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« Comment lutter ensemble contre les discriminations à l’embauche ? »

organisée par AIDE Fédération

Garcin MALSA

Mesdames, Messieurs,

Je vous parle depuis la Caraïbe, espace américain marqué par une longue histoire de l’esclavage des noirs, de la traite négrière transatlantique et de l’extermination des Amérindiens.

Je vous parle au nom de tous ceux qui ont été mis hors humanité pendant plus de 3 siècles et dont les héritiers continuent d’être discriminés sous des formes variées dans toutes les parties du monde.

Est-ce une fatalité ?

Dans l’histoire de l’humanité, rien n’a été construit au hasard. Tout ce qui relève de la volonté humaine fait appel à la raison et fait primer l’intérêt individuel, collectif, communautaire ou national.

Aussi, l’établissement du Code Noir (1685) par Colbert régentant l’esclavage et la traite négrière transatlantique a été réalisé au profit des esclavagistes et contre les peuples d’Afrique.

Aujourd’hui toutes les discriminations que vivent les descendants d’africains déportés ainsi que d’autres personnes issues des pays colonisés, sont organisées au nom d’une politique nationale raciste, discriminatoire programmée par des responsables politiques qui gèrent ces nations.

Nous savons aussi que c’est par leur volonté que les êtres humains peuvent modifier ce qu’ils ont mis en place. C’est pourquoi des rassemblements sont nécessaires pour faire le point, confronter les idées et rappeler avec force et symbole ce qui fut, ce qui est et ce qu’il y a lieu d’espérer.

Mesdames, Messieurs les personnalités de l’UNESCO, Mesdames, Messieurs,

Tous les anniversaires concernant les Droits de l’homme sont toujours difficiles. D’abord parce qu’un tour d’horizon de la situation internationale démontre les survivances multiformes de la barbarie, des génocides et des massacres. A chaque fois, on mesure combien le « monde libéré de la terreur » qu’ambitionnait la grande Déclaration n’est pas encore à notre portée.

Les droits civils et politiques, les droits économiques, sociaux et culturels, constituent de vastes chantiers pour tous les gouvernements du monde et aussi pour toutes les grandes institutions internationales. Chaque jour qui passe nous montre combien la globalisation libérale, financière et marchande par laquelle le monde est aujourd’hui malmené, crée de nouveaux mécanismes qui à leur tour, avec des modalités parfois inédites, broient des millions d’êtres humains et compromettent l’avenir de beaucoup de peuples - quand ce n’est pas celui de la planète elle-même.

Mais je sais aussi que lorsqu’un péril augmente, ce qui sauve augmente aussi. Et c’est pourquoi je ne m’étonne par de voir combien, dans tous les pays du monde et dans beaucoup d’institutions internationales, des hommes et des femmes, souvent anonymes, se battent et agissent pour que cette magnifique idée des droits intangibles accordés à la personne humaine, soit préservée, défendue, étendue. Donc nous pouvons être graves mais pas désespérés.

Mais le chantier est si vaste que je voudrais attirer votre attention sur deux aspects qui me tiennent à cœur.

Les nations naturelles

Le premier c’est que la vie internationale n’est absolument pas démocratique. Dans beaucoup d’institutions qui s’occupent de la régulation mondiale et de ses effets sur les individus, il n’existe de représentation reconnue que sous la forme d’Etats constitués. Les organisations non gouvernementales (ONG) qui parviennent à se faire entendre sur la scène internationale ne disposent pas de l’audience qu’elles devraient mériter. Seuls les Etats constitués et reconnus peuvent vraiment, et pas toujours dans des conditions équivalentes, faire valoir les droits des peuples et des hommes qu’ils représentent.

De ce fait, beaucoup de « nations naturelles » sont laissées dans l’ombre. J’appelle « nations naturelles », ces entités humaines qui disposent de leur propre trajectoire historique, culturelle identitaire, et que les mauvais coups du sort, ou du colonialisme, n’ont pas permis d’accéder à une souveraineté pleine et entière, exprimée par la constitution d’un Etat. Pourtant ces entités existent, ce sont des nations naturelles et elles ont potentiellement les mêmes droits que toutes les nations du monde. Aucune d’elle, à aucun moment de l’actuelle vie internationale, ne peut donner son avis, ni sur sa propre destinée, ni sur la destinée du monde qui, pourtant, leur appartient autant qu’aux autres et dans le devenir duquel leur devenir se joue.

