A l’heure où s’embrasent les
banlieues, la France entière s’interroge et apporte des
réponses variées,
contradictoires et passionnées à une situation que le
Président de la
république a qualifiée de crise de sens. C’est l’occasion
pour l’ensemble de la
société de se remettre en question et de comprendre
qu’elle a été coupable de
cécité, d’arrogance et d’égoïsme envers ceux
qu’elle a marginalisé, exclus et
laissé pour compte. Lorsqu’on refuse d’accepter
l’altérité de l’autre, sa
culture et son identité l’on se rend coupable d’une sorte de
crime contre son
humanité.
Or qu’a t-on fait pendant les
décennies qui ont suivi les décolonisations et qui ont
entraîné les émigrations
de la misère du monde ?
On a posé comme postulat qu’en
dehors de la civilisation franco-française, il n’ y avait point
de salut
possible. On a posé comme contre-postulat
l’infériorité naturelle et historique
d’une partie de l’humanité au motif qu’elle n’était pas
blanche, occidentale et
française jusqu’à la moelle des os. On a refusé de
voir le racisme au quotidien
alors même que les regards, les réflexions, les
idées, les comportements, les
pratiques suintaient le refus ou la folklorisation des
« minorités
visibles ».
Cela se traduisait notamment
par une sorte de surprise extasiée devant celui qui maniait bien
la langue
française et par une commisération dédaigneuse
envers celui que l’on décrétait
inassimilable.
Entre assimilation et
exclusion, les voies étaient toute tracées pour mener
à l’honneur ou à
l’indignité. C’était oublier que la France, du fait de
son histoire, a une
vision mythique d’elle-même qui repose sur bien des silences et
qui ne
correspond pas à la réalité d’aujourd’hui. D’une
certaine façon, les banlieues
brandissent un miroir dans lequel les mots liberté,
égalité, fraternité sont
mis en charpies. Ce ne sont pas les banlieues qui les ont
déchirés, ce sont
toutes les institutions, tous les rouages d’une société
qui ne veut pas
admettre qu’on ne colonise pas impunément.
Depuis la deuxième guerre
mondiale, des voix se sont élevées pour protester contre
« l’innocence
française ». Elles n’ont pas été
entendues. Des voix se sont élevées pour
casser la bonne conscience française. Elles ont
été condamnées, étouffées,
combattues. Des voix se sont élevées pour proposer une
manière moins abstraite
de concevoir la liberté, l’égalité, la
fraternité. Elles ont été ignorées. Je
pense en particulier à celles d’Aimé Césaire, de
Frantz Fanon, de Jean-Paul
Sartre, de tous ces anticolonialistes qui ne faisaient que brandir
« une
postulation irritée de la fraternité ». Il
était alors coutume de
stigmatiser leur « ingratitude », leur
« racisme » ( Eh,
oui !), leur pensée politiquement incorrecte.
C’est parce que la France n’a
pas voulu entendre ces voix là qu’elle est aujourd’hui dans une
impasse théorique,
intellectuelle, sociale et culturelle.
Car ce qui se passe c’est que
le débat « colonial » prend feu
aujourd’hui dans les banlieues. Je
dis bien débat « colonial ». Le vieux
débat du droit à la différence.
Le vieux débat du droit à la ressemblance. Le vieux
débat qui pose ni plus ni
moins la question de la reconnaissance de l’autre dans une
société
multiculturelle, multiethnique et multiconfessionnelle. Le vieux
débat posé
depuis le XVIème siècle sur ce qu’Edouard Glissant
appelle aujourd’hui la « relation ».
Débat biaisé pour cause de
citoyenneté, de républicanité et je le
répète de cécité.
Parce qu’au fil des siècles la
France s’est forgée une idéologie coloniale qu’elle finit
par appliquer contre
elle-même ! A preuve le
« mépris » des Parisiens pour les
provinciaux. Le « mépris » des
élites (souvent parisiennes) pour
« la France d’en-bas ». Le
« mépris » des français de
l’hexagone pour les français d’outre-mer et pour finir le
« mépris »
à l’encontre des banlieusards.
