Une
nouvelle expression est en train de s’installer dans le langage
politico-médiatique français suite aux émeutes des
banlieues et aux diverses controverses
autour d’un certain article de loi vantant le rôle positif de la
colonisation
ainsi que de la commémoration de Napoléon Bonaparte, de
ses pompes et de ses
œuvres: il s’agit de l’expression «Français noir».
Il apparaît que celle-ci est
véhiculée et promotionnée surtout par des
associations composées d’originaires
d’Afrique noire, même si certains originaires des Antilles
participent à ce
mouvement. Or, cette expression demande à être
clarifiée, ses contours
demandent à être bien cernés, si l’on ne veut pas
qu’elle devienne un boomerang
contre la lutte des peuples africains et antillais pour leur
nécessaire
émancipation.
En effet,
si «Français noir» signifie «descendant de
2è ou 3è génération des
centaines de milliers d’Antillais et d’Africains venus au cours des 30
glorieuses (1950-80) aider au relèvement et à
l’épanouissement de l’économie
hexagonale», il n’y a aucun problème. Ces personnes ont le
droit le plus absolu
de réclamer les mêmes droits que les descendants de
«Gaulois», de les exiger même
et de se révolter comme beaucoup l’ont fait dernièrement
à Clichy-sous-bois ou
ailleurs. Leurs parents, vivant dans des foyers SONACOTRA, dans des
taudis en
lisière de la lumière des villes, se sont
sacrifiés, marteau-piqueur en main,
pour construire des HLM, des autoroutes, des métros; ils se sont
esquintés la
santé dans les usines automobiles Renault ou Peugeot; ils ont
affronté les
rigueurs de l’hiver pour distribuer le courrier ou ramasser les
poubelles des
grandes métropoles françaises. Leurs descendants ont donc
droit au «respect»,
comme on entend ce mot dans les banlieues.
Ainsi,
l’équipe de France est composée de 6
«Français noirs» (et même de 7, si l’on
considère que l’un d’eux est arrivé en France vers
l’âge de 8-10 ans),
c’est-à-dire de gens nés, élevés et
éduqués dans l’Hexagone. Dire, comme on le
fait trop vite, que cette équipe est majoritairement
«antillaise» est une
erreur grossière, erreur qui flatte l’ego des Antillais vivant
au pays mais qui
ne reflète aucunement la réalité. Se moquer d’elle
comme le fait Alain
Finkielkraut en la qualifiant d’équipe «black-black-black»,
ce qui
sous-entend qu’elle serait formée de joueurs nés et
élevés aux Antilles et en
Afrique, est là encore une grossièreté. En effet,
nés et élevés en France les
Anelka, Henry ou Wiltord ont parfaitement le droit de jouer dans
l’équipe
nationale de leur pays, de même qu’il n’y a aucun problème
à ce que la majorité
des joueurs de l’équipe de rugby d’Afrique du Sud soit
composée de Blancs. Rien
que de très normal: ce sont des Africains blancs,
c’est-à-dire des gens nés et
élevés en Afrique. Nelson Mandela, lui-même, n’a
pas craint de les féliciter
publiquement lors de leur victoire à la Coupe du monde en 1985
et même
d’endosser le maillot de l’équipe. Entre parenthèses, les
sionistes négrophobes
tels que Finkielkraut n’ont rien vu de mal à cette équipe
white-white-white en
plein continent africain. Curieux.
Et enfin,
les Français noirs ont le droit de faire allégeance
à qui ils veulent, y
compris à Nicolas Sarkozy, si certains l’apprécient ou le
jugent utile pour le
succès de leurs revendications. C’est leur problème!
Par contre,
si «Français noir» signifie «seul avenir des
jeunes africains et antillais
vivant en Afrique et aux Antilles et disposant d’un certain niveau
scolaire»,
alors là, cela ne va plus du tout. Si la chose est
présentée comme un
objectif à atteindre, un espoir à caresser, une porte de
sortie face au chômage
et à la détresse de notre jeunesse vivant au pays, il y a
là non seulement une
escroquerie intellectuelle mais aussi une manière de
lâcheté et une démission
face aux responsabilités qui sont les nôtres, nous autres
«élites» antillaises
et africaines.
