Êtes-vous
surpris par l’ampleur de l’indignation que suscite chez les jeunes
générations
la loi sur le caractère positif de la colonisation ?
Samir Amin.
Cette loi est scandaleuse, ne serait-ce que parce que dans un
État démocratique
il n’y a pas d’histoire officielle. Les réactions que vous
évoquez montrent que
les jeunes s’intéressent au passé plus qu’on ne le dit et
qu’ils l’observent
avec esprit critique. Descendants ou non de colonisés, ils
partagent un même
point de vue : la colonisation a été
misérable, elle constitue, comme l’esclavage,
un défi aux droits fondamentaux. Toutefois, si l’on veut
comprendre pourquoi
ces droits ont été bafoués et pourquoi ils le sont
encore dans le monde, il
faut se défaire de l’idée que le colonialisme aurait
été le résultat d’un
complot. Ce qui est en jeu, c’est une logique économique et
sociale qu’il faut
absolument appeler par son nom : le capitalisme.
C’est plutôt
la République qu’on entend accuser en ce moment...
Samir Amin.
Comme la mémoire de la colonisation se confond avec celle de la
IIIe république,
on a tendance aujourd’hui à lier mécaniquement les deux
phénomènes. On oublie
que cette république était de part en part capitaliste,
on oublie par ailleurs
que la colonisation a commencé bien avant la république,
qu’on pense aux
Antilles et à Saint-Domingue, qu’on pense à la
Grande-Bretagne qui n’a jamais
été républicaine et qui a constitué le plus
grand empire colonial pendant trois
siècles et demi. On oublie que le capitalisme est
antérieur à la république et
qu’il ne se confond pas avec un régime politique.
Dans quelle
mesure faut-il lier capitalisme et colonialisme ?
Samir Amin.
Ils sont inséparables. Le capitalisme a été
colonialiste, plus exactement
impérialiste à toutes les étapes marquantes de son
développement. La conquête
des Amériques par les Espagnols et les Portugais au XVIe
siècle puis par les
Français et les Anglais constitue la première forme
moderne d’impérialisme et
de colonisation : une forme extrêmement brutale qui s’est
soldée par le
génocide des Indiens d’Amérique du Nord, la mise en
esclavage des sociétés
indiennes dans
l’Amérique
latine et par l’esclavage noir dans tout le continent du nord au sud.
Au-delà
de cet exemple, en obéissant à une logique de
déploiement précise à travers les
différentes étapes de son histoire, on peut affirmer que
le capitalisme a
construit une même dichotomie de rapports entre un centre (le
coeur du système
d’exploitation impérialiste) et la périphérie
(constituée des pays et peuples
dominés).
Comment
fonctionne le système d’exploitation colonial ?
Samir Amin.
Il repose sur l’échange inégal, c’est-à-dire
l’échange de produits
manufacturés, vendus très cher aux colonies par des
monopoles commerciaux
soutenus par l’État contre l’achat de produits ou de
matières premières très
bon marché, car fondées sur un travail quasiment gratuit
fourni par les paysans
et ouvriers situés à
la
périphérie. À toutes les époques, le
pillage des ressources des périphéries,
l’oppression des peuples colonisés, leur exploitation directe ou
indirecte par
le capital, restent des traits communs du phénomène
colonial.
Au-delà des
injustices et des inégalités qu’il a semées dans
la société française, l’âge du
colonialisme est-il révolu ?
Samir Amin.
On peut discuter des termes, mais la réalité reste
c’est-à-dire la
surexploitation et le pillage du Sud. À cet égard,
comment caractériser l’OMC
sinon comme le club des multinationales pour le pillage du tiers-monde,
une
sorte de super-ministère mondial des colonies ? S’agit-il
vraiment d’une
organisation chargée d’organiser le commerce planétaire
comme elle se prétend
être, ou d’une organisation chargée de défendre les
monopoles des pays
capitalistes impérialistes en surprotégeant les droits de
propriété dits
industriels et intellectuels, en établissant une fausse
symétrie dans l’ouverture
des marchés qui permet de piller les ressources du Sud sans
laisser ces pays
avoir accès aux marchés du Nord ? J’appelle cela un
apartheid à l’échelle
mondiale, le prolongement dans le monde d’aujourd’hui du système
colonial.
(*) Samir
Amin est directeur
du Forum du
tiers-monde (Dakar) et président
du Forum
mondial
des
alternatives. Il vient de publier Pour un monde multipolaire.
Éditions
Syllepse.
Entretien
réalisé par Lucien Degoy
source