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Le Ghetto antillais


On doit à la France le plus étonnant des regards, cette eau si pure qui fait baisser les yeux, et cette pierre de lune brillante dans l’œil gauche, qui vous trouble. Et nous l’ignorons. Avant d'être repérée par Hollywood pour jouer "Sheena, reine de la jungle", son premier long métrage avec le premier rôle, dont elle ne s'enorgueillit pas et pour cause, France Zobda a fait du théâtre classique, et tourné un film, où tous les acteurs étaient Antillais. Le cinéma français n'a pas vu cette beauté, habituée aux planches, et qui par ailleurs a fait ses études supérieures en France. Dans le film américain elle s’exprimait directement en anglais. Elle a une maîtrise.


Alors, dit-elle, pour quoi me confiner dans un ghetto ?
Son arrière-grand-père portait bien un nom de chez nous, il était capitaine et il s’appelait Henri Gayemont Joliment de Marolles.

Attention, nuance : nous allions être malhonnêtes. Il n’est pas vrai que la télévision n’ait jamais parlé de France Zobda. Une émission médicale a longuement cherché à expliquer par quel miracle génétique un regard aussi unique avait pu apparaître.

Sinon ? C’est la honte. Nous sommes pourtant en 1985, deux siècles après les grandes révoltes noires contre l'esclavage. Depuis dix ans, les Antillais affluent en France, et c’est comme s’ils étaient invisibles. Je ne parle pas seulement du cinéma, de la télévision. Je parle dans la manière dont on traite les Antillais dans les journaux télévisés, les médias. On parle des Antilles quand une bombe fait boom, quand on juge des indépendantistes, alors on commence à s’inquiéter de ce qui pourrait se passer là-bas. Mais, c’est tout. Qui va pêcher les fameux écrivains, Maryse Condé, Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau qui publient dans leur coin ? Comment oublier Aimé Césaire, l'ami d'André Breton, un des plus grands poètes de langue française ? Qui se souvient qu’Alexandre Dumas était Antillais ? Ou Laurent Voulzy ? Que le grand-père de Julien Clerc était de là-bas, ou la grand-mère de Chantal Goya et peu importe de quelle couleur ? Voilà le mal, ils sont français donc rien à ajouter. Mais non, ils sont aussi antillais. Ils chevauchent, ils partagent, ils réunissent plusieurs civilisations, traditions, là, à nos cotés.

 (Reportage paru dans ACTUEL, mai 1985.)