1946-1960 : à
la fin de la guerre, à la demande expresse des Noirs, les
Antilles deviennent
des départements français et leur population des citoyens
français " à
part entière ". (Aimé Césaire dira : " Non, des
citoyens part, tout
court "). La première vague d’immigration commence. Elle est
intellectuelle, aisée : ce sont les fils des riches
mulâtres martiniquais qui
partent faire leurs études en France, et les cadres
supérieurs de la fonction
publique décidés à monter en grade dans la "
mère patrie ".
1962-1976 : la situation
n’a jamais été aussi favorable à
l’émigration. Aux
Antilles, la crise de la canna à sucre entraîne
chômage, grèves et révoltes. La
population augmente vite, on s’entasse. Les subventions de l’Etat
français vont
aux Békés qui investissent dans l’immobilier laid et
anarchique et
l’import-export, ce qui n’engendre guère d’emplois nouveaux mais
de grosses
spéculations. En décembre 1959 ce sont les émeutes
de la Martinique. La police
tire. A Paris, on craint le pire après les
évènements d’Algérie.
La France décide
d’organiser massivement l’émigration et fonde un service
adéquat, le Bumidom. Celui-ci fait campagne aux Antilles,
promettant la lune et
le statut de fonctionnaire, autrement dit, la sécurité !
Les départs se
comptent par milliers. Des jeunes, surtout, attirés par le
changement, par
Paris. Ils vont pouvoir refaire leur vie. En 1975, le Bumidom fait
état de 55
000 guadeloupéens et de 62 000 Martiniquais installés en
France par leurs propres
moyens. Ils déchantent vite, la fonction publique ne peut les
éponger tous. Le
secteur privé est touché par la crise. Les jeunes
antillais voient s’envoler
leur rêve de fonctionnariat tranquille. Nombreux sont ceux qui se
retrouvent
O.S., au milieu de travailleurs arabes, turcs, africains, dont ils
ignorent
tout. Le chômage gagne, la désillusion devient cruelle, le
retour au ays
difficile. Sarcelles, Stains, Saint-Denis, Massy, se peuplent de
familles
antillaises prolos qui se regroupent en associations, en amicales, le
ghetto
naît là, populaire : on se retrouve ensemble dans les
clubs de foot, les
soirées musicales, les " boudins-bals " de la RATP. Toujours
ensemble. Peu de Blancs fréquentent les fêtes antillaises.
Les "
Z’Oreilles " s’aperçoivent à peine qu’ils sont
français. Ils les prennent
pour des Africains.
Après,
étonnez-vous de ne jamais les rencontrer les 400 000 Antillais
qui
vivent en France. De tout ignorer de leur musique, de leurs nuits, de
leur
façon de vivre. De partager le même palier sans jamais
entrer en contact.
Le ghetto et l’isolement
antillais naissent de notre ignorance, de la merde que
nous avons dans les yeux, de nos préjugés. Le grand
écrivain antillais Maryse
Condé, l’auteur du très beau livre "Segou" nous a
très bien décrit ce
phénomène dans la longue interview qu’elle a donné
à Radio Nova. Que dit-elle ?
" Je crois que le ghetto, c’est comme un enfant. Pour créer un
ghetto, il
faut être deux. Il faut une population d’accueil et une
population qui arrive.
Tout va dépendre de leur rencontre. A leur arrivée, les
Antillais vivent sur le
mythe de l’intégration. Ils croient qu’ils sont Français
et qu’il leur sera
très facile de vivre en métropole. Ils attendent des
gestes d’amitié,
d’hospitalité. Finalement, le ghetto antillais s’est
constitué parce que les
Français n’ont pas été assez ouverts, assez
généreux pour les accueillir
".
Cela n’a pas
été sans conséquences aux Antilles mêmes,
où les indépendantistes
tiennent leur première conférence internationale.