Ci-dessous, des extraits
du “Discours sur le colonialisme” (1950),
du Martiniquais Aimé Césaire (1).
"Il faudrait d’abord
étudier comment la colonisation
travaille à déciviliser le colonisateur, à
l’abrutir au sens
propre du mot, à le dégrader, à le
réveiller aux instincts enfouis, à la
convoitise, à la violence, à la haine raciale, au
relativisme moral, et montrer
que, chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête
coupée et un œil crevé et qu’en
France on accepte, une fillette violée et qu’en France on
accepte, un Malgache
supplicié, il y a un acquis de la civilisation qui pèse
de son poids mort, une
régression universelle qui s’opère, une gangrène
qui s’installe, un foyer
d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités
violés, de tous ces
mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives
tolérées, de tous ces
prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes
torturés, au bout de
cet orgueil racial encouragé, de cette jactance
étalée, il y a le poison
instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent,
mais sûr, de l’ensauvagement
du continent. [...]
J’ai relevé dans
l’histoire des expéditions coloniales
quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir.
Cela n’a pas eu l’heur de
plaire à tout le monde. Il paraît que
c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !
Était-il
inutile de citer le colonel de Montagnac,
un des conquérants de l’Algérie :
"Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je
fais couper des
têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des
têtes d’hommes".
Convenait-il de refuser la parole au comte
d’Herisson :
"Il est vrai que nous rapportons un plein
barils d’oreilles récoltées,
paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis".
Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa
profession de foi
barbare :
"On ravage, on brûle, on pille, on
détruit les maisons et les
arbres".
Fallait-il empêcher le
maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une
théorie audacieuse et de se revendiquer des grands
ancêtres.
"Il faut une grande
invasion en Afrique qui ressemble à ce que
faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths".
Fallait-il enfin
rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes
mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise
d’Ambike, une ville
qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se
défendre :
"Les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que
les hommes, mais on ne les
retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils
n’épargnèrent pas une femme,
pas un enfant... À la fin de l’après-midi, sous l’action
de la chaleur, un
petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq
mille victimes,
l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant".
Oui ou non, ces faits
sont-ils vrais ? Et les voluptés
sadiques, les innommables jouissances qui vous frisent lisent la
carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un
bon
massacre d’Annamites ? Vrai ou pas vrai ? (2) Et
si ces
faits sont vrais, comme il n’est au pouvoir de personne de le nier,
dira-t-on,
pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?
Pour ma part, si j’ai
rappelé quelques détails de ces hideuses
boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce
que je pense que
ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons
brûlées, ces invasions
gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au
tranchant du glaive,
on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent
que la colonisation,
je le répète, déshumanise l’Homme même le
plus civilisé ; que l’action
coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale,
fondée sur le mépris
de l’Homme indigène et justifiée par ce mépris,
tend inévitablement à modifier
celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner
bonne
conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête,
s’entraîne à le traiter en
bête, tend objectivement à se transformer lui-même
en bête. C’est cette action,
ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler."
(1) Aimé Césaire
a été maire de Fort de France (1945 - 2001) et
député de la Martinique (1945 - 1993) ; il a obtenu
la
départementalisation de la Martinique en 1946.
(2) Il
s’agit du récit de la prise de Thouan-An paru
dans “Le Figaro” en septembre 1883 et cité dans le livre de N.
Serban : Loti,
sa vie, son œuvre. "Alors la grande tuerie avait
commencé. On avait
fait des feux de salve-deux ! et c’était plaisir de voir
ces gerbes de
balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par
minute, au
commandement d’une manière méthodique et sûre... On
en voyait d’absolument
fous, qui se relevaient pris d’un vertige
de courir... Ils faisaient un zigzag et tout de travers cette
course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière
comique... et
puis on s’amusait à compter les morts, etc..."
An plis ke sa
Afrique noire :
Monsieur casqué
"Cette coiffure ridicule
[le casque colonial] inspirait la peur. C’était
en effet la coiffure officielle et réglementaire des Blancs, ces
fils de démons
venus de l’autre rive du grand lac salé et qui, avec leurs
fusils qui se
cassent en deux et se bourrent par le cul, avaient mis quelques
années
seulement pour anéantir les armées du pays et assujettir
tous les rois et leurs
sujets.
Aussi, quand un homme apparaissait coiffé d’un casque colonial,
fut-ce un vieux
casque sale et défoncé, on ne pensait qu’à une
chose : aller chercher
poulets, œufs, beurre et lait pour les offrir à "Monsieur
casqué",
comme une offrande conjuratoire contre les malheurs pouvant
découler de sa
présence."
Amadou
Hampâté Bâ, “L’étrange destin de Wangrin”,
1973.
La construction du chemin
de fer Congo-Océan
"Les populations de la
région, épuisées, ne pouvaient
continuer à fournir un tel effort. On résolut de recruter
la main-d’œuvre dans
l’ensemble de la colonie. (...). On pouvait d’ailleurs présumer
que, pour
l’évolution des gens de brousse, cette participation à
des travaux européens ne
pouvait avoir que d’heureuses conséquences. (...). "La
mortalité sur les
chantiers fut forte pendant toute cette période initiale [de
construction du
chemin de fer], sans toutefois excéder la mortalité
moyenne des grands travaux
sous les tropiques. À l’heure actuelle, l’état sanitaire
de la main-d’œuvre est
excellent. Les Noirs se sont adaptés au travail, à la vie
du camp, à la
nourriture distribuée à heures fixes. Leur rendement est
sensiblement supérieur
à ce qu’il était il y a deux ou trois ans. (...). Les
régions que traverse le
Congo-Océan sont très riches en minerai de cuivre, dont
l’exploitation est liée
à l’ouverture du rail."
Louis Proust, député,
délégué-élu au conseil supérieur des
colonies,
selon le Livre d’or de l’exposition coloniale de 1931.
"La
machine !"
Albert
Londres, le père du grand reportage, décrit le travail
forcé sur le
chantier de la voie de chemin de fer reliant Brazzaville à
l’Océan, dirigé par
la Société des Batignolles : "C’était la
grande fonte des nègres ! Les 8.000 hommes promis aux
Batignolles ne furent bientôt plus que 5.000, puis 4.000, puis
2.000. Puis 1.700 ! Il fallut remplacer les morts, recruter
derechef. À ce
moment, que se passa-t-il ?
"Ceci : dès qu’un Blanc se mettait en route, un même
cri se
répandait : "La machine !". Tous les
nègres savaient
que le Blanc venait chercher des hommes pour le chemin de fer ;
ils
fuyaient. (...). Nous nous mettions à la poursuite des fugitifs.
Nos
tirailleurs les attrapaient au vol, au lasso, comme ils
pouvaient ! (...).
On en arriva aux représailles. Des villages entiers furent
punis."
Albert Londres, grand reporter, “Terre
d’Ebène”, 1929
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