Vous
êtes communautariste ! C’est ce qu’on oppose souvent aux
Noirs lorsqu’ils
essaient de se mobiliser. Mais cet argument a été
très souvent utilisé contre
les mouvements homosexuels, ce que Philippe Mangeot a admirablement
analysé
dans un article récent [1]. Il a été
employé aussi contre les mouvements
féministes, contre les Arabes, les Juifs, etc. De sorte qu’il
faut envisager la
logique générale à laquelle il se
réfère. Êtes-vous communautaristes ?
Sommes-nous communautaristes ?
Qu’est-ce
donc que le communautarisme ? C’est le contraire de
l’universalisme. Mais
qu’est-ce alors que l’universalisme ? Avant de le définir,
il convient de
constater que ce concept a une histoire. Il émerge dans un
contexte très
particulier, comme le rappelle Eric Fassin , dont je rejoins ici les
excellentes analyses. Il faut s’en souvenir, le mot apparaît dans
le débat
public à un moment très particulier : en 1989, pour
être plus précis. Que
se passe-t-il à cette date ? Trois événements
marquants.
Petite
histoire de la rhétorique anti-communautaire
1989, c’est
d’abord le bicentenaire de la Révolution française. Les
cérémonies donnent à la
France l’occasion, et la grâce, d’un sursaut national.
L’éloge de la patrie et
du modèle républicain rassemble dans un même accord
la droite et la gauche, qui
célèbrent le modèle historique, même si des
désaccords subsistent sur les
leçons politiques à tirer de l’Histoire.
Mais 1989,
c’est aussi la première affaire du « foulard
islamique ». Le modèle
français que l’on célèbre avec tant d’enthousiasme
se voit contesté par la
religion musulmane qui menace, dit-on, la République. En ces
temps d’unanimisme
républicain, le foulard devient l’Affaire par excellence.
Dès lors, le modèle
français s’effarouche de l’islamisme, de ce modèle
terrifiant, de l’Orient
lointain qui semble se rapprocher. Le seul rempart, c’est le
modèle républicain
français, qu’il faut plus que jamais consolider et
réaffirmer.
Enfin, 1989,
c’est aussi la chute du mur de Berlin. Jusqu’alors, la droite
française
soutenait volontiers l’Amérique libérale, pour mieux
s’opposer au modèle
communiste de l’Union Soviétique. En 1989, comble de bonheur, le
mur de Berlin
s’écroule et montre au monde abasourdi le triomphe du
modèle libéral. Mais
comble de malheur, la droite française perd alors son meilleur
ennemi,
c’est-à-dire au fond sa raison d’être. Cependant, assez
rapidement, elle change
de paradigme. L’Amérique qu’elle célébrait
autrefois pour ses vertus libérales
devient désormais l’exemple même à ne pas suivre,
une juxtaposition de
« communautarismes » divers, le monde du
« politiquement
correct », de la « discrimination
positive » et des
« quotas » (tous ces débats surgissent
également à cette date), tout
à fait à l’opposé de la France que l’on dit
désormais
« universaliste ». Dans le monde bipolaire
d’autrefois, la France
avait du mal à faire entendre sa voix ; l’URSS
défunte, la France peut
désormais se présenter comme l’autre modèle, LE
modèle alternatif. Cette
position a le mérite remarquable d’unir à la fois la
droite, pour des raisons
nationalistes, et la gauche, traditionnellement hostile au
modèle américain,
pour des raisons économiques.
Ces trois
circonstances distinctes n’ont a priori rien à voir entre elles,
mais elles
cristallisent ensemble et forment dans le débat public une
sédimentation
accélérée, qui donne à la contingence
historique l’apparence d’une évidence
naturelle, laquelle se fonde précisément sur la
méconnaissance des conditions
historiques de sa propre réalisation. Aujourd’hui, il
apparaît évident, à
droite comme à gauche, que la France est ou doit être
universaliste, que les
Etats-Unis sont minés par le communautarisme, que l’islamisme,
la ghettoïsation
homosexuelle et le « politiquement correct »,
s’opposent au modèle
républicain. Bien sûr, tous ces ingrédients n’ont
rien à voir entre eux, si ce
n’est la logique de l’amalgame et du fantasme politique. Quoi qu’il en
soit, il
faut se mobiliser contre le péril des périls. Mais la
construction historique,
symbolique et même fantasmatique de ce péril demeure dans
l’obscurité, et rares
sont ceux qui ont noté les trois détails significatifs
suivants.