La prise en compte des nations naturelles, des nations sans Etats, comme la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, et bien d’autres encore, est une urgence pour la communauté internationale. Personne ne peut aujourd’hui être laissé de côté. La vie internationale que nous devons construire, ces modalités du vivre- ensemble que nous devons élaborer à l’échelle du monde, demandent que plus de justice, plus d’équité, plus de démocratie, plus de partage, soient injectés dans le fonctionnement des entités comme l’Europe, le conseil de sécurité de l’ONU, le FMI, la Banque mondiale ou l’Organisation Mondiale du Commerce... Retenir comme seul critère de participation à la vie internationale l’expression d’un Etat constitué est une pauvreté conceptuelle qui ne correspond pas à la réalité du monde d’aujourd’hui, ni à ses complexités. La vie du monde est un écosystème qui a besoin d’être riche de la diversité des cultures et des hommes. La vie du monde est un écosystème qui demande que les droits fondamentaux des hommes et des femmes qui relèvent d’une nation naturelle, soient reconnus de plein exercice, et respectés.

La mondialité

L’autre point sur lequel je voudrais intervenir se situe du côté des droits économiques, culturels et sociaux. C’est vrai que les barbaries, les génocides, les massacres, les tortures et les emprisonnements arbitraires sont monstrueux et qu’ils doivent mobiliser toute notre vigilance. Mais nous devons demeurer très attentifs à des phénomènes, plus subtils, moins spectaculaires et qui, à mon avis, sont tout aussi dangereux et portent atteinte tout autant aux droits humains les plus précieux.

La globalisation libérale financière et marchande nous empêche de bien voir une autre mondialisation qui elle aussi se développe à une vitesse stupéfiante. Cette autre mondialisation que le penseur Edouard Glissant appelle la « mondialité », c’est la mise en relation des races, des langues, des dieux, des cultures et du génie intime des peuples. Cette mise en relation modifie profondément les vieilles catégories raciales et identitaires. Si on prend l’exemple d’une vieille République comme la France, patrie des Droits de l’homme, elle connaît ce que tous les pays développés du monde connaissent à une échelle étonnante : le mélange des hommes, de leurs phénotypes et de leurs cultures. Toutes les sociétés du monde sont aujourd’hui multi-trans-raciales, multi-trans-linguistiques, multi-trans-religieuses... La préposition « trans » signifie qu’il ne s’agit pas de la simple juxtaposition de la diversité culturelle et humaine du cosmopolitisme classique. Il s’agit de la mise en œuvre d’une culture composite, d’une culture des mélanges, qui fait que dans beaucoup de pays, comme par exemple dans les banlieues françaises, des êtres humains se trouvent là où des races, des religions, des origines géographiquement différentes, se frottent, s’interpénètrent, se modifient, et génèrent des individus relevant de multiples appartenances.

Ceux qui ont incendié les banlieues françaises, ne sont pas étrangers à la nation française. Ce sont des enfants de la France. Mais ce sont des enfants qui relèvent d’appartenances multiples. Ils relèvent souvent et en même temps de la France, du pays du Maghreb, ou de l’Afrique noire, des Antilles ou d’ailleurs...Leur imaginaire relève souvent d’un frottement de religion chrétienne et musulmane. Et leurs exaspérations sont souvent des appels de détresse qui visent simplement à être reconnus.

Reconnus comment ?

Reconnus dans leur complexité. Reconnus dans leurs multi-appartenances. Reconnus sans avoir à choisir un petit bout d’eux-mêmes.

C’est dans cette complexité nouvelle qu’ils demandent que leurs droits soient reconnus par ces vieilles républiques. Cette nouvelle complexité d’être humains à qui on ne saurait attribuer une seule race, une seule religion, une seule langue, une seule appartenance, est un nouveau contexte pour les droits humains. Cela demande qu’une nouvelle charte internationale puisse reconnaître cette complexité-là. Le monde nous traverse tous. Je suis antillais, et à ce titre, je relève des Amériques, de l’Europe, de l’Afrique, de l’Inde... De plus en plus d’être humains auront à ajouter à leur nationalité d’origine, de multiples citoyennetés qui leur permettront d’exprimer la richesse de leur être...

