Déjà en 1953, Aimé
Césaire, dans son discours sur le colonialisme, avec des
mots chauffés au four de la révolte et de l’indignation
s’attaquait au : « mensonge principal à
partir duquel tous les autres prolifèrent ».
Celui-ci postulait que l’entreprise coloniale était une œuvre
civilisatrice. Aujourd’hui la France revisite son passé colonial
et déroulant les rouleaux de sa mémoire, elle
ramène le fagot de bois qui lui plait.
La vieille baliverne de la mission
civilisatrice invoquée pour justifier l’entreprise coloniale
ressurgit sous les avatars d’une loi qui dans son article 4, affirme le
rôle positif de la colonisation, et préconise que celui-ci
soit enseigné dans les programmes scolaires. Passons les
précautions oratoires d’usage, l’expression rôle
positif est une litote pour dire mission civilisatrice.
Rappelons que le projet colonial était une vaste entreprise de
conquête de territoires et de richesses d’une Europe en pleine
révolution industrielle, ayant un fort besoin de matières
premières, de débouchés, et d’espaces. Cette
expansion territoriale et économique débutée sous
l’Ancien Régime fut à l’époque admise comme telle.
Sous le Second Empire, vient s’ajouter aux arguments économiques
et politiques, la mission civilisatrice. Celle-ci est justifiée
par un discours raciste. Ainsi sont élaborées le mythe du
bon sauvage et la théorie de la table rase qui faisait des
terres colonisées des lieux sans Culture et sans Histoire, qu’il
convenait de sortir de la nuit de la sauvagerie. Ces idées
furent si répandues sous l’apparente bonhomie de
l’évidence que même des esprits brillants de
l’époque y adhérèrent [Voltaire, Rousseau, Kipling
(le fardeau de l’homme blanc)]. D’autres moins éclairés,
mais tout aussi brillants théorisèrent la
supériorité de l’homme blanc (Ernest Renan1,
R.P. Muller2).
De la colonisation, il ne s’agira
cependant « ni d’une entreprise philanthropique, ni de
volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la
maladie, de la tyrannie, ni d’une extension du droit3 ».
L’œuvre coloniale a pillé, vidé des
sociétés de leurs richesses, ravagé des cultures,
ruiné leurs magnificences artistiques,
décérébré leurs élites,
institué le code de l’indigénat et
l’infériorité des indigènes, humilié et
massacré des populations, torturé, imposé les
travaux forcés, dépersonnalisé les
sociétés colonisées, aliéné ses
populations, transformé ses fils en chair à canon ;
en somme elle a chosifié les colonisés. De la
colonisation à la civilisation dira Césaire, la distance
est infinie.
Quelques infrastructures furent mise en
place pour assurer la profitabilité de l’économie de
traite et quelques fonctionnaires subalternes hâtivement
formés. Est- ce là le rôle positif dont on parle.
D’autres parlent d’incitation à entrer dans la modernité
industrielle. Ce type de mise en contact avec la face abjecte de
l’Autre n’apporta ni souffle nouveau, ni oxygène, elle
fut tout simplement désastreuse. Cette Europe là, « déférée
à la barre de la raison est de la conscience est spirituellement
et moralement indéfendable. »
Un récent sondage
révèle que deux français sur trois adhèrent
à l’idée d’un rôle positif de la colonisation. Ceci
révèle, s’il était besoin, le succès de la
propagande coloniale des expositions coloniales4 au cours
desquelles des indigènes furent exposés dans des zoos
humains dans le but de montrer les bienfaits de civilisation que les
colons leur avaient apporté. Ceci a contribué à
enraciner dans l’inconscient collectif français un complexe de
supériorité et un mépris culturel de ces peuples
qui perdure de nos jours. Là sont les racines de la
condescendance, et les germes d’un racisme que l’on ne prend plus la
peine de cacher. Par les temps qui courent, un vent de
xénophobie souffle sur la nation, il a décrispé et
libéré un discours
« anathémisant » et raciste. Qu’il ait
l’élégante apparence du concept, sous la plume d’un
intellectuel, ou la gangue vulgaire du facho de base, il se
déploie dans toute son imbécillité et en toute
impunité. Ses soubassements sont les mêmes : la
hiérarchisation des races et des cultures, le mépris de
l’autre, l’intime conviction de sa supériorité...
