sans mettre en
cause le moins du monde l'idée républicaine, d'affirmer
l'existence d'une
identité particulière dans l'espace public, d'agir pour
transformer la mémoire
en histoire, et de combattre pour faire reculer le racisme. Cela vaut
assurément mieux que les propos
«républicanistes» qui vouent aux gémonies
tout
ce qui marque la présence d'une minorité dans ce
même espace public. Après
tout, si aujourd'hui, notre connaissance du régime de Vichy a
pénétré jusqu'aux
manuels scolaires, c'est bien parce qu'il y a eu une mobilisation dans
laquelle
des membres d'un groupe particulier, en l'occurrence juif, ont
exercé une
pression considérable. On est en droit d'attendre le même
type de progrès du
nouveau mouvement «noir».
Mais ne nous leurrons pas, des
difficultés
considérables attendent les nouveaux acteurs
«noirs», et pas seulement parce
qu'ils s'opposent aux nostalgies réactionnaires de ceux qui ne
veulent considérer
que des individus libres et égaux en droit, sans ancrage ni
rivage
particuliers, pas seulement non plus parce qu'ils ferment la voie au
discours
de la haine, qu'elle soit «antiblanche» ou autre. Les
premières tiennent à
l'adjectif «noir» qui est ainsi revendiqué. Car cet
adjectif ramène les acteurs
à leurs seules dimensions biologiques, à la couleur de
peau, et donc à un
attribut synonyme de violences subies, physiques comme symboliques.
Etre
«noir», c'est être avant tout victime, être
défini par un passé fait de
destructions, d'oppression, de domination, de rejet et de
mépris. Pour se
constituer durablement, tout en évitant de se raidir
lui-même dans la violence,
le mouvement «noir» devra se doter d'une identité
positive, et pas seulement
victimaire, il lui faudra montrer sa capacité à se
définir par un apport à
l'humanité, et à la société dans laquelle
il se développe Ñ une culture, des
formes artistiques, une littérature, des langues, une
mémoire qui ne soit pas
seulement «lacrymale», selon le mot de l'historien juif
Salo Baron. C'est ce
qu'ont bien compris dès les années 70 certains militants
de la cause noire aux
Etats-Unis, surtout parmi les couches moyennes éduquées,
qui, à l'instar de
Jessie Jackson, ont commencé à imposer l'usage du
qualificatif d'African-American et l'abandon de celui de Black.
Car
être African-American,
c'est mettre en avant divers aspects positifs de l'identité,
historiques,
culturels, et pas seulement demander reconnaissance d'un passé
et d'un présent
fait de discriminations et de vexations ce qui se voit, par
exemple, dans la
démultiplication des départements d'African-American
Studies dans les
universités américaines. Un premier enjeu, pour le
mouvement naissant en
France, sera de trouver les mots lui permettant d'adosser une
identité
positive, à une identité «négative»,
détruite, qu'il ne s'agit donc pas de
sous-valoriser.
Un deuxième ensemble de
difficultés tient à
l'hétérogénéité de la population
qu'il s'agit pour l'heure de fédérer. Le terme
«noir», en effet, pourrait ne pas résister aux
différences qui séparent, par
exemple, ceux dont l'histoire résulte de la traite
négrière et l'esclavage,
notamment aux Antilles, de ceux qui ont plutôt été
victimes de la colonisation
française, en particulier en Afrique subsaharienne. Là
encore, l'expérience des
Etats-Unis devrait inciter à réfléchir : la
distance revendiquée y est grande,
par exemple, entre descendants des esclaves, African-Americans,
et
nouveaux migrants en provenance d'Afrique subsaharienne, et ni les uns,
ni les
autres ne se confondent avec ceux qui viennent des Caraïbes. La
raison,
l'acceptation du savoir historique, l'idée d'un combat
diversifié, mais contre
le même adversaire le racisme, la négation
historique devront s'imposer à
tous malgré des différences importantes, que le mouvement
devra apprendre à
gérer, et à ne pas laisser se transformer en conflits et
en déchirements
internes.
Mais dans le climat plutôt
déprimant qui est le
nôtre, nous devons saluer l'émergence d'un acteur qui
devra, certes, surmonter
bien des écueils, mais qui mérite les encouragements de
tous ceux qui entendent
conjuguer l'idée républicaine et la démocratie
et non pas les opposer.
Dernier ouvrage paru : «la Tentation
antisémite. Haine des juifs dans la France d'aujourd'hui»
(Robert Laffont).
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