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Des locataires encombrants


Trouver un logement lorsqu'on est noir est un casse-tête. Mais ce n'est pas simple non plus pour les bailleurs. Témoignage politiquement très incorrect de Mourad Ghazli, cadre UMP.

Jean-Michel Décugis, Christophe Labbéet Olivia Recasens

Une convention d'un an pour lutter contre les discriminations dans l'accès au logement. C'est ce que vient de signer la Fédération nationale de l'immobilier (FNAIM) avec la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité. Un geste symbolique pour un sujet sensible parce qu'il touche en premier lieu les familles antillaises ou d'origine africaine. « J'ai en tête le cas d'une Française de souche qui avait décroché un appartement et dont le propriétaire a subitement changé d'avis lorsqu'elle a envoyé son fils de couleur déposer le chèque de garantie », explique Georges Cavallier, qui a rendu en mars, pour le compte du Conseil national de l'habitat, un rapport sur les discriminations dans l'accès au logement. « La couleur de la peau suffit à loger Antillais et Africains à la même enseigne, celle de la discrimination, quels que soient leur niveau social, leur degré d'intégration ou leur nationalité », dénonce Patrick Lozès, le président du Conseil représentatif des associations noires.

Au premier rang des raisons invoquées par les propriétaires pour ne pas louer à des familles noires, on trouve la crainte du loyer impayé. Mais pas seulement. « Beaucoup de personnes pratiquent une discrimination réflexe, précise Patrick Lozès. Elles ne sont pas racistes, mais ne veulent pas louer à une famille noire par principe de précaution. » Les préjugés sont toujours les mêmes : la peur de se retrouver avec des dossiers de candidature falsifiés, la crainte de voir son appartement suroccupé par une famille nombreuse, l'appréhension de modes de vie qui déclencheraient les protestations du voisinage et la hantise de récupérer un logement dégradé. Ces griefs, Jean Perrin, le président de l'UNPI, l'association qui regroupe les bailleurs privés, les connaît. « Depuis les émeutes en banlieue, un verrou a sauté. La plupart de ceux qui refusent de louer à des Africains m'expliquent avoir vécu des expériences douloureuses. Beaucoup préfèrent laisser leur logement vacant plutôt que de risquer de le récupérer en mauvais état. » A l'UNPI, la proposition du Premier ministre de généraliser à l'accès au logement le « testing » antidiscrimination a provoqué un tollé. « On veut continuer à choisir nos locataires. Ce n'est pas en piégeant les propriétaires que l'on va lutter contre la discrimination », s'énerve Jean Perrin. L'annonce de Dominique de Villepin est également brocardée par des cadres de l'UMP. Tel le secrétaire national du Parti radical Valoisien, Mourad Ghazli, interviewé par Le Point, qui fait valoir ses déboires de propriétaire pour déclarer irréalistes les solutions proposées par le Premier ministre.

Comme l'explique Jacqueline Costa-Lacoux, directrice de recherche au CNRS et membre du Haut Conseil à l'Intégration, « la fracture n'est pas seulement sociale, elle est aussi culturelle. On a vécu la même chose après guerre avec les familles bretonnes qui quittaient leur ferme pour des HLM et faisaient scandale en stockant leurs pommes de terre dans la baignoire ». Certains déplorent aujourd'hui une machine à assimiler grippée mais, pour Jacqueline Costa-Lacoux, il n'y a pas de fatalité. « En milieu urbain, on ne peut pas se contenter de juxtaposer les cultures. Il suffirait de transmettre un minimum de règles de vie en collectivité. » Quand certains locataires jettent leurs poubelles par la fenêtre, les bailleurs sociaux préfèrent payer des sociétés privées pour nettoyer plutôt que de faire de la pédagogie. « Le problème est qu'aujourd'hui on est dans une victimisation généralisée, entretenue par des associations censées lutter contre les discriminations, qui aboutit au résultat inverse », ajoute la sociologue. D'un côté on stigmatise les « racistes », de l'autre les « victimes ». Le tout dans une logique d'affrontement alors que nous vivons dans une société de plus en plus métissée. Aujourd'hui, en France, un mariage sur quatre est un mariage mixte

« Il y a trop de moulins à paroles généreuses qui vivent en dehors de la réalité »

Mourad Ghazli, 31 ans, secrétaire national du Parti radical valoisien (UMP), est propriétaire de plusieurs logements en région parisienne. Fils d'ouvrier, l'élu a grandi dans un quartier HLM d'Aubagne (Bouches-du-Rhône) avant de s'installer à Paris à 17 ans pour rentrer à l'Insep. Champion du monde de jujitsu, et membre de l'équipe de France, il a longtemps cumulé deux emplois pour pouvoir réaliser son rêve : investir dans la pierre.

Le Point : Que pensez-vous des mesures Villepin contre les discriminations dans le domaine du logement ?

Mourad Ghazli : Les sanctions contre les agences immobilières ne feront pas évoluer la discrimination, elles pousseront plutôt à la dissimulation. Faire une politique seulement répressive suppose que tous les propriétaires sont racistes.

