M. le Ministre de
l’Intérieur,
La Martinique est une vieille terre d’esclavage, de colonisation, et de
néo-colonisation. Mais cette interminable douleur est un
maître précieux :
elle nous a enseigné l’échange et le partage. Les
situations déshumanisantes
ont ceci de précieux qu’elles préservent, au cœur des
dominés, la palpitation
d’où monte toujours une exigence de dignité. Notre terre
en est des plus
avides.
Il n’est pas concevable qu’une Nation se renferme aujourd’hui dans des
étroitesses identitaires telles que cette Nation en soit
amenée à ignorer ce
qui fait la communauté actuelle du monde : la volonté
sereine de partager les
vérités de tout passé commun et la
détermination à partager aussi les
responsabilités à venir. La grandeur d’une Nation ne
tient pas à sa puissance,
économique ou militaire (qui ne peut être qu’un des
garants de sa liberté),
mais à sa capacité d’estimer la marche du monde, de se
porter aux points où les
idées de générosité et de solidarité
sont menacées ou faiblissent, de ménager
toujours, à court et à long terme, un avenir vraiment
commun à tous les
peuples, puissants ou non. Il n’est pas concevable qu’une telle Nation
ait
proposé par une loi (ou imposé) des orientations
d’enseignement dans ses
établissements scolaires, comme aurait fait le premier
régime autoritaire venu,
et que ces orientations visent tout simplement à masquer ses
responsabilités
dans une entreprise (la colonisation) qui lui a profité en tout,
et qui est de
toutes manières irrévocablement condamnable.
Les problèmes des immigrations sont mondiaux : les pays pauvres,
d’où viennent
les immigrants, sont de plus en plus pauvres, et les pays riches, qui
accueillaient ces immigrants, qui parfois organisaient leur venue pour
les
besoins de leurs marchés du travail et, disons-le, en
pratiquaient comme une
sorte de traite, atteignent peut-être aujourd’hui un seuil de
saturation et
s’orientent maintenant vers une traite sélective. Mais les
richesses créées par
ces exploitations ont généré un peu partout
d’infinies pauvretés, lesquelles
suscitent alors de nouveaux flux humains : le monde est un ensemble
où
l’abondance et le manque ne peuvent plus s’ignorer, surtout si l’une
provient
de l’autre. Les solutions proposées ne sont donc pas à la
hauteur de la
situation. Une politique d’intégration (en France) ou une
politique
communautariste (en Angleterre), voilà les deux orientations
générales
qu’adoptent les gouvernements intéressés. Mais dans les
deux cas, les
communautés d’immigrants, abandonnées sans ressources
dans des ghettos
invivables, ne disposent d’aucun moyen réel de participer
à la vie de leur pays
d’accueil, et ne peuvent participer de leurs cultures d’origine que de
manière
tronquée, méfiante, passive : ces cultures deviennent en
certains cas des
cultures du retirement. Aucun des choix gouvernementaux ne propose une
véritable politique de la Relation : l’acceptation franche
des
différences, sans que la différence de l’immigrant soit
à porter au compte d’un
communautarisme quelconque ; la mise en oeuvre de moyens globaux et
spécifiques, sociaux et financiers, sans que cela entraîne
une partition d’un
nouveau genre ; la reconnaissance d’une interpénétration
des cultures, sans
qu’il y aille d’une dilution ou d’une déperdition des diverses
populations
ainsi mises en contact : réussir à se situer dans ces
points d’équilibre serait
vivre réellement l’une des beautés du monde, sans pour
autant perdre de vue les
paysages de ses horreurs.
Si chaque nation n’est pas habitée de ces principes essentiels,
les nominations
exemplaires sur la base d’une apparence physique, les discriminations
vertueuses, les quotas déculpabilisants, les financements de
cultes par une
laïcité forcée d’aller plus loin, et toutes les
aides versées aux humanités du
Sud encore victimes des vieilles dominations, ne font qu’effleurer le
monde
sans pour autant s’y confronter. Ces mesures laissent d’ailleurs
fleurir autour
d’elles les charters quotidiens, les centres de rétention, les
primes aux
raideurs policières, les scores triomphants des expulsions
annuelles :
autant de réponses théâtrales à des menaces
que l’on s’invente ou que l’on
agite comme des épouvantails, autant d’échecs d’une
démarche restée insensible
au réel.
Aucune situation sociale, même la plus dégradée, et
même surtout celle-là, ne peut
justifier d’un traitement de récurage. Face à une
existence, même brouillée par
le plus accablant des pedigrees judiciaires, il y a d’abord
l’informulable
d’une détresse : c’est toujours de l’humain qu’il s’agit,
le plus souvent
broyé par les logiques économiques. Une République
qui offre un titre de
séjour, ouvre en fait sa porte à une dignité
humaine à laquelle demeure le
droit de penser, de commettre des erreurs, de réussir ou
d’échouer comme peut
le faire tout être vivant, et cette République peut alors
punir selon ses lois
mais en aucun cas retirer ce qui avait été donné.
Le don qui chosifie,
l’accueil qui suppose la tête baissée et le silence, sont
plus proches de la
désintégration que de l’intégration, et sont
toujours très loin des humanités.
Le monde nous a ouvert à ses
complexités. Chacun est désormais un
individu, riche de plusieurs appartenances, sans pouvoir se
réduire à l’une
d’elles, et aucune République ne pourra s’épanouir sans
harmoniser les
expressions de ces multi-appartenances. De telles
identités-relationnelles ont
encore du mal à trouver leur place dans les Républiques
archaïques, mais ce
qu’elles suscitent comme imprécations sont souvent le
désir de participation à
une alter-République. Les Républiques « unes
et indivisibles » doivent
laisser la place aux entités complexes des Républiques
unies qui sont à
même de pouvoir vivre le monde dans ses diversités. Nous
croyons à un pacte
républicain, comme à un pacte mondial, où des
nations naturelles (des nations
encore sans État comme la nôtre) pourront placer leur
voix, et exprimer leur
souveraineté. Aucune mémoire ne peut endiguer seule les
retours de la
barbarie : la mémoire de la Shoah a besoin de celle de
l’esclavage, comme
de toutes les autres, et la pensée qui s’y dérobe insulte
la pensée. Le moindre
génocide minoré nous regarde fixement et menace d’autant
les sociétés
multi-trans-culturelles. Les grands héros des histoires
nationales doivent
maintenant assumer leur juste part de vertu et d’horreur, car les
mémoires sont
aujourd’hui en face des vérités du monde, et le vivre-ensemble
se situe
maintenant dans les équilibres des vérités du
monde. Les cultures
contemporaines sont des cultures de la présence au monde. Les
cultures
contemporaines ne valent que par leur degré de concentration des
chaleurs
culturelles du monde. Les identités sont ouvertes, et fluides,
et
s’épanouissent par leur capacité à se
« changer en échangeant » dans
l’énergie du monde. Mille immigrations clandestines, mille
mariages arrangés,
mille regroupements familiaux factices, ne sauraient décourager
la juste
posture, accueillante et ouverte. Aucune crainte terroriste ne saurait
incliner
à l’abandon des principes du respect de la vie privée et
de la liberté
individuelle. Dans une caméra de surveillance, il y a plus
d’aveuglement que
d’intelligence politique, plus de menace à terme que de
générosité sociale ou
humaine, plus de régression inévitable que de
progrès réel vers la sécurité…
C’est au nom de ces idées, du fait de ces principes seuls, que
nous sommes à
même de vous souhaiter, de loin, mais sereinement, la bienvenue
en Martinique.
Edouard
GLISSANT
Patrick
CHAMOISEAU