Que vient faire cette loi dans le
contexte sociopolitique actuel ? La société
française n’a t-elle pas de questions plus urgentes à
régler ? Pourquoi maintenant ? Cette loi aurait du
servir, malgré ses arrière-pensées
électoralistes, à la juste reconnaissance de la nation
aux français rapatriés. Mais il a fallu que monsieur
Christian Vanneste fasse voter en catimini l’amendement que constitue
l’article 4. C’est comme s’il fallait un pendant à la loi de mai
2001, obtenue aux forceps par Christiane Taubira, qui reconnaît
tardivement l’esclavage comme crime contre l’humanité. Faire
face à la complexité de son histoire et à ses
heures sombres, la République veut bien ; mais voyons, il
ne faut pas non plus exagérer ! Pour les tenants de cette
loi, il s’agit d’allumer des contre-feux, réfuter par
anticipation des mémoires que l’on ne souhaite pas
réhabiliter, en leur intimant l’ordre de se taire. Pour cela, on
occupe le champ intellectuel en s’arrogeant le monopole de la
production de sens à coups de concepts et d’ouvrages. De
manière récurrente, revient l’argument de la concurrence
victimaire des mémoires qu’il conviendrait d’éviter. Il y
aurait de la part des populations d’origines immigrées une
tentative de culpabilisation intergénérationnelle, un
chantage à la mémoire dont le but est de tirer je ne sais
quels profits. Pour les plus extrémistes, il faut voir là
une haine de l’occident et de la démocratie. Cette France ne
veut pas d’une mauvaise conscience africaine ou asiatique, comme s’il
s’agissait de cela. En toile de fond, le débat sur l’immigration
et l’intégration. Le message subliminal des tenants de cette
idée est celui ci : « Certes nous sommes
venus vous coloniser, mais celle-ci a aussi été positive
pour vous, alors nous ne vous devons plus rien. Nous pouvons donc
fermer nos frontières si nous voulons. » Quel
message envoie-t-on à cette composante de la communauté
nationale, héritière de cette histoire là, en
lui vouant si peu de considération ? D’ailleurs pour les
défenseurs de cette idée, le procédé est
toujours le même lorsqu’il s’agit de traiter du passé
colonial de la France. On minimise les faits, on relativise, on occulte
le rôle majeur joué par les peuples d’outre-mer dans leur
propre émancipation. En qui concerne la traite des noirs par les
occidentaux, une des bottes aujourd’hui éculée et
d’exacerber le rôle joué par les africains dans le
commerce triangulaire, de n’en faire qu’une traite
négrière parmi tant d’autres, comme si cela
atténuait son ignominie et dédouanait ses auteurs. Le but
visé par ses constructions intellectuelles est de remodeler le
champ mental des africains en leur imposant une lecture
idéologisée de leur propre histoire.
Ces mémoires occultées ne
quémandent pas la commisération. Elles ne sont ni
souffrantes, ni contrites, et ne souhaitent pas faire de leur
passé un fond de commerce. Elles exigent qu’on les respecte,
qu’on respecte leur histoire et que l’on assume la globalité et
la complexité de l’Histoire de ce pays. Après des
siècles, d’expropriations, d’abâtardissements, de
déni de leur dignité, que l’on ne vienne surtout pas leur
dire qu’on leur a fait du bien. Un travail indispensable est
d’édifier une mémoire collective en incluant toutes les
mémoires et non en les fragmentant. Toutes ces
mémoires sont légitimes. Il est urgent de
redéfinir une identité française qui tienne compte
de toutes ses diversités. Celle loi ne va assurément pas
dans ce sens. « Ce n’est pas par la tête que les
civilisations pourrissent, c’est par le cœur ». Fort
heureusement des voix se sont élevées contre :
celles des concernés au premier chef, celles des historiens qui
refusent l’imposition d’une histoire officielle, celles d’intellectuels
et d’hommes de bons sens qui souhaitent que l’histoire soit
assumée dans sa complexité, même si d’aucuns
malgré tout, suggèrent que l’histoire coloniale
malgré ses horreurs comporte quelques aspects positifs.
Le président de la
république vient de créer une mission pluraliste sur
l’action du parlement face à l’histoire. Il vient aussi de
refuser avec des mots pesés au trébuchet l’imposition
d’une histoire officielle. Sages propos, mais décision
timorée. Les ultras de son camp, englués dans une
rhétorique guerrière et nostalgique, voient dans le
retrait de cette loi, repentance et capitulation. Ne pas abroger ce
texte c’est cliver encore plus profondément la communauté
nationale ; c’est encourager un orgueil racial porteur de
ténèbres. Il n’est jamais trop tard pour une nation de
retrouver son le chemin de son Honneur.
Notes :
1 « La nature a fait une race
d’ouvriers c’est la race chinoise, d’une dextérité de
main merveilleuse sans aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la
avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel
gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante,
elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c’est
le nègre ; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans
l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race
européenne. »
2 « L’humanité ne doit
pas, ne peut pas souffrir que l’incapacité, l’incurie, la
paresse des peuples sauvages laisse indéfiniment sans emploi les
richesses que Dieu leur a confié avec mission de les faire
servir au bien de tous. »
3 Les citations entre guillemets sont
extraites du discours sur le colonialisme de Césaire.
4 De 1987 à 1931 se
succèdent plus de 40 exhibitions ethnologiques. Les
indigènes sont parqués dans des décors exotiques
et considérés comme objet d’étude anthropologique
et bêtes de foires.
Felwine Sarr