logo

Accueil 
Actualités
 Archives
Forum Contact

   

Faudra zouker pour recoller les morceaux


En rentrant de la Guadeloupe, je suis désarçonné. Perplexe. Je note sur un carnet tous les doutes, toutes les contradictions sans réponse soulevées depuis le début de mon reportage. Les Antillais semblent vivre clans une marmite de tensions opposées.
Ils parlent créole mais interdisent à leurs enfants de le parler à l'école.

I1s veulent en même temps rester français et lorgnent vers l'indépendance.


I1s se pensent comme Noirs face aux Français. Français face aux immigrés. Parisiens face aux vieux Antillais.
I1s supportent mal le racisme français mais ne luttent pas contre lui.

Que incroyable " cul entre deux chaises " perpétuel. Quelle division de la terre, quel concassage permanent. Je continue ma liste :
En France beaucoup ont la nostalgie du pays mais ils savent que très peu d'entre eux retourneront y vivre.
Leurs musiciens balancent entre la biguine, le gro- ka, le trad et le funky .

L'Afrique les fascine mais ils se moquent des Africains.
Les Blancs les prennent pour des immigrés. Les Africains pour des déracinés. Les Caraïbes pour les retardataires de l'indépendance.
Quel bombardement !


Je ne parle pas des rapports Blancs-Noirs. Prenons juste l'exemple des couples dominos. C'est ainsi qu'on nomme les couples Antillais- Blancs. Et sur le sujet personne n'est d'accord.
Il y a ces Antillaises qui disent : " Je sors de temps en temps avec des Blancs, pour varier, mais je ne me marierai qu'avec un Antillais. Lui seul peut me comprendre. "

Il y a ces autres Antillaises qui démentent : " les mecs des clans les îles sont trop machos. Ils fument des pétards toute la journée et on se paye la corvée à la maison. Les Français au moins bossent et savent se montrer tendres. "


Il y a ce Guadeloupéen qui crie : " Jamais une Française ne remplacera une Antillaise qui vous donne un petit cours de biguine au lit. Elle a deux siècles d'expérience et de volupté solaire dans les veines. "
Il y a cet autre Guadeloupéen qui conteste : " Les Antillaises sont trop sages, affreusement jalouses. Les Françaises par contre te laissent libres. Et quelles cochonnes ! Elles au moins, sont libérées."

Il y a ce Blanc qui lance : " Depuis que je sors avec des Antillaises, je trouve les Blanches fades, trop cérébrales, sans ce sens du jeu amoureux, ce sens du mec des Blacks. "

Il y a cette Antillaise qui en rajoute : " Tremblez petits Blancs, bientôt vous ne pourrez plus faire l'amour qu'avec nous. "
Quel imbroglio! Amusant de voir à quel point chacun prête aux. autres tous les délices dont il rêve en secret.

En fait, cette confusion et ces contradictions pourraient simplement s'annuler si elles ne traduisaient pas un malaise et une méconnaissance profonde. Vivre le cul entre deux chaises pourrait, comme le dit Kassav, être grand, mondial, instructif. Dans les faits, c'est loin d'être mûr. Je rencontre une " psy " qui s'occupe des Antillais. Je me demande comment cette crise d'identité manifeste sous sa forme concentrée, dramatique. Aux Antilles certains s'en sortent en affirmant : assez hésité, nous sommes des Caraïbes et des métis. Mais en France ?


La psy que j'interviewe, une Martiniquaise qui tient à rester anonyme, m'explique qu'il existe comme une névrose du " désenchantement perpétuel " chez les Antillais qu’elle soigne en France. Qui se traduit ainsi : " Je ne suis jamais moi-même, je ne suis jamais chez moi, ne sais pas qui je suis. " Aux Antilles, les jeunes s'ennuient, chôment et subissent de plus en plus mal le très lourd, très écrasant carcan familial " provincial " des îles. Ils veulent partir, ils rêvent de Paris, de sa liberté, d'un job qui paye. Et puis quand ils arrivent ici, premier désenchantement. Ceux qui veulent retourner aux Anti1les hésitent : car ils vont rentrer avec un sentiment d'échec. Second désenchantement. Là, notre psy voit arriver plein de clients.

Et puis il y a le racisme qui déboussole les Antillais. Ce racisme qui relève le nez et qui inquiète.