Qu’on ne vienne pas me parler de
Zidane ou de Thuram. Ce sont des exceptions, des accidents, que l’on
utilise
pour renforcer la bonne conscience collective.
Moi je parle de ceux qu’on
appelle les « gens de couleur » comme si le blanc
n’était pas une
couleur ! Je parle de ceux qui ont vu leur père
humilié par la misère,
l’incompréhension et les violences psychologiques ou physiques.
Je parle de
ceux que l’on tutoie dans les commissariats. Je parle de ceux dont on
nie
l’histoire. Oui, Napoléon était raciste ! Oui, il a
rétabli l’esclavage !
Oui, l’école française ignore la pièce de
Lamartine « Toussaint
Louverture » ! Oui, l’œuvre de Césaire a
été retirée des programmes
officiels ! Oui, la représentation des DOM dans
l’imaginaire français est
une catastrophe et souvent une insulte. Soleil, plage, sexe, paresse
etc. Le
moindre « hexagonal » qui débarque
s’arroge le droit de critiquer, de
comparer et de vouloir imposer ! Si j’en parle c’est que d’une
certaine
façon les banlieues sont les D.O.M de l’hexagone, dans
l’hexagone. Elles ne
souffrent pas seulement d’un manque d’espérance, d’un manque de
sens, d’un
manque de confort. Elles souffrent considérablement d’un manque
de respect, de
considération, de reconnaissance et de dignité.
Des banlieues sortent aussi des
sportifs, des artistes, des intellectuels, etc. On l’oublie trop
souvent. L’on
préfère les clichés anesthésiants et les
mensonges réconfortants. Dans les
banlieues vivent ceux qui sont moins français que les autres
parce qu’on ne
leur a pas laissé le choix. Enfermés dans la spirale de
l’échec annoncé, ils
ont inventé, pour survivre, une contre-culture. Cette
contre-culture là peu ont
tenté de la décrypter, de l’entendre, de la comprendre.
Les uns en ont fait un
exotisme, les autres une marchandise. Pourtant elle disait
déjà tout. Le ras-le-bol,
l’exaspération, le manque de confiance, le sentiment
d’être piégé et manipulé
dans une France méfiante, haussée sur les talons de son
prestige, réticente à
la fraternité et qui ne veut rien entendre en dehors des
abstractions, des
modes et des tics des élites parisiennes.
Aujourd’hui cette
contre-culture se fait suicidaire. C’est un appel au secours ! Les
banlieues brûlent et l’on déverse sur elles toute une
série de
« mesures ». Elles ne seront pas inutiles mais
l’essentiel n’est pas
là. L’essentiel impose cette urgence de décoloniser les
esprits, les
imaginaires pour comprendre enfin qu’il n’y a plus de français
de seconde zone,
plus de français bâtard, plus de français standard,
plus de sous-français mais
qu’il n’y a que des hommes et des femmes qui aspirent à vivre la
plénitude de
leurs droits dans une France plurielle que les
télévisions, les films, les
médias refusent de voir comme elle est. Cécité,
vous dis-je !
Dans les cartons des domiens
(et des banlieusards) dorment des projets de films, de romans, de
pièce de
théâtre, d’entreprises, de carrière que des
décideurs de mauvaise foi bloquent
au motif que les français ne sont pas prêts pour
ça !
Si l’on veut que s’éteignent
les incendies et les fureurs, il faut commencer par être
prêt pour ça : admettre
que nul n’a le monopole de la francité et comprendre qu’il
existe DES français.
A leur manière, ces jeunes révoltés sont les
petits-fils d’Aimé Césaire et de
tant d’autres ! Les fils d’Edouard Glissant et de tant
d’autres ! Les
enfants d’une France à conjuguer au pluriel. Ils ne sont pas
tous des
saints ! Moi non plus ! Vous non plus !
Ernest Pépin