Au terme d'une année
mouvementée qui le voit
caricaturé en Le Pen sur les murs de Paris, Nicolas Sarkozy
s'explique dans Libération.
Entretien musclé.
Que
pensez-vous de l'affiche d'Act Up sur les murs de Paris qui reproduit
une photo
de vous avec le slogan «Votez Le Pen» ?
Cette
affiche est directement inspirée des méthodes du Front
national. Cela porte un
nom : l'amalgame. On ne dénonce pas l'extrémisme en
étant soi-même extrémiste
et en cédant à la pratique systématique de
l'amalgame. Voilà ce que je dis aux
dirigeants d'Act Up.
Donc
l'extrémiste, c'est vous ?
Ne
faites pas semblant de ne pas comprendre. Je ne pense pas que l'on ait
le droit
de s'opposer avec des méthodes pareilles. Pour ma part, je ne me
mets pas dans
le camp des extrêmes. Jamais personne ne m'y a mis, d'ailleurs.
Est-ce
que vous n'avez pas parfois honte de votre manière de
réagir aux événements
sans aucun recul, et parfois sans beaucoup de réflexion ?
Est-ce
une question ou une déclaration militante ? Venant d'un journal
dont le manque
de recul est une caractéristique, je pourrais prendre votre
question comme un
hommage ! Pour le reste, je suis un républicain scrupuleux, sans
doute moins
sectaire que vous.
Vous
êtes ministre, pas journaliste...
Le
fait d'être ministre ne vous disqualifie pas en tant
qu'être humain. Comment
pouvez-vous dire une chose aussi outrancière ? Alors que j'ai
été le ministre
de l'Intérieur qui a connu vingt-cinq nuits d'émeutes et
que, à la différence
de tous les pays qui ont connu ça, il n'y a eu ni morts ni
blessés graves. Et
que tout le monde, y compris votre journal, a noté la
maîtrise des forces de
l'ordre. Je ne crois pas qu'on puisse croire que les forces de l'ordre
aient pu
être maîtrisées par un ministre qui ne serait pas
maître de lui-même. Il y
aurait contradiction. Depuis quatre ans, j'ai porté des
débats qui, dans nombre
de cas, étaient en opposition frontale avec les thèses du
Front national. Le
FN, par exemple, se bat sur le thème de l'immigration
zéro. Je n'ai jamais
défendu cette thèse. J'ai défendu les quotas
d'immigrés, c'est-à-dire une
immigration positive. Je suis l'homme politique en France qui s'est le
plus
battu pour la discrimination positive. C'est une idée nouvelle
qui est
exactement le contraire de l'idéologie véhiculée
non seulement par l'extrême
droite, mais aussi par une partie de la droite. Troisièmement,
j'ai écrit dès
2001, dans mon livre Libre, que j'étais favorable au
vote des étrangers
aux municipales. Je ne crois pas que Jean-Marie Le Pen soit d'accord
pour
donner le droit de vote aux immigrés. Quatrième
élément : j'ai été celui qui a
porté la question de l'islam en France. J'ai dit que l'islam
était une grande
religion de France, qu'elle devait être représentée
dans le cadre des
institutions de la République, et que, si les musulmans
pratiquants n'étaient
pas au-dessus des lois, ils n'étaient pas non plus au-dessous.
J'ai d'ailleurs
été attaqué violemment sur ce sujet par Villiers
et Le Pen. Cinquième élément:
je suis le ministre de l'Intérieur qui a fait voter la
suppression de la double
peine à l'unanimité. Sixième élément
: pour les lycéens dont les parents n'ont
pas de papiers, j'ai pris la décision lourde d'arrêter les
expulsions durant
l'année scolaire ; sur toutes ces questions, j'ai exprimé
un diagnostic et une
vision de notre société. Et vous osez dire que je devrais
avoir honte ? C'est
vous qui devriez avoir honte de poser une question aussi contraire
à
l'objectivité la plus élémentaire.
Tout
cela, personne ne vous le conteste. Mais quand vous parlez de
«racaille» en
vous rendant à Argenteuil, n'est-ce pas une réaction qui
manque de recul ?
L'émission Arrêt sur
images de Daniel
Schneidermann a démontré les choses. Quand
j'arrive à Argenteuil, c'est une personne qui me dit depuis le
premier étage,
une personne maghrébine par ailleurs : «M. Sarkozy,
débarrassez-nous de ces
racailles, on n'en peut plus, on a peur.» Et je
réponds : «Oui, madame,
faites-moi confiance, on va vous débarrasser de ces
racailles», visant les
gens qui lançaient des tessons de bouteille et autres
projectiles. Je ne vois
rien qui soit si peu que ce soit antirépublicain dans ce que
j'ai fait durant
ces trois semaines de violences, ni durant mes trente ans de vie
politique.