J'ai toujours loué mes appartements en fonction d'un seul critère : le paiement du loyer. Je n'ai jamais fait de sélection selon les origines ou la catégorie sociale. Je souhaitais mélanger tous les profils. Parfois, d'anciens locataires me téléphonaient pour me dire d'arrêter de loger des Africains, les agences critiquaient ce qu'elles appelaient mon « inconscience ». Mais je ne cédais pas. Aujourd'hui, je me retrouve avec plus de 50 000 euros de loyers impayés, sans compter les charges. Auxquels s'ajoutent aussi les frais de justice pour récupérer mon argent. Pendant ce temps, je dois continuer de payer mes impôts fonciers, qui s'élèvent à 21 000 euros.

Savez-vous que vous risquez des poursuites en ne louant plus à une catégorie de la population française ?

Tous mes impayés et retards de loyers sont le fait de mes locataires africains. N'inversons pas les rôles ! Je ne fais ni dans la fiction ni dans la sociologie : les noms et les dettes sont là. Qui se préoccupera de ma famille en cas de faillite personnelle ? Si j'avais respecté la règle en vigueur, qui veut que le propriétaire exige de son locataire des revenus trois fois supérieurs au loyer, aucun de mes locataires africains n'aurait pu décrocher un appartement. Il y a près de deux ans, j'ai loué un petit deux-pièces à Villeneuve-Saint-Georges à un Africain. Et ce contre l'avis de mon agence. Je lui ai fait confiance. Mais il m'a caché qu'il avait quatre enfants. C'était impossible pour moi de le savoir : il est interdit de demander le livret de famille. Il m'a payé à la bonne date seulement deux fois. Pourtant, il continuait à toucher les APL. Il se chauffait en faisant bouillir de grosses marmites d'eau pour faire des économies d'électricité. Résultat : l'humidité a attaqué les murs et le sol. Quand j'ai récupéré l'appartement au bout de dix-huit mois, c'était un taudis. Mon locataire m'a laissé une ardoise de 8 000 euros. J'ai embauché un détective pour essayer de récupérer l'argent. Ce qui me coûte 620 euros. Et je ne suis pas sûr que cela marche. Un autre de mes locataires africains se fournissait en électricité grâce à un branchement sauvage sur les parties communes. Lui non plus ne payait pas son loyer.

Ne risquez-vous pas d'être attaqué par les associations antiracistes et de mettre en porte-à-faux vos amis politiques ?

J'assume ! Qu'on me garantisse le paiement de mes loyers et là je recommencerai, comme je l'ai toujours fait, à louer mes logements à tout le monde. Il y a trop de moulins à paroles généreuses qui vivent en dehors des réalités et dont la profession est de critiquer les gens comme moi, qui agissent, qui risquent leur argent et qui en plus se font traiter de racistes. Si le gouvernement ne me protège pas contre les abus et les mauvais payeurs, je sélectionnerai mes locataires en demandant des revenus et des cautions suffisamment dissuasifs.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Il faut raccourcir les délais de procédure en créant une instance judiciaire ne traitant que les conflits liés au logement, sur le modèle des prud'hommes, avec des représentants de locataires et de propriétaires. Créer une caisse de garantie de loyers impayés et d'indemnisation en cas de dégradation volontaire, sanctionner les locataires qui refusent de payer leur loyer. Suspendre l'impôt foncier tant que le propriétaire n'a pas perçu ses loyers et interdire au débiteur de percevoir les allocations logement tant qu'il ne s'est pas acquitté de sa dette Propos recueillis par J.-M. D., C. L. et O. R.

« Il faudrait intégrer le critère de l'origine dans les enquêtes sur l'accès au logement »

Le Point : Comprenez-vous que l'on puisse, comme Mourad Ghazli, secrétaire national du parti radical valoisien, ne plus vouloir louer à des populations d'origine africaine ?

Maurice Aeschlimann : Décider à partir de critères raciaux de ne pas louer son logement est déplorable. A partir d'un ou deux cas, on ne peut pas généraliser à toute une population.

Que pensez-vous du « testing » du Premier ministre ?

C'est une réponse parmi d'autres. C'est visiblement indispensable, mais il n'est pas sûr que cela s'avère efficace. La peur du gendarme est nécessaire, mais il faut aussi remotiver les propriétaires en faisant respecter leurs droits quand ils sont confrontés à des locataires insolvables ou en surnombre.

Faut-il mettre en place une discrimination positive avec l'instauration de quotas ?

Oui, mais il faut d'abord connaître le profil des victimes de discrimination au logement. Actuellement, on manque d'informations. Dès que l'on fait référence à une origine ethnique, tout le monde s'excite. Par exemple, sur les formulaires d'attribution des logements sociaux, on n'a pas le droit de mentionner le pays de naissance. On est dans le politiquement correct, du coup on reste dans le non-dit. Il faudrait intégrer le critère de l'origine dans les enquêtes sur l'accès au logement. A compétence égale, j'essaie, à Asnières, de pratiquer cette discrimination positive pour le recrutement des employés municipaux. Il serait aussi envisageable de le faire pour l'accès au logement, à condition que les associations ne me tombent pas sur le dos. Ni les parlementaires ni les gouvernants n'ont jamais été actifs à ce sujet. Depuis trente ans, tout le monde se trompe.

La création de la Haute autorité de lutte contre les discriminations vous paraît-elle être une réponse adaptée ?

Le principe est bon. Elle pourra accroître la visibilité sur les discriminations. Reste à voir si cela génère des changements d'attitude. On l'a saisie sur certains cas pour juger de son efficacité Propos recueillis par J.-M. D., C. L. et O. R.

1. Groupe d'étude et de lutte contre les discriminations.
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