Mais trêve
de circonlocutions! Posons la question sans détours, la seule
question qui
vaille: si tous les jeunes diplômés antillais et africains
continuent à se ruer
en France dans l’espoir de devenir des «Français
noirs», qui sortira nos pays
du marasme dans lequel ils se débattent? Oui, qui? Les
«Toubabs» peut-être
comme on dit en Afrique! Les «Zorey» comme on dit aux
Antilles! Nos pères se
sont battus pour la décolonisation, certains ont subi la torture
et sont morts
au combat et voilà qu’aujourd’hui la seule, l’unique ambition de
certains
nègres à costume-cravate, c’est de devenir conseiller
municipal de
Garge-les-Gonesses ou bien militant de la section l’UDF ou du Parti
Socialiste
de Roubaix-Tourcoing. Patrice Lumumba, l’Africain, et Frantz Fanon,
l’Antillais, doivent se retourner dans leur tombe!
Enfonçons
le clou: il n’est pas normal qu’il y ait davantage de médecins
béninois en
France qu’au Bénin; davantage d’ingénieurs martiniquais
ou camerounais dans
l’Hexagone qu’en Martinique ou au Cameroun. Ce n’est pas normal! Que
des jeunes
non diplômés, des paysans réduits à la
famine par la sécheresse, des femmes
exploitées continuent à voir dans l’Europe une sorte d’El
Dorado, rien de plus
compréhensible. Mais que des ingénieurs, des
médecins, des architectes, des
enseignants et des chercheurs antillais et africains en fassent de
même et ne
rêvent que d’obtenir le statut de «Français
noir», cela dépasse l’entendement.
C’est même, à mon sens, une trahison envers nos peuples et
nos pays. Et que
l’on ne vienne pas me raconter qu’au pays, il n’y a pas de
démocratie, que les
salaires y sont faibles, que ceci ou que cela! Bien sûr qu’on
travaille dans de
meilleures conditions dans une université européenne ou
nord- américaine, mais
est-ce une raison suffisante pour déserter l’université
des Antilles-Guyane ou
celle de Yaoundé? Bien sûr qu’il est plus facile de
publier un journal
d’opinion à Paris que chez nous, mais est-ce une raison pour ne
pas venir se
battre sur place pour l’instauration de la démocratie? Le
vaillant journaliste
camerounais Pius N’Jawe et son «Messager» ont
démontré que c’était là chose
parfaitement possible, quitte à faire des séjours
réguliers dans les geôles du
tyran en place. C’est que justement, il y a, et il y aura, un prix
à payer pour
changer nos pays et ce prix, c’est nous, «élites»
antillaises et africaines qui
devons, et devront, le payer. On ne peut pas continuer à fuir en
Europe et en
Amérique du Nord pour chercher à tout prix à
devenir des «Européens noirs ou
des Américains noirs», tout en espérant que
«toubabs» et «zorey» vont nous
livrer à nos pays d’origine la démocratie et le
développement clés en mains.
Cette démocratie et ce développement, c’est nous, et nous seuls,
qui devront les bâtir, quel que soit le prix à payer, et
ce n’est pas en
aspirant à devenir conseiller municipal, général
ou régional, député ou
sous-ministre dans l’Hexagone que nous y parviendrons.
Il faut
donc arrêter la pompe migratoire. Celle qui aspire en Occident
élites et
prolétaires antillais et africains. Les 30 glorieuses sont
finies. La France et
l’Occident, confrontés à la concurrence asiatique, n’ont
plus besoin de nous.