Vous
parlez de la pratique de l'amalgame par les extrêmes. Justement,
beaucoup de
gens ont eu l'impression que la réponse du gouvernement à
la crise des
banlieues s'est faite sur la stigmatisation des étrangers.
Durcissement des
règles du regroupement familial, des mariages mixtes, du droit
d'asile,
dénonciation de la polygamie.
Cela
ne relève-t-il pas aussi de l'amalgame ?
Ce
dont vous parlez, ce sont des déclarations qui, en ce qui me
concerne, ont été
faites bien avant les événements de banlieue. En aucun
cas après. Je n'ai par
ailleurs jamais parlé de la polygamie dans le cadre de ces
événements. Je ne suis
pas de ceux qui font le moindre amalgame entre les étrangers et
les émeutes.
Sur la question de l'expulsion des étrangers pris en flagrant
délit de
violences urbaines, ce n'est pas moi qui ai inventé la loi qui
le permet. Et
mon devoir c'est d'appliquer la loi.
Sur
l'expulsion des étrangers, justement, est-ce que vous ne
remettez pas en selle
la double peine ?
Au
contraire. J'ai fait voter la suppression de la double peine : 700
étrangers y
ont échappé depuis. En l'occurrence, ce ne serait pas la
double peine, mais ce
serait la peine unique ! Soyons précis. Mais pourquoi ai-je
évoqué à
l'Assemblée nationale ma volonté d'appliquer la loi ?
C'était pour mettre en
garde les ressortissants étrangers contre une participation aux
émeutes.
Sachant
que très peu d'étrangers sont finalement concernés
par cette menace, sur des
centaines de personnes ayant participé à ces violences,
n'est-ce pas une
pratique de l'amalgame ?
Quand
j'ai dit que je demanderais l'expulsion des imams qui font des
prêches violents
depuis le 1er janvier, on en a expulsé 21 ou 22 ,
cela ne veut pas dire que
tous les imams font des prêches violents. De la même
façon que le mot
«racaille» ne visait pas tous les habitants de banlieue,
mais seulement les
voyous. Quand on a fait des sondages pour voir comment les habitants
des
banlieues avaient perçu ma manière de gérer la
crise, ils pensaient exactement
la même chose que moi. On a le droit de dire que la polygamie est
interdite en
France sans stigmatiser les étrangers. Votre comportement est un
comportement
d'ayatollah. Je parle de cette pensée unique qui conduit un
certain nombre de
gens à l'exaspération. Mais le débat, ce n'est pas
cela. Vous, vous pouvez vous
complaire dans des alliances avec le Parti communiste, avec
l'extrême gauche,
donner la parole à tous les extrémistes de la
création. Ça, c'est bien, puisque
c'est la pensée unique ! On ne peut plus rien dire dans notre
pays sans
qu'immédiatement on soit accusé
d'arrière-pensées nauséabondes ! C'est la
pensée unique qui est intolérable. Et je pense que c'est
vous qui êtes coupés
des réalités et de l'aspiration des gens. En interdisant
aux républicains de
parler librement, vous faites en vérité le lit du Front
national.
On
ne vous interdit pas de parler, vous avez sans arrêt la parole...
Vous
êtes sectaires ! C'est d'ailleurs une partie de vos
problèmes que ce décalage
total entre le côté systématique de votre
pensée et l'aspiration du plus grand
nombre. Si j'ai des bons sondages, si les gens se reconnaissent dans la
façon
dont j'ai géré les banlieues, ce serait donc parce que le
peuple est stupide ?
Vous, vous avez toujours raison et c'est le peuple qui se trompe ?
C'est
formidable : ou bien les Français ne me suivent pas, et dans ce
cas-là j'ai
tort, ou bien ils me suivent, et dans ce cas-là ce sont les
Français qui ont
tort. Mais vous, vous avez toujours raison. C'est exceptionnel ! Vous
ne doutez
donc jamais ?
Et
ne faites-vous pas un amalgame quand vous annoncez, dès le
début des événements
en banlieue, qu'il s'agit de bandes qui manipulent, alors que par la
suite le
rapport des RG va dire le contraire ?
Je
confirme les chiffres : 70 % des gens qui ont été
arrêtés avaient un passé
délictuel. La preuve : comment voulez-vous qu'il y ait eu 800
condamnations à
de la prison ferme s'il s'était agi de primodélinquants ?
Les deux tiers des
émeutiers étaient des multiréitérants (connus
de la police, ndlr). La
preuve, c'est qu'on ne va pas en prison quand on incendie une voiture
pour la
première fois ou qu'on jette des pierres sur les forces de
l'ordre.
