Vous avez publié avec
Edouard Glissant, dans le quotidien français L’Humanité,
une Lettre ouverte au ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy.
Pourquoi cette lettre ?
Patrick
CHAMOISEAU : Je
pense
qu’il était important que nous puissions utiliser la venue de
monsieur Sarkozy,
non pas pour nous intéresser à monsieur Sarkozy
lui-même mais pour essayer de
poser les problèmes qui de toute manière seront
posés à une société comme la
nôtre.
Le monde actuel est d’une telle difficulté que nous aurons nous
aussi à traiter
cette question des mémoires différentes qui se retrouvent
dans une même
société, des races différentes qui se retrouvent
dans une même société.
Aux Antilles nous devrons aussi
traiter des problèmes d’immigration, nous devrons aussi traiter
des problèmes
sociaux et des problèmes de sécurité, et il me
semble qu’il ne faut absolument
pas envisager de les traiter comme les traite monsieur Sarkozy. Pour
nous le
problème n’était pas de répondre à monsieur
Sarkozy ou de l’interpeller mais de
profiter de l’électrochoc que sa venue allait provoquer pour
poser des
problèmes qui nous concernent directement.
Aimé Césaire a-t-il eu
raison, selon vous, de refuser de rencontrer le ministre de
l’Intérieur, et
vous-même est ce que vous seriez prêt éventuellement
à dialoguer avec
lui ?
Patrick CHAMOISEAU : Vous savez moi je suis un
indépendantiste. Je ne
m’intéresse pas trop à la politique intérieure
française. En revanche je
préfère regarder ce qui se passe dans cette
société française et voir quelles
réponses sont proposées aujourd’hui par les politiques
contemporaines pour
essayer de mieux réfléchir à celles que nous
aurons à mettre en œuvre aux
Antilles lorsque nous accéderons à des espaces de
souveraineté. C’est ça la
préoccupation que nous avons.
Parce que nous sommes encore
assistés, nous sommes dépendants et collectivement
irresponsables. Nous
n’existons pas sur la chaîne du monde mais tôt au tard nous
aurons à le faire.
Tôt ou tard nous serons confrontés à des
problèmes d’immigration, tôt ou tard
nous serons confrontés à des problèmes sociaux,
tôt ou tard nous serons
confrontés à des présences multi-transculturelles
et il faut tout de suite
essayer de les penser.
Justement, quel regard
portez-vous sur les émeutes qui ont enflammé les
banlieues dans
l’Hexagone ?
Patrick CHAMOISEAU : Comme tous les problèmes
contemporains, ce sont
des problèmes multidimensionnels. Bien sûr il y a une
dimension économique et
une dimension sociale, bien sûr il y a la création de
zones qui sont presque
des zones de non droit, mais ça ce sont les mauvaises
réponses que l’on peut
apporter. Je crois que l’une des pauvretés des politiques
contemporaines c’est
de toujours faire une réponse de type économique, ou
alors une réponse de type
purement social, ou alors une réponse sécuritaire par la
police et la
répression.
Je crois que ce sont des
pauvretés parce qu’indépendamment de ces questions
économiques, sociales et sécuritaires,
il y a une question de fond. Dans ces endroits-là des mondes
différents se
frottent, des cultures différentes se sont
emmêlées. Nous sommes dans des lieux
de multi-transculturalité.
Un petit jeune des banlieues c’est quelqu’un qui relève autant
de l’Afrique que
du Maghreb ou que de n’importe quel autre pays d’origine que la France.
On ne
peut pas dire que ce sont des étrangers. On ne peut pas dire que
c’est un
complot musulman, on ne peut pas dire que c’est un complot de Noirs ou
un
complot d’Arabes. C’est une nouvelle réalité de la
citoyenneté française et de
l’identité française qui relève de la
multi-appartenance et qui est
multi-transculturelle.
Quand on se trouve dans des
situations de multi-transculturalité on a des difficultés
énormes à donner un
sens à son existence, à donner un sens à son
identité et à donner un sens à sa
participation à l’ensemble dans lequel on se trouve. Surtout si
cet ensemble a
encore des fonctionnements archaïques, basés sur je ne sais
quelle pureté
culturelle et identitaire, quel réflexe régressif qui
viserait à préserver une
essence qui aurait été ancestrale et qu’il faudrait
absolument préserver de
contamination. Quand ces deux logiques-là se rencontrent il y a
un phénomène
d’incompréhension majeur qui peut provoquer ce genre d’incendies.
Dans votre texte vous
soulignez à la fois les échecs du modèle
d’intégration à la française et ceux
du modèle communautariste anglo-saxon. Quelles orientations
pourriez-vous
proposer ?