Déconstruire
la rhétorique anti-communautaire
Premièrement,
le mot même de communautarisme qui décrit si bien les
Etats-Unis, apparemment,
est inconnu là-bas. Le paradoxe peut s’expliquer. On peut
imaginer que c’est
l’effet même de leur extraordinaire cécité. Ils
sont si divisés qu’ils ne s’en
rendent même plus compte, chaque communauté vivant dans
l’ignorance de l’autre.
En tout cas, il faut noter que le mot n’est guère
employé, sinon par quelques
milieux ultra-conservateurs, qui l’utilisent pour contester les
politiques de
réduction des inégalités sociales. Mais n’est-il
pas étrange que la gauche
française reprenne sans sourciller les arguments de
l’extrême droite
américaine ?
Deuxième
détail à relever. Malgré la vigilance de tous ceux
qui sont hostiles aux
communautarismes, et ils sont nombreux, trois communautés
fondamentales
échappent à leur critique : celles qui sont
liées au travail, à la famille
et à la patrie . Cette « triade » rappelle
des souvenirs... Le monde
du travail suscite des communautés tout à fait
légitimes, que je ne critique
nullement, qu’il s’agisse des syndicats, des corporations, des
comités
d’entreprises, ou simplement des soirées entre collègues,
qui sont souvent le
lieu où se forment les réseaux d’alliance amicale ou
conjugale. La famille est
elle aussi une communauté, elle est même la
première dans la carrière de
l’individu et du citoyen, et elle est aussi extrêmement
déterminante dans
l’acquisition du capital social, économique et culturel des
agents sociaux
quels qu’ils soient. La patrie enfin, elle aussi forme bien ce qu’il
est
convenu d’appeler une communauté nationale, et il est
évident qu’elle contribue
largement à la détermination des destinées
individuelles. Bref, voilà trois
communautés plus que déterminantes, qu’on ne critique
jamais. Je ne dis pas
qu’il le faudrait. Mais je remarque que toutes les critiques
portées contre les
communautés en général pourraient s’appliquer tout
autant, sinon plus, à ces
trois-là. Or, ces communautés évidentes demeurent
étrangement invisibles. Le
paradoxe s’éclaire si l’on considère qu’elles sont en
fait le point de vue, et
donc le point aveugle de toute vision, et notamment de toute vision
anti-communautaire. Bref, la rhétorique anti-communautaire n’est
pas contre les
communautés, elle est contre certaines communautés.
Troisième
détail. Si l’argument du communautarisme doit être saisi
dans son histoire,
c’est-à-dire dans le temps, il faut aussi le saisir dans
l’espace, c’est-à-dire
à la fois dans l’espace géographique, et dans l’espace
social. En effet, la
prétention à l’universalisme n’est pas universelle. En
Angleterre, en Espagne,
en Allemagne, en Chine, au Congo ou au Mexique, on ne se pique pas
d’être
universaliste, le mot n’ayant pas de pertinence particulière
dans le débat
social de ces pays. Il faut remarquer que la prétention à
l’universalisme est
en fait une spécificité française. Encore tous les
Français ne se soucient-ils
pas d’universalisme. En effet, plus on descend dans la
hiérarchie sociale, plus
la propension à se réclamer de l’universalisme diminue.
Bref, l’universalisme
n’est même pas une spécificité française,
c’est une spécificité des élites
françaises.
Ainsi, par un
paradoxe qui n’est qu’apparent, l’universalisme est donc un fait de
discours
typiquement franco-français, et qui n’est le fait que d’une
minorité, si élevée
soit-elle ; est-ce à dire que la majorité serait
particulariste ?
Pourquoi le bas peuple n’est-il pas plus sensible à cet
universalisme exaltant
dont les élites se font les chantres inspirés ? Les
provinces sont-elles
vouées au provincialisme, les régions au
régionalisme, les femmes au féminisme,
le Tiers-Monde au tiers-mondisme, et les communautés noires,
arabes, juives et
homosexuelles au communautarisme, et les gens différents au
différentialisme en
général ? L’oubli de l’universel serait-il donc
lui-même universel ?
C’est que, peut-être, l’universel des universalistes n’est pas
vraiment
l’intérêt général.
Au fond, il
faut revenir à la question de départ : qu’est-ce
donc que
l’universalisme ? J’ignore ce qu’il devrait être en
théorie, mais dans la
pratique, c’est en fait le travail très particulier par lequel
un groupe social
dominant tend à constituer son ethos en éthique. Les
positions les plus
élevées, donc les plus minoritaires a priori, ont
d’autant plus besoin de
s’universaliser pour justifier les prétentions universelles qui
fondent leur
domination symbolique, pour reprendre la terminologie de Pierre
Bourdieu.
