France Zobda continue
à m'expliquer sa vie de comédienne dans le salon de son
pavillon de Nogent-sur-Marne, à côté de son
nounours fétiche, sous la photo
souriante de la " Une " d'Afrique-Antilles : " France Zobda, la
star qui monte. " Toutes les histoires de comédiennes de couleur
se
ressemblent, dit-elle : d'abord tout se passe bien à
l’école, dans les troupes
de faculté ou au conservatoire, les filles jouent tous les
rôles du répertoire,
travaillent, progressent. Et puis, les voilà
lâchées dans la nature, à se
présenter dans les castings : personne ne veut plus d'elles. Ni
au théâtre ni
au cinéma. Elles vont de refus en désillusions. Nous en
sommes encore là : il
est impensable dans la France d'aujourd'hui qu'un Noir tienne un
rôle
principal, un rôle fort. Aucun scénario n'en tient compte.
Pare ici pour les
feuilletons de télévision. Quant au théâtre,
personne ne se risque à faire
jouer les classiques à des Noirs. Hormis le grand Mamamouchi de
Molière !
Pourquoi ? Est-ce que cela choquerait réellement le public que
Marivaux ou
Beckett soient joués avec des comédiens noirs ?
France Zobda s'enrage de
ce blocage mental. De ce front du refus
qu'elle
rencontre dans les milieux du cinéma français. Et
pourtant. Aujourd'hui les
stars françaises appartiennent a une palette talentueuse certes
mais bien
délimitée : la bcbg sage ou troublante (Hupert, Adjani),
la jeune romantique
sexy (Kaprisky, Detmers). Pourquoi ne pas la colorer, l'élargir
à toutes les
comédiennes antillaises, africaines francophones. A toutes ces
actrices noires
et métisses qui apportent une autre présence physique,
une nouvelle aura
charismatique sur scène. Pourquoi ne pas surprendre le public
avec une imagerie
plus cosmopolite des stars? Pourquoi? Souvenons- nous de la Diva noire
de
Benieix. De sa classe.
Ce seront donc John Guillermin et Hollywood qui donneront sa
première grande
chance internationale à France Zobda, la jeune Antillaise. Une
fois le film
sorti, notre comédienne espérait être
remarquée en France, sollicitée. Mais
non, riffi. Aujourd'hui le cinéma français la boude
toujours.
Le jeune théâtre et le jeune cinéma antillais
heureusement l'engagent.
Christian Lara la fait tourner dans Adieu Foulards en 1983
(inspiré de la
célèbre chanson d'adieu antillaise : " Adieu foulards,
adieu madras "
). Mais le film sera à. peine distribué en France. Julius
Amédée Laou lui propose
de jouer sa première pièce. Elle rejoint du même
coup l'équipe oratrice de la
Compagnie des Griots qui produit la pièce. Elle découvre
toute la communauté
artistique antillaise de Paris qui s'entraide, monte des coups; cherche
à
percer. Mais refuse de s'y laisser enfermer, pour ne pas retourner dans
l’esprit de ghetto, l'enfermement de la " négritude ".
Si belle France Zobda. Je l'écoute et je suis tout à.
coup scandalisé par son
histoire. Scandalisé par notre bêtise. Quoi ? Toutes ces
filles qui savent
danser Calypso, mazurka, collé-collé, qui nous apportent
toute la grâce
physique des peuples qui n'ont jamais été agressés
par le froid et la grande
folie physique du carnaval, qui le récréent
spontanément au fin fond des pires
banlieues, nous n'en voulons pas, nous ne leur offrons pas le moindre
rôle ou
elles puissent se révéler ? En avons-nous peur ?
Et ce zouk
antillais, et le ti-bois inventé en Martinique qui donne le son
de quasiment
toute la musique caraïbe, et le gros tambour ka, et Henri
Guédon, le roi du
jazz caraïbe qui va composer avec l'ensemble vocal d'Auvergne des
chants de
chorale en Guarani, toute cette tradition musicale qui n'a pas deux
salles à.
Paris pour se montrer et qui se maintient tout juste dans les boudin
-bals de
la R.A.T.P.
Et Walter Derek, ce jeune acteur-infirmier qui m'explique combien il
devient à.
la fois extra-lucide et richissime d’idées en adoptant tour
à. tour et toute la
journée tous les personnages dont les autres ont besoin,
typique, black,
français, métis, créole, Caraïbe, tout ce que
vous voulez Walter le devient
avec classe.
Et tout ce qui arrive en
France grâce à eux, les crabes de
terre vivants, le
colombo, les corossols, les fruits de la passion, les guanabana, les
bananes
géantes, l'igname, toutes les épices et les poissons des
îles, les lauriers
roses, les hibiscus et les bougainvilliers, et la vanille, et, et...
Et cette chance que nous avons d'avoir comme voisins des types à
la fois si
proches de nous, si proches cousins, qui en même temps
s'inquiètent sur leur
destinée, nous interrogent, nous dérangent et nous
stimulent et ne ronronnent
pas et ne s’endorment pas.
Et ce retard incroyable comparé aux Etats-Unis où les
Noirs sont maires à
Chicago, star géant, bourgeois ultra-intégrés,
prolos puissamment syndiqués, où
un quota de passage à l'antenne des minorités est
respecté.
Et cette attente de
l'époque normale où le va-et-vient
France-Antilles sera
régulier, cheap et considérable, ou le
déracinement n'aura plus beaucoup de
sens, où le métissage partira dans toutes les directions,
plus sombre, plus or,
plus pâle, plus rouge où tout ce malaise vis-à-vis
de nos " cousins "
apparaîtra ridicule.
Et ces stars antillaises que nous attendons viendront.
(F.J - Actuel Mai 1985)