Patrick CHAMOISEAU : Je crois que le problème n’est
pas celui de
l’intégration. Intégration renvoie à
désintégration parce que lorsque je dis
« je vais t’intégrer » cela veut dire que
le modèle de référence, la
matrice, c’est moi, et qu’à partir de là je vais te
forcer à rentrer dans la
matrice d’accueil. Je te désintègre et je te conforme
à ce qui constitue ma
propre logique. Mais les nouvelles immigrations ont envie de vivre leur
opacité, leur différence et leur réalité.
Nous ne sommes plus dans la
perspective de se diluer complètement dans un pays d’accueil. Il
faut donc que
ces pays d’accueil comprennent que le problème n’est pas celui
de
l’intégration, mais celui de l’harmonisation des
différences et des opacités
dans les sociétés. C’est cette complexité que nous
devons tenter d’élaborer.
L’autre élément c’est le
communautarisme. Je dirais que lorsqu’on est en position d’exil, on a
toujours
cette espèce de condensation et de cristallisation autour des
valeurs
d’origine. C’est vrai qu’on a des tentatives communautaires. Mais le
monde
explosé dans les communautés, le monde a explosé
en chacun de nous. Chaque fois
qu’il y a des tentatives communautaires, on a vu que les enfants ne
suivent
pas. A un moment donné ils sont des dizaines et des centaines
qui échappent aux
principes communautaires pour entrer dans le processus de
multi-transculturalité. Donc nous n’avons absolument rien
à craindre des
réflexes communautaristes.
La seule manière de lutter
contre les pulsions communautaristes qui sont liées au processus
de
l’immigration, c’est de comprendre que nous entrons, chaque fois qu’on
a des
cultures, des races, des religions et des visions du monde
différentes, dans
des processus de contaminations réciproques. Quand je dis que le
monde a
explosé en moi, ce n’est pas parce que j’ai la peau noire que le
mot nègre ou
que le mot africain suffira à me résumer. Mon imaginaire
est habité par le
monde amérindien, par la réalité des
Amériques, par la présence de la
solidarité que j’ai avec l’histoire de l’Afrique noire, par le
monde indien qui
me traverse, par le monde européen qui m’a dominé et qui
continue de me
dominer.
Toute cette complexité
constitue la construction transculturelle de mon imaginaire. C’est
comme ça
qu’il faut aujourd’hui non seulement penser la société
mais aussi les
individus. C’est cela la grande difficulté, nous sommes des
individus avec des
imaginaires qui sont des imaginaires de diversité, qui sont
multiples. Avec
cette complexité-là, comment faire du lien, comment faire
du social, comment
vivre ensemble avec cette réalité qui ne correspond plus
aux anciennes ?
C’est cela la grande question contemporaine.
Ce que vous dites, c’est
beau sur un plan théorique mais pour quelqu’un qui subit des
discriminations en
France, ça manque un peu de concret...
Patrick CHAMOISEAU : Non, parce qu’il y a la question du
sens qui est
fondamental, quand quelqu’un vit des difficultés au quotidien
dans une société
comme la société française. Qu’est ce qui va se
passer ? Il y a des
réflexes régressifs, on va voir apparaître des
fédérations, des associations
noires ; on va se réfugier dans une origine,
« nous sommes des
Maghrébins ». On va se réfugier dans du
négatif, « nous sommes des
non Blancs », on va se rassembler. Ce sont peut être
des choses qui sont
nécessaires pour lutter au quotidien contre les discriminations
mais ça ne va
pas assez loin. Le seul moyen de lutter contre ces discriminations que
nous
vivons au quotidien c’est cet imaginaire de la diversité qui
nous permettra de
comprendre que désormais les sociétés sont
multiculturelles et que les mémoires
qui sont réactualisées dans un espace régional
doivent tenir compte de toutes
les mémoires, la mémoire du colonisateur comme celle du
colonisé.
Si l’on essaye de construire
une mémoire en dehors de cette mémoire-là, nous
entrons dans des processus qui
sont des processus d’affrontements, de ruptures et de brisures de
liens. Alors,
ça paraît très théorique mais c’est la
question du sens fondamental qui est
posée. Où nous vivons et sur quoi je base ma vision et
mon appartenance à ce
pays dans lequel je dois vivre ma différence.
Ce qu’on appelle communément
les mesures de « discrimination positive » ou,
comme on le dit plus
exactement aux Etats-Unis, les mesures « d’action
positive », ça n’a
pas trop de sens finalement ?
