" C' est une affaire de Zouk. I1 faut savoir zouker!
Sur scène, Martely, le zoukeur de Kassav, vient de lever et de
faire sauter la
salle hilare, comme un Iggy Pop dans ses grands jours. Zouker !
Marrez-vous,
scande-t-il, et c’est un peu rap, un peu rock, mais sur rythme de
tambour. Avec
son zouk, Kassav a peut-être trouvé comment partir
à la conquête du monde. En
Afrique ça zouke, aux Antilles ça zouke, en Haïti
ça zouke, en France on va
voir.
" Zouker, c'est un mode de vie, une boum c'est un zouk, rigoler c'est
zouker, et ça vient de l'argot, une musique qui swinguait, on
disait qu'elle
zoukait. Maintenant tout ce qui bouge, tout ce qui vit, on dit que
ça zouke. Il
fallait innover, la biguine mourait... Trouver une new- wave
antillaise, qu'on
sache enfin partout au situer les Antilles sur la carte. "
Et aussi : le reggae avait percé, la soca montait, alors
pourquoi pas le zouk ?
Kassav c'est un état d'esprit, un groupe, un mouvement. C'est
ainsi qu'ils se
présentent dans leur tract-manifeste. A l'origine, il y a cinq
ans,
Pierre-Edouard Decimus, l'un des musiciens des Vikings, groupe vedette
de la
biguine, sent venir l'impasse de la baloche locale, et voit la
Jamaïque envahir
le monde. Décimus et son frère fondent Kassav et font des
recherches sonores
pour moderniser tout ça. Un très bon travail de studio,
de très jolis albums,
des tubes locaux, mais ça ne suffit pas.
A Paris, un drôle de requin de studio écume les
séances. Jacob Desvarrieux a
commencé par jouer du rock à Marseille. Jusqu'a dix ans,
il avait été élevé en
Guadeloupe, puis au Sénégal où ses parents
bossaient, puis retour à Marseille,
puis le voilà musicien de studio, doué, tripatouilleur,
à enregistrer et à
arranger des disques africains, à bosser pour les CharIots ou
à voir des
Antillais qui essayent de percer en prenant des noms anglais, les
Gibson
Brothers, Bernie Lion, Alan Shelly, Ottawan entre autres. Il apprend
tous les
trucs, il s'en invente, comme ce tuyau qui lui permet quand il souffle
ou
chante dedans de moduler sa guitare comme une pédale wa- wah.
Quand il rejoint Kassav, la technique progresse mais le groupe ne fait
toujours
pas de concerts. Pas les moyens de trimballer les musiciens entre les
îles et
Paris : trop cher. Et puis, il faut rassembler des musiciens neufs sur
les
mêmes exigences, un modernisme authentique.
Le groupe s'étoffe. Martely sera le zoukeur, Patrick Saint-Eloi
le crooner
charmeur, Jean-Claude Nemro a joué avec Manu Dibango ou Myriam
Makeba, plus la
chanteuse, les danseuses... Le show est enfin prêt et les
voilà qui repartent a
l'attaque.
" Faut comprendre, dit l’un d'entre eux, qu'une identité comme
le zouk, ne
se trouve pas d'un coup. C'est comme l'identité antillaise. Dans
les années 50,
on a joué l'intégration, on s'est sapé,
défrisé et ça n'a pas marché ici. Fin
des années 60, on se dit : on est des Blacks, Blacks Panthers,
coiffures afros,
etc. C'est toujours pas nous, mais au passage on récupère
le gro-ka, notre
tambour, et les rythmes afros. Maintenant, on le sait, enfin : on est
des
Caraïbes, et chez nous c'est le zouk ! " On veut que ça
prenne en France.
Absolument. Chez les Antillais et chez les Blancs. On est contre le
ghetto.
Quand j'ai fait mon service militaire, même au régiment,
on s'est retrouvés
entre Martiniquais. J’étais contre. Je me suis fait un
super-pote franc;ais.
Mais pas les autres. Du coup, ils sont largués : s'ils sont
seuls, on ne les
comprend pas, ils deviennent agressifs et ça risque de mal
tourner, la taule et
tout. Ou alors, ils vont s'agglutiner à d'autres Antillais, dans
les banlieues,
et forment de petits noyaux compacts. Une spirale maudite
s'enchaîne: ils ne
s'intègrent pas ? C'est l'indépendance seule qui leur
donnera une identité. Ils
s'intègrent ? Les indépendantistes les traitent de
traîtres, on les reçoit mal
au pays, car ils sont devenus différents.
" Nous-mêmes, nous vivons cette contradiction. Avec nos trente
mille
albums vendus aux Antilles, on serait déjà là-bas
disque de platine si les
Antilles étaient indépendantes. Les disques d'or sont
calculés au prorata de la
population, alors quand on ramène notre chiffre à la
France, on se retrouve
noyés ! Comme nous ne voulons pas être enfermés,
nous repartons à l'assaut de la
France. En Afrique déjà on perce. Derrière nous,
aux Antilles, ça suit. Là-bas,
ça bout, le couvercle va sauter, une vraie new-wave ! Je
t'assure. Tu te rends
compte de ce qui se passerait si quelqu'un pouvait enfin expliquer aux
Antillais que leur identité est géniale : être
à la fois descendant d'esclaves
africains et de nobliaux bretons, tropicaux et français,
physiques et intellos,
blancs et noirs, ça zouke, non ? "
Dernier album: Décimus et Desvarrieux, G.D. Productions,
distribution Sonodisc.