Un autre imaginaire

Autre élément tout aussi important, c’est que l’atteinte aux droits de l’homme dans le contexte libéral et financier, peut être insidieuse. Nous voyons combien les discriminations à l’embauche, au droit du travail, au droit au logement, au droit à vivre en famille, sont souvent liées à des apparences physiques.

Quand on est d’un phénotype non-occidental, on a beaucoup de mal à vivre dans les vieilles Républiques ou dans les vieilles démocraties qui pourtant proclament haut et fort la liberté, l’égalité et la fraternité. C’est un véritable poison qui, à terme, mine les sociétés multi-trans-culturelles en train de se développer sous nos yeux. Le vivre ensemble demande, bien entendu, que des dispositifs juridiques concrets soient mis en œuvre, de même que des actions positives permettant à des individus discriminés de surmonter des obstacles liés au poids de l’histoire et des représentations. Des actions positives qui devraient leur permettre de suivre avec autant de succès que les autres, un parcours normal jusqu’aux plus hautes instances, dans tous les postes et dans tous les domaines de leur pays d’accueil ou même dans leur pays d’origine.

Cette démarche est loin d’exister dans un pays comme la France où liberté et égalité demeurent toujours des droits inaccessibles pour ceux qu’accablent pauvreté, exclusion sociale et misère. Les statistiques montrent que le chômage des jeunes issus de l’immigration identifiés par ces noms ou ces appartenances à une origine présumée, alors qu’ils sont le plus souvent nés en France, qu’ils sont éduqués en France, est trois fois supérieur à celui des jeunes français.

Ecoutons donc Aimée CESAIRE dans « le discours sur le colonialisme » : « Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo- humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’Homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. »

Dans les Départements d’Outre-Mer (DOM), Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, le taux de chômage est trois fois plus fort que celui de la moyenne nationale française. Ce qui montre bien qu’il y a discrimination entre les départements de l’hexagone et ceux d’outre-mer. Cette discrimination est ressentie avec autant d’indignation et de malaise que l’on observe que les cadres qui dirigent les services de l’Etat ou les Institutions financières liées à l’Etat sont des français originaires de l’hexagone, alors que de nombreux originaires des DOM souvent plus diplômés ou expérimentés que ces cadres dirigeants sont installés en position subalterne. Les structures privées installées dans ces départements français fonctionnent aussi selon le même schéma.

En dépit des déclarations s’appuyant sur les principes des droits de l’homme et des citoyens, en dépit des riches apports faits, quelque fois au prix de leur vie, par les originaires d’outre-mer et leurs ancêtres, à la société française, en dépit des demandes rejetées d’intégration réclamées par les parlementaires, les organisations associatives toutes tendances confondues, l’Etat français reste sourd. Il applique à l’égard des départements lointains d’outre-mer et de leur ressortissants le principe de Colbert tire du Code Noir : « La colonie est faite par et pour la métropole ».

Ce qui est important, c’est qu’une grande politique culturelle mondiale doit être mise en œuvre pour toucher et modifier nos imaginaires. Les droits humains dans cette complexité nouvelle (cette complexité où les diversités des hommes se touchent, se côtoient, se mélangent, se traversent mutuellement, s’additionnent dans l’expression de multi-appartenances complexes) demandent pour être mieux appliqués et respectés, un autre imaginaire. Un imaginaire de la diversité, un imaginaire de la complexité, semblables à celui qui produit l’équilibre, l’harmonie et la beauté de tous les biotopes, tous les écosystèmes. Cela demande la mise en œuvre mondiale d’une politique culturelle de la diversité - pas seulement la diversité juxtaposée, mais aussi de la diversité qui produit dans cesse des êtres humains plus riches, des êtres humains plus complexes, et plus ouverts au monde que ceux que les vieilles identités et les vieilles cultures avaient produits. Une charte internationale de la multi-appartenance serait la bienvenue.

Pour conclure, je voudrais ajouter à ma modeste réflexion ces propos d’Aimée CESAIRE tirés du « Discours sur le colonialisme » et qui peuvent s’aisément s’appliquer au contexte actuel : « Nous ne sommes des hommes du « ou ceci ou cela ». Pour nous, le véritable problème, n’est pas d’une utopique et stérile tentative de réduplication, mais d’un dépassement. Ce n’est pas une société morte que nous voulons faire revivre... C’est une société nouvelle qu’il nous faut, avec l’aide de tous nos frères, une société riche de toute la puissance productive moderne, chaude de toute la fraternité antique ».

Garcin MALSA
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