Patrick CHAMOISEAU : Non. Ce sont peut-être des
processus qui peuvent
permettre de régler les choses, mais si vous voyez les
nominations... Je prends
l’exemple de la télévision. Nous avons de plus en plus de
personnes qui ont la
peau noire ou qui ont un phénotype arabe ou autre. On a
l’impression que ça
suffit. D’abord, on s’aperçoit que ces personnes sont quasiment
des standards
médiatiques. On dirait presque des robots, qui se ressemblent
tous, qui parlent
de la même manière, qui répètent les
mêmes choses et qui ont un imaginaire qui
est le plus souvent parisien. On s’aperçoit que la
diversité profonde, même la
diversité intra-française, n’apparaît pas en terme
de culture, en terme
d’accent, en terme de positionnement et en terme de vision. On
s’aperçoit que
la vraie diversité n’est pas là. Pour ceux qui ont
tendance à faire du
cosmétique, l’apparence physique va suffire à exprimer la
diversité. C’est
peut-être bénéfique de voir quelqu’un qui a la
même couleur de peau que soi,
mais je crois qu’il faut aller plus loin.
La multiculturalité, c’est faire
apparaître dans tous les lieux de l’expression artistique, tous
les lieux de
traitement de l’information, des points de vue différents, des
nuances
culturelles, des nuances identitaires, des positionnements et des
expériences
qui ne sont pas standard et qui ne sont pas uniformes. C’est à
ce moment-là
qu’on entre dans la vraie diversité. Il faut bien comprendre que
les réalités
des sociétés multi-transculturelles ont
dépassé les anciens marqueurs
identitaires. Vous pouvez avoir une personne qui a la peau noire mais
qui a un
imaginaire occidental. Regardez Condoleezza Rice ou Colin Powell, ce
sont des
yankees et le fait qu’ils soient noirs ne les empêche pas de
massacrer les
Palestiniens, de traiter l’Afrique n’importe comment et de ne pas se
sentir
tout à fait proche des autres Noirs qui sont en Louisiane ou
ailleurs.
On s’aperçoit que la couleur de
peau ou l’apparence physique ne suffit pas et que la vraie
diversité, la vraie
prise en compte de la complexité du monde, des
différentes mémoires et des
différentes présences qui sont maintenant forcées
de vivre ensemble passent
au-delà des marqueurs identitaires traditionnels. Ce n’est pas
parce que
j’écris en français que je fais de la littérature
française. Ce n’est pas parce
que j’ai la peau noire qu’on peut me mettre dans le même sac de
tous ceux qui
ont la peau noire dans le monde. Ce n’est pas parce que je suis
antillais que
mes frères en littérature seront antillais. Mes
frères en littérature seront
ceux qui ont la même vision du monde que moi, le même
rapport à la diversité,
le même rapport à cette complexité du monde.
La vraie diversité, les vraies
discriminations positives doivent être des politiques qui
veillent à ce qu’il
n’y ait pas de zones sur lesquelles pèsent des fatalités
économiques et des fatalités
sociales, c’est essayer de débloquer les différents
verrous qui existent dans
les sociétés avec un imaginaire qui comprend que ces
sociétés sont
nécessairement multi-transculturelles. Ce sont des politiques
globales et non
pas des quotas de Noirs et d’Arabes dans tel ou tel coin. Cela c’est la
mauvaise manière, ou, en tout cas, la manière la plus
étroite de s’attaquer aux
problèmes.
C’est cette diversité, cette
complexité, qui définit ce que vous appelez la politique
de la Relation ?
Patrick CHAMOISEAU : Oui. Il faut comprendre que
désormais le monde a
explosé en nous. Le monde a explosé dans les
sociétés, le monde est présent. La
relation ça veut dire que désormais nous existons au
monde. Le sens de ce que
je suis, ma famille, mes appartenances, mes accointances ne sont pas
déterminés
par la langue que je parle, par la couleur de ma peau et par le Dieu
que
j’adore, mais sont déterminés par le rapport que nous
entretenons avec la
diversité du monde. Moi qui suis de peau noire, je n’ai
absolument rien à voir
avec Condoleezza Rice ou Colin Powell. Dans les anciens imaginaires
identitaires, culturels, et dans l’ancien imaginaire des absolus cela
pouvait
marcher mais dans l’imaginaire de la relation, où nous sommes
dans une fluidité
totale, ça ne marche plus. Ce sont ces systèmes
d’appartenance et ces systèmes
de signifiance qu’il nous faut désormais essayer de mettre en
place.
Dans votre tribune, vous
parlez d’une « situation néocoloniale en
Martinique ». Concrètement,
par quelle voie sortir de cette situation ?