Les
chiffres de la justice disent le contraire...
Les
deux tiers des personnes interpellées étaient connues des
services de police.
Ce n'est pas parce qu'une personne n'est pas condamnée qu'elle
n'a pas commis
d'infraction.
Le
Pen vous décerne des brevets de bonne pratique, et Lilian Thuram
déclare : «Le
discours de Sarkozy est dangereux, car il réveille le racisme
latent qui
sommeille chez les gens.» Cela ne vous trouble pas ?
Arrêtez
de citer Le Pen comme référence unique. Et vous, vous
n'êtes pas troublés
d'avoir dénoncé pendant vingt-cinq ans une
réalité que vous n'avez cessé
d'exalter et d'exciter ?
Vous
parlez de Lilian Thuram ?
Non,
de vous, Libération ! Quant à Thuram, je le
plains de pouvoir être si
caricatural. C'est un grand footballeur, ce n'est pas encore un
maître à
penser... Est-ce que vous n'êtes pas troublés que ces
véhémentes dénonciations
du FN n'ont abouti qu'à une seule chose : à enfler le
phénomène du FN ? Est-ce
que vous n'êtes pas troublés que la pensée unique
dont vous êtes vous, comme
d'autres, les porteurs, n'a conduit qu'à pousser à la
désespérance un certain
nombre de gens qui n'ont rien à voir avec le FN ? Est-ce que
vous expliquez
comment l'extrême droite a pu passer de 3 % au début des
années 80 à 25 % sous
François Mitterrand ? Est-ce que vous ne pensez pas qu'il
convient que, les uns
et les autres, on se remette en question dans notre façon de
parler, de faire
de la politique et de répondre aux angoisses des gens ? Ces
questions, est-ce
que vous ne vous les posez pas ? Est-ce que vous ne pensez pas, vous,
qui
perdez des lecteurs, qu'il y a un décalage entre la
réalité et ce que vous
écrivez ? Car qui sont les électeurs du FN ? Il y a sans
doute une petite
partie d'authentiques fascistes ou racistes, mais l'immense
majorité, ce sont
des gens qui poussent un cri d'appel au secours. Ils ont peur, ils se
sentent
abandonnés. Parce que nous, journalistes et politiques, nous
leur donnons le
sentiment de ne pas parler pour eux. Le fait que je sois entendu de
tous ces
gens devrait plutôt vous réjouir. On n'a pas le droit de
considérer que les 20
% de gens qui ont voté pour Le Pen sont à tout jamais
perdus pour la
République.
Donc,
vous pensez être un rempart essentiel contre la montée du
FN ?
Exactement.
Quant à monsieur Thuram, s'il pensait que j'étais si
proche du FN, il ne serait
pas venu discuter avec moi pendant une heure.
A
sa sortie, il a quand même déclaré que votre
discours réveillait le racisme
latent qui sommeille chez les gens.
Monsieur
Thuram, ça fait bien longtemps qu'il n'a pas été
dans les banlieues. Il vit en
Italie, avec un salaire qui le regarde. Permettez-moi de vous dire que
je
considère que je connais un peu mieux ce qui se passe dans les
banlieues
françaises que Lilian Thuram, qui a certainement une vision
nostalgique de ce
qui se passait dans les banlieues à l'époque où il
s'y trouvait.
Vous
dites la même chose de Jamel Debbouze ou de Joey Starr, ces stars
issues de
l'immigration qui invitent aujourd'hui les jeunes à voter en
2007 ?
Je
ne peux que me réjouir qu'ils appellent les jeunes à
voter, car voter c'est
participer à la vie de notre pays. Je suis moi-même
allé plus de 40 fois dans
les quartiers difficiles en tant que ministre de l'Intérieur,
justement pour
faire en sorte que ces quartiers soient mieux intégrés
à la vie de notre pays.
Mais je ne reconnais aucun titre à Joey Starr, compte tenu de
son passé, ni à
Jamel Debbouze de me donner des leçons de droits de l'homme ou
de respect des
autres. Nous pouvons comparer nos bilans.
Vous
pouvez donc nous annoncer que le score de Le Pen sera en très
nette baisse en
2007 ?
Je
ne sais pas, je ne lis pas dans le marc de café. Ce que je peux
dire, c'est
que, sur les dix élections législatives partielles et les
quelque 200
cantonales partielles, le FN a perdu en moyenne entre 30 et 40 % de ses
suffrages.
Que
répondez-vous à l'évêque d'Arras qui se
plaint des poursuites contre les
associations qui aident les migrants à Sangatte ?
