jeudi
15
décembre 2005
Par
Day Robertho Isaac
Courtoisie
de Sydia International [1]
(Syfia Haïti) Cité Soleil,
le plus grand bidonville d
À
quelques centaines de mètres de l’entrée nord de
Cité Soleil, deux chars
onusiens sont vissés à la chaussée. Suant sous
leur lourd accoutrement, les
militaires jordaniens montent la garde, le canon de leurs fusils
pointé à
hauteur d’homme. D’autres, à pied, ordonnent dans un anglais
hésitant aux
chauffeurs des rares véhicules qui s’aventurent dans la zone de
s’arrêter. Les
quelques policiers haïtiens qui les secondent restent, par
prudence, collés à
leur véhicule. À quelques mètres de
l’entrée sud, un troisième char stationne
en permanence, tourelle fermée, comme s’il s’apprêtait
à monter à l’assaut des
masures qui s’étalent sur des kilomètres. Seuls les
canons qui sortent de ses
meurtrières laissent deviner une présence humaine.
C’est
que le plus grand bidonville des Antilles, où vivent
habituellement quelque 300
000 personnes, est depuis un an sous la coupe de criminels - souvent
à peine
sortis de l’adolescence - chargés par leurs "chefs"
d’empêcher
l’entrée d’éventuels ennemis et de rançonner les
véhicules qui s’y risquent.
Pas même les officiels du gouvernement intérimaire n’osent
s’y aventurer depuis
l’incendie du commissariat central, l’an dernier. "Notre seul chef,
c’est
le commandant Amaral", crache l’intrépide Ti Respè, un
garçon haut comme
trois pommes et dont la réputation de tueur fait frémir
Port-au-Prince. Le
"commandant" en question, Amaral Duclonat, est un ancien lieutenant
du sinistre Dread Wilmé, un chef de gang tué cet
été par les forces de l’ordre.
Comment entrer à Cité
Soleil ?
Pas
facile, pour un journaliste, d’aller dans cette zone de non-droit
qu’est devenu
le gigantesque bidonville, où le seul pouvoir qui compte est
littéralement au
bout du fusil. Mieux vaut se faufiler dans la délégation
d’une Ong à but
humanitaire qui, elle, pourra peut-être obtenir d’Amaral
l’autorisation
nécessaire pour y pénétrer, après avoir
montré patte blanche. Une règle à ne
pas violer sous peine de mort. "C’est à nous de donner la
permission pour
entrer ici, me lance un adolescent armé d’à peine 17 ans,
alors que notre délégation
entre dans le bidonville. Nous ne prenons d’ordres de personne." Tout
près, deux jeunes nous observent, l’œil méchant. L’un
cache manifestement un
revolver sous son maillot alors que l’autre, qui n’a guère plus
de 10 ans,
peine à porter un fusil qu’il a enroulé dans un vieux
tissu.
Mais
une fois à Cité Soleil, on est frappé par le calme
des lieux. Seules quelques
détonations viennent déchirer le silence qui pèse
sur les centaines de venelles
boueuses. Ça et là, de rares riverains vous contemplent,
hébétés, leurs cahutes
sordides trouées d’impacts de projectiles. De petits marchands
étalent encore
leurs produits sous le soleil de plomb. Quelques femmes entrent dans
l’immeuble
lui aussi criblé de balles de la Croix-Rouge, la seule
institution invitée à y
poursuivre ses activités.
Un
peu plus loin pourtant, quelques-uns des 1 500 militaires jordaniens
chargés de
pacifier Cité Soleil ont pris position derrière des blocs
de béton et des sacs
de sable. Une maison abandonnée, protégée
également par un char, leur tient
lieu de quartier général. Imperturbables, des jeunes vont
et viennent à
bicyclette, à moto ou à pied, prenant un plaisir
manifeste à les narguer, leurs
armes bien en évidence pendant que des rastaquouères
à lunettes noires roulent
doucement dans de puissantes voitures, volées en plein jour
à la pointe du
pistolet dans les rues de Port-au-Prince.
La cité de tous les dangers
Le
tronçon urbain de la Nationale 1, qui traverse Cité
Soleil, représente un
danger mortel pour ses usagers. En juin dernier, Paul Moural, le consul
honoraire de France au Cap haïtien, y a été
assassiné. En octobre, une
bibliothécaire française, atteinte de trois projectiles
à la jambe, a échappé
de justesse à son agresseur, avant d’être secourue par des
Casques bleus. Et
deux soldats onusiens y ont été atteints mortellement par
des balles de civils
armés...
Les
transports en commun ne desservent évidemment plus la zone
depuis belle
lurette. "Les bandits nous empêchent de prendre la route de
Cité Soleil,
dit Louis Samson, chauffeur d’une camionnette affectée au
transport de
passagers. Des fois, on s’arrête pour faire descendre un passager
et
brusquement on est entouré de voleurs. Il y a trois jours
encore, ils ont tiré
sur mon camion et des passagers ont été atteints par des
projectiles."
Alors
que les kidnappings se multiplient dans la cité, les ouvriers
des quelques
industries établies tout près de là sont souvent
pris à parti et contraints
d’acheter leur liberté. Plusieurs propriétaires de
commerces ont été obligés
d’abandonner leurs biens, quand ils n’ont pas été
enlevés ou tués. "Ici,
c’est la panique totale, confie un employé d’une entreprise. Les
propriétaires
sont contraints de verser de fortes sommes pour éviter que leurs
commerces
soient brûlés ou pillés en plein jour. Quant aux
ouvriers, ils sont dévalisés,
maltraités ou même tués quand ils n’ont rien
à donner !’’
Pas
étonnant que l’immense bidonville n’abrite plus que les
deux-tiers de ses
résidents habituels ! Des dizaines de milliers ont
regagné leurs villages
d’origine en attendant que cessent les agressions, meurtres gratuits,
guerres
de gangs et affrontements avec les soldats de la Mission de
stabilisation des
Nations Unies en Haïti. Les autres, à l’exception des
proches des chefs de gang
qui ont un minimum d’assurance de vivre sans être vraiment
inquiétés, se sont
simplement résignés à leur sort. Pauvres parmi les
pauvres, ils n’ont nulle
part où aller.
[1] -http://www.syfia.info.