Patrick CHAMOISEAU : Par un autre imaginaire. Le
problème c’est que
nous sommes encore dépendants, nous n’avons pas de
responsabilités, nous ne
décidons de rien concernant notre destin. Ce ne sont pas les
petits phénomènes
de décentralisation, des petits pouvoirs locaux qui vont changer
quelque chose.
Nous sommes globalement irresponsables. Sans compter tout le
système de
l’assistanat et de la dépendance qui ne génère que
de l’assistanat et de la
dépendance. Il n’y a aucune pensée, aucune volonté
d’existence au monde. Nous
sommes vraiment dans un syndrome qu’il faut briser. Le seul moyen de
briser
cela c’est par de la responsabilité.
Nous ne réclamons pas un statut
d’indépendance pour un statut d’indépendance. Pour nous,
il faut d’abord
essayer de déterminer ce qu’est notre projet d’existence au
monde. C’est le
projet qui va déterminer le statut et ce n’est pas le statut qui
va finalement
remplacer le projet. C’est extrêmement difficile parce que le
monde a changé et
qu’il est entré dans un processus de
multi-transculturalité phénoménal qui fait
que les anciens systèmes d’appartenance, les anciennes
définitions
identitaires, les anciens rapports que nous pouvions avoir avec
nous-mêmes et
avec les autres sont complètement modifiés. Il nous faut
avoir cette
poétique-là. Cela paraît complètement
théorique mais ça passe par là.
Nous ne pourrons définir un
projet pour sortir de ces vieilles dominations qu’avec un autre
imaginaire du
monde. C’est pourquoi nous travaillons avec Edouard Glissant à
modifier l’imaginaire
commun pour faire en sorte de comprendre quel est le monde dans lequel
nous
vivrons, quel est le monde dans lequel nous devrons prendre des
responsabilités. Quand je dis que le monde est
multi-transculturel c’est
qu’aucune société ne peut régler ses
problèmes sans une présence du monde. Tous
les problèmes sociaux, d’immigration, les problèmes
culturels, les problèmes
économiques se traitent à l’échelle du monde. Les
problèmes écologiques ne
peuvent se traiter qu’à cette échelle-là. C’est
l’échelle du monde qui donne le
champ de bataille.
C’est toute la différence que
je fais entre le guerrier et le rebelle. Le rebelle reste dans les
anciennes
modalités du monde : nous sommes sous domination, nous
devons entrer en
rupture, hisser notre drapeau, pousser un hymne national et c’est bon.
Alors
que le guerrier va dire qu’aujourd’hui nous devons exister dans un
monde
interdépendant.
Modifier l’imaginaire c’est vraiment le champ de bataille. C’est
pourquoi je
dis que je suis un guerrier de l’imaginaire parce que je sais que tant
que nous
n’aurons pas changé notre imaginaire, c’est-à-dire notre
sens du bon, du juste,
du vrai, du vouloir être et du vouloir faire, tant que nous
n’aurons pas
modifié fondamentalement cette façon de penser en
fonction des réalités du
monde, nous ne pourrons pas produire de projet libérateur.
L’éducation aussi construit
l’imaginaire. Par rapport à cela, comment jugez-vous le refus du
Parlement
d’abroger l’article 4 de la Loi du 23 février 2005, qui souligne les
aspects
positifs de la colonisation et souhaite les mentionner dans les manuels
scolaires et universitaires ?
Patrick CHAMOISEAU : C’est lamentable, il n’y a que les
régimes totalitaires
qui ont essayé d’imposer la manière d’enseigner
l’Histoire. La deuxième chose
c’est qu’il n’y a absolument rien de positif dans la colonisation,
même s’il y
a des émergences collatérales sur lesquelles on peut
discuter. C’est toute
l’idée de la créolisation, où l’on
s’aperçoit que du plus profond de la
déshumanisation esclavagiste il s’est produit des
émergences anthropologiques
stupéfiantes qu’il nous faut essayer de comprendre.
Il n’y a pas de bienfaits dans
la colonisation parce qu’il n’y a pas l’intention de bien faire au
départ. Au
départ on a l’intention de conquête, de domination et
d’exploitation, même au
prix d’une extermination. C’était ça le principe de la
colonisation. Il n’y a
pas de principe moral, pas de principe philosophique, il n’y a
même pas de
principe religieux. On ne s’est pas gêné d’exterminer
quand les peuples ont
refusé cette conquête. Tout ce qu’on a voulu faire c’est
conquérir, exploiter,
posséder, aller rendre le monde semblable à ce qu’on est.
C’est tout ce qu’il y
a dans la colonisation et c’est infiniment condamnable.
Propos recueillis par
Philippe TRIAY
le 9 décembre 2005