L’universalisme est dans le débat public l’illusion de
perspective que
produisent (et que subissent) ceux qui, étant placés au
centre du dispositif
social de facto, prétendent de jure demeurer au centre de ce
dispositif,
objectivement ajusté à leurs dispositions.
Ainsi,
l’universalisme n’est en général qu’un particularisme
parmi d’autres, qui
prétend s’imposer aux autres au nom d’une valeur
supérieure, Dieu, la Nature,
la Raison, l’Etat, l’Ordre Moral, ou l’Ordre symbolique (remarquez bien
« l’adoration des majuscules », qu’analyse avec
humour Sabine
Prokhoris ) etc., n’importe quoi, à la limite, et même la
langue française
(bien que toute langue repose évidemment sur l’arbitraire su
signe), pouvant
devenir pour l’occasion une valeur universaliste, à condition de
réussir le
travail de légitimation de sa propre production sociale. Ce
n’est pas un hasard
si le premier véritable universalisme de l’Histoire est celui de
l’Eglise
catholique (catholicos signifie justement
« universel » en grec). Et
après tout, le capitalisme lui aussi est une forme
d’universalisme, c’est le
rêve d’un marché libre et ouvert, à
l’échelle de la planète. Pour autant,
est-on obligé d’être favorable à l’Eglise
universelle ou au capitalisme
universel ?
En
réalité,
un bon grammairien vous dirait que l’universalisme est d’abord une
figure de
style : une hyperbole. En effet, rien n’est universel, mais en
exagérant
un peu, on peut évidemment se réclamer de l’universel.
Or, en réalité,
l’universalisme est une coquille vide. On peut y mettre tout et
n’importe quoi.
On peut y mettre la justice, la liberté, le capitalisme, le
christianisme, etc.
Et à vrai dire, sans vouloir faire d’amalgame, il n’est pas de
totalitarisme
qui ne se réclame également de l’universel.
Bref,
l’universalisme n’est pas forcément un gage de démocratie
politique. Je veux
bien recevoir votre universalisme, à condition que vous me
disiez précisément
ce que vous y mettez. Comme nous disons chez nous aux Antilles,
« Moun Pa
ka achté chat en sac ». Il ne faut pas acheter de
chat en sac,
c’est-à-dire qu’il faut regarder ce qu’il y a dans le sac avant
de l’acheter...
Est-ce à dire
que je sois un communautariste obstiné, s’opposant totalement
aux universalistes ?
Je crois plutôt qu’il faut résister aux alternatives
toutes faites. Je ne suis
ni l’un ni l’autre, et tous les deux à la fois, comme disait
Rabelais. Je
refuse pour ma part de me laisser piéger. En effet, dans le
débat français, il
n’y a pas débat. On est forcé de se dire universaliste.
Car personne n’est
communautariste : le communautariste, c’est toujours l’autre. On
est donc
prisonnier d’une fausse alternative idéologique dont les effets
sociaux
contribuent objectivement à disqualifier par avance toute
politique visant à
réduire les inégalités sociales, qu’elles soient
fondées sur l’origine
ethnique, le sexe, l’orientation sexuelle, etc.
Au fond, si
l’on y réfléchit bien, toute politique sociale peut
être « accusée »
d’être communautariste. Et pour ce qui est des Noirs, s’ils
constituent des
associations pour lutter contre les discriminations, on les accuse de
« communautarisme ». Mais s’ils ne font rien, on
les accuse
d’« immobilisme », pour les rendre responsables
de leur situation,
étant donné leur indolence proverbiale. Bref, qu’ils
fassent quelque chose ou
qu’ils ne fassent rien, ils ont toujours tort. On voit bien là
la logique du
double bind, c’est-à-dire la logique illogique des injonctions
contradictoires.
Pour ma part, si l’on m’« accuse » d’être
communautariste (ce qui ne
m’arrive pas si souvent, bien que je sois noir, homosexuel et
féministe
radical), au lieu de m’excuser de ce que je suis, et que j’assume,
j’essaie
plutôt de déconstruire l’argumentation adverse, comme je
viens de le faire. Si
je n’arrive pas à convaincre (ce qui peut toujours arriver),
j’ignore les
objections : je continue mon petit bonhomme de chemin...
[1]
"Communautés" et "communautarismes".