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Le ghetto antillais : peu, mussieu a ou grosso modo !

On va danser ? Je lui ai lancé de ma voix la plus enjouée…
Allez…
-Non je danse toujours toute seule, a-t-elle répondu avec une moue charmante, faisant tintinnabuler la cascade de ses nattes afros. J’ai insisté : " Vous me plaisez tant… "

Cette fois, la réponse s’est faite sèche
" N’insistez pas… "

Elle s’est levée rapidement et m’a largué là, sur le canapé bleu. En passant, je l’ai entendu jeter à une autre fille, une longue liane chocolat : " Peu, Mussieu a ou grosso modo. "

Ce qui signifie à peu près : ce mec est vraiment lourdingue.

Je l’ai regardée s’éloigner, chaloupant, O mon dieu, ondulant.


Il m’a fallu admettre la terrible réalité : encore planté !
Pour la quatrième fois de la soirée, quatre heures d’espoirs déçus.

Fort heureusement, une copine m'a remis dans le droit chemin. Elle vint me trouver triste et esseulé sur la banquette bleue de la Dérobade, et se moqua de moi :
" -Tu t’étonnes de te planter mais regarde-toi ! Me dit-elle, tu débarques parmi nous comme un marine en bordée, avide de chaire exotique. Tu te crois le plus malin parce que tu es blanc alors que tu nous connais à peine. Tu portes des costars de zazous comme les sapeurs zaïrois ce qui prouve que tu n’as rien compris à l’élégance antillaise. Si tu veux nous séduire, essaye de nous comprendre. Les " métros " ne savent rien de notre vie ici.
-Tu serais prête à me guider ? " J’ai attrapé la perche.
Elle a hésité une seconde. Et puis elle a souri de ses belles lèvres carminées.
" D’accord ti zoreille…
-qu’est-ce que tu racontes ?...
Un z’oreille, c’est un Blanc en créole. Pourquoi sommes-nous associés à cet organe concave et souvent velu, mystère ? Myriam qui adore blaguer a d’autres expressions pour nous désigner. Nous sommes aussi des " Métros " bien sûr (métropolitains), des " Babys " pour les jeunes antillais rastas (des Babylones) et puis, à l’occasion des visages pâles, des navets et des cachets d’aspirine.

Le créole. Vous ne pouvez pas passer à côté si vous voulez prétendre vous intéresser de près aux Antillais. Pour en comprendre toute l’importance, allez vous balader dans le XVIIIe arrondissement, rue des Poissonniers et rue Myhra, tout autour du boulevard Bonne-Nouvelle. Le quartier redevient majoritairement antillais. En moins d’un an, les épiceries achalandées d’ignames et de piment rouge, les restaurants spécialisés dans l’acra et la matoutou, les salons de coiffure afros avec leur beurre de cacao et leur défrisage à froid ont repoussé la population arabe vers la Goutte-d’Or.

(Actuel mai 1985)