La première démarche à faire pour inverser le
cours des choses consiste pour
nos élites antillaises et africaines installées à
l’étranger à rentrer au plus
vite afin de prendre les choses en main. Tel qui est ingénieur
des travaux
publics, serait plus utile à construire des routes et des ponts
dans son Togo
natal que de jouer au maire socialiste d’un obscur village breton de
400
habitants. Répétons-le: ce ne sont pas les
« toubabs » qui vont
développer nos pays à notre place. Tel autre serait mieux
avisé de rentrer
enseigner dans son Cameroun natal au lieu de chercher à
épater les Gaulois en
leur expliquant qu’il n’aime pas le manioc et qu’il est un Bourguignon
noir. Et
répétons aussi que la présente objurgation ne
concerne pas les 2è et 3è
générations d’Antillais et d’Africains qui, eux, sont
français à part entière
et qui peuvent éventuellement nous aider, mais dont la vie etles
combats se
trouvent dans l’Hexagone et nulle part ailleurs. Elle concerne,
cette
objurgation, ceux qui, nés à Fort-de-France, à
Cotonou, à Pointe-à-Pitre ou à
Dakar, qui sont venus en France faire des études, qui y ont
obtenu un diplôme
et un travail et qui ont tourné le dos à nos pays. Ces
« privilégiés » profitent du juste
combat que mènent les 2è et 3è
générations antillaises et africaines pour avancer des
thèses négristes ou
blackistes. En réalité, leur seule ambition, c’est de
devenir un jour des Colin
Powell, des Condoleeza Rice, des Denzel Washington ou des Oprah
Winfrey. Pour
cela, ils sont prêt à tout : discrimination positive,
quotas, lobbys de
« minorités visibles », culpabilisation
permanente de l’Europe sur le
modèle juif etc…
C’est donc
la confusion entre «Français noirs» d’une part et
«Antillo- Guyanais»/ «Africains»
de l’autre qui pose problème. Elle obscurcit notre lutte, nous
fait entrer dans
des combats sans bâton et nous fait perdre de vue que notre
objectif principal
est, pour les Antillais, d’obtenir le maximum d’autonomie par rapport
à la
France et l’Europe, pour les Africains de se débarrasser du joug
néo-colonialiste de cette même France et de cette
même Europe. Et là, on mesure
à quel point la confusion est grave car si en France, les
intérêts des Français
noirs, qu’ils soient d’origine antillaise ou africaine, est le
même, il en va
tout autrement s’agissant des Antillais et des Africains vivant au
pays.
D’abord, nous ne vivons pas sur le même continent; ensuite, nous
n’avons aucune
complémentarité économique et nous sommes
mêmes concurrents (cf. la banane
antillaise et la banane camerounaise); enfin, nos perspectives
d’intégration
sont radicalement différentes (l’Afrique noire peut
espérer un jour - et l’OUA y
travaille - former un seul bloc avec l’Afrique du Nord et se
positionner comme
une force émergente sur le marché mondial alors que les
Antilles aujourd’hui
françaises n’ont d’autre avenir que la Caraïbe et plus
largement les
Amériques). Aucun discours blackiste, négriste ou
afro-centriste n’y changera
rien.
Et c’est
parce qu’ils n’ont pas une position claire et nette sur cette question
qu’une
association aussi active et combative que le Collectif des Antillais,
Guyanais
et Réunionnais et son dynamique président Patrick Karam
se trouvent aujourd’hui
en butte à toutes les attaques suite au soutien qu’il a
apporté dernièrement à
Nicolas Sarkozy. Le Collectif n’a aucun droit de parler au nom des
Antillo-Guyanais et des Réunionnais. Son seul droit est de
parler au nom des
Français noirs. Dès lors que la chose en viendra
à être clarifiée, les
Antillo-Guyanais et Réunionnais n’auront à leur tour
aucun droit de juger les
prises de positions de ce Collectif et de son président. Si le
Collectif estime
qu’à tel moment ou tel moment, il est important de s’allier
à Sarkozy, à
Hollande, à Besancenot ou à Tartempion, c’est son
problème!
Je respecte
la France. J’apprécie la langue et la culture françaises
dont certains éléments
sont une partie de moi. Mais je ne suis pas et ne serai jamais un
«Français
noir». Je suis un Créole, un Créole
caribéen, américain. La carte d’identité
que j’ai présentement entre les mains n’est qu’un document
provisoire. Mes
ancêtres ont été d’abord des esclaves,
c’est-à-dire des non-humains de 1635 à
1848, puis des indigènes c’est-à-dire des sous-hommes de
1848 à 1946 et de 1946
à nos jours des hommes dépersonnalisés,
dominés économiquement et
politiquement. Demain, je n’ai aucun doute là-dessus, ils
deviendront des
hommes tout court. L’Histoire ne s’est pas arrêtée, comme
par magie, au statut
de départementalisation de 1946 ou à la consultation de
décembre 2003.
Et surtout
j’ai des responsabilités envers mon pays, la Martinique (ou bien
tout autre
pays-frère du Sud où je peux décider de
m’installer un jour): j’ai l’obligation
morale d’y vivre et d’y apporter tout ce que j’ai pu apprendre de bon
en Europe
ou aux Etats-Unis. Certes, je ne suis pas indifférent aux
problèmes rencontrés
par les Français noirs mais je ne confonds pas mon combat avec
le leur. Surtout
pas!
Alors,
camarades, encore un effort: il est grand temps de clarifier les choses!
Raphaël
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