Ecoutez,
dans le Calaisis, il y avait 3 000 personnes dans un hangar. Peu de
ministres
sont allés autant que moi dans le Calaisis. On ne peut pas dire
que je ne m'en
suis pas occupé. J'ai fermé Sangatte, j'ai divisé
par dix le nombre de
migrants, j'ai multiplié par deux le nombre de places dans les
centres
d'hébergement. N'oubliez pas que les migrants du Calaisis ne
souhaitent pas
rester chez nous. Ils ne demandent pas l'asile. Ils veulent aller au
Royaume-Uni. C'est vrai que j'ai aussi augmenté le nombre de
places de
rétention pour les reconduire dans leur pays.
Quelle
horreur ! Et que pensez-vous des déclarations du commissaire aux
Droits de
l'homme du Conseil de l'Europe, à propos du dépôt
des étrangers de Paris : «De
ma vie, sauf peut-être en Moldavie, je n'ai vu un centre pire que
celui-là»
?
Je
l'ai reçu.
Mais
qu'avez-vous fait pour le centre ?
Des
travaux de construction d'un nouveau centre sont engagés.
L'actuel sera fermé
avant l'été.
Vous
n'avez pas sanctionné les propos homophobes du
député UMP Christian Vanneste.
Est-ce une position tolérée au sein de votre parti ?
Ces
propos, je les ai dénoncés fermement en conférence
de presse. J'ai trente ans
de vie politique derrière moi. On ne peut me reprocher aucune
déclaration qui
ne soit pas conforme aux valeurs de la République. C'est moi le
premier qui ai
regretté l'attitude de la droite face au Pacs et qui ai fait
voter un statut
fiscal pour les pacsés.
Mais
ce député, comme un autre qui a proposé de
déchoir les émeutiers de leur
nationalité, reste dans votre parti...
Oui,
bien sûr, et alors ? A l'UMP, c'est comme à Libération,
il n'y a pas de
ligne obligatoire.
Donc,
il n'y a pas de ligne à l'UMP ?
Il
y a une ligne à l'UMP pour les principaux sujets. Pour le reste,
je peux
défendre le droit de vote pour les immigrés sans
être majoritaire. C'est même
ce que Libération avait retenu en titrant :
«Sarkozy giflé par les
siens».
Vous
n'êtes toujours pas favorable à ce qu'on revienne sur la
loi qui demande aux
manuels scolaires de reconnaître le «rôle
positif» de la colonisation ?
Je
suis favorable à ce qu'on trouve une solution pour sortir de
cette crise, car
l'émotion créée dans les départements
d'outre-mer est réelle. Je ne suis pas
pour autant favorable à un exercice de repentance
systématique. Je crois qu'il
faut expliquer que l'article 4 ne s'adressait pas aux
départements d'outre-mer,
au sens où on les entend aujourd'hui, mais s'adressait à
la France d'outre-mer
(l'ensemble de l'ancien empire colonial, ndlr). Une nouvelle
rédaction pourrait
lever les malentendus sur ce point. Nous pouvons par ailleurs
être fiers qu'en
2001 l'Assemblée nationale ait qualifié l'esclavage de
crime contre l'humanité.
Quant à la date de commémoration de l'abolition de
l'esclavage, j'ai eu
l'occasion d'évoquer celle du 10 mai. D'autres pensent que celle
du 23 mai
pourrait aussi être envisagée. Le débat est ouvert.
Je suis attentif et prêt à
me rallier à la date qui fera le plus consensus.
Vous
ne craignez pas d'avoir les jeunes contre vous en 2007 ?
Les
jeunes ont deux aspirations : trouver un travail et réussir leur
vie. Ils
veulent que la France change à l'unisson du monde qui bouge. Je
veux porter une
énergie nouvelle au service de ce changement. Nombreux sont les
jeunes qui
l'ont compris et nous rejoignent. Si j'en juge par l'accueil qu'ils ont
réservé
aux stars du show biz, ils ne sont pas décidés à
être récupérés. Ils veulent
qu'on les respecte. C'est très exactement ce que je veux faire.
Vous
pensez comme Eric Raoult que Clichy-sous-Bois «fait honte
à notre pays»
?
Non.
Votre
image s'est droitisée alors qu'un candidat à la
présidentielle doit rassembler.
Cela vous rend pessimiste pour la suite ?
Je
ne vois ni dérive, ni droitisation, mais des Français de
droite comme de gauche
qui veulent que les valeurs du travail, du respect, de
l'autorité, de la
justice et de l'humanité soient davantage mises en avant. Ce
sont les valeurs
que je défends. Elles sont celles de tous les Français.
Le
23/12/05
source