Pour
l'observateur moyennement attentif, il est clair depuis quelque temps
qu'Alain
Finkielkraut est en état de siège. Ceux qui aiment la
belle ouvrage littéraire,
la fine intelligence, la pensée vive et prompte,
éprouvent comme une nostalgie
de ces années où, d'une plume alerte quoique souvent
triste et rauque, ses
oeuvres, s'évadant des assignations identitaires, ont nourri la
réflexion sur
les abysses troublantes et funestes où macèrent
d'humaines pulsions
meurtrières. Ce n'était pas Hannah Arendt, mais
c'était une pensée écorchée et
fulgurante, de celles qui rappellent à chacun d'entre nous
combien il est le
gardien de son frère.
Il ne relève
pas de l'interrogation publique de savoir comment de vieux
démons prennent
possession d'esprits aiguisés. Mais qui eût prédit
que, lorsque la société
française s'emparerait, enfin durablement, des débats qui
fondent la mise au
jour de son identité nationale, les plus rugissantes querelles
se résumeraient
à un impossible dialogue entre deux sourds. Quand sortirons-nous
des joutes
logomachiques Dieudonné-Finkielkraut, où la vilenie de
l'un sert de résonance à
la marcescence de l'autre ? De gradins imaginaires leur parvient le cri
"Queremos
sangre !" (Nous voulons du sang !)
Que ne
savent-ils que "vivre dans la haine, c'est vivre au service de son
ennemi" (Mario Vargas Llosa, écrivain sud-américain)
? Y a-t-il un
sens à ce qu'ils débrident leur parole hors du territoire
national. L'un, à
Alger ; l'autre, en Israël ? Et pendant que les gladiateurs se
provoquent, l'un
gâchant d'immenses talents, l'autre asséchant une
sensibilité généreuse, tandis
qu'académiciens et ministres entonnent la rengaine lamentable de
poncifs
éculés, l'amertume et la rancoeur rampent dans le coeur
de ceux qui croyaient
avoir rendez-vous avec la République. Ceux-là attendent
qu'on leur explique, en
toute rigueur, mais avec bienveillance, que c'est en pleine
connaissance du
passé, en pleine conscience des tendances originelles de
brutalité, de discrimination
et d'exclusion de la République que nous lui restons
attachés, que nous la
préservons, que nous voyons dans ses ambitions universelles le
moins imparfait
des cadres politiques et juridiques inventés par les hommes pour
faire société.
Oui, nous
avons un parti pris pour la "res publica", la chose publique.
Parce que nous refusons d'écrêter la part d'inattendu,
d'imprévisible,
d'improbable, que les hommes et les femmes ont injectée dans
l'Histoire, au
temps même où ils la vivaient d'une rive à l'autre
de la Méditerranée, ou de
l'Atlantique, nous considérons que chacun est infiniment plus
que son origine,
que le passé du groupe ne peut enfermer le destin de l'individu.
Il nous
appartient de saisir la matière à faire destin commun,
d'empoigner les leviers
des lendemains que nous nous promettons en partage. Et, pour cela,
apprivoiser
nos ressentiments, frictionner nos raidissements, franchir les
barrières,
toutes les barrières car, comme le professait Frantz Fanon, "le
destin
de l'homme est d'être lâché."
L'universel
républicain est question d'idéal. Ses trahisons sont
affaire de manquements ou
d'infidélités politiques. Son abolition serait annonce de
désordre et de plus
d'injustices encore. Car, face au racisme, à la
relégation, aux préjugés, aux
inégalités, il est le recours, la
référence, le rempart des plus vulnérables.
Et même si, par extraordinaire, cet universel n'était
qu'une ruse, un leurre,
une imposture, une fourbe fumisterie pour absoudre les fautes et les
négligences d'Etat, il nous reviendrait de postuler nos
exigences pour
l'égalité des droits, qui suppose parfois
l'inégalité des politiques publiques,
pour l'engagement résolu des forces publiques autant que des
énergies civiques
autour d'un contrat qui reformule les obligations des pouvoirs et
celles des
citoyens, les droits étant arrimés aux devoirs, les
libertés à la
responsabilité, pour les uns et pour les autres.
Au lieu de
prendre part à la confrontation chimérique et
dévastatrice de communautés
fictives, reconnaissons qu'il est vrai qu'en France même et dans
l'Empire
français, la République a couvert des exactions et des
crimes. En excluant les
femmes du suffrage universel, en expédiant au bagne et aux
travaux forcés ses
communards, ses pauvres, ses petits escrocs, ses adolescents
délinquants, les
militants anticolonialistes.
Elle a laissé
instaurer le code de l'indigénat. Elle a encouragé la
confiscation des terres,
et, parfois, justifié des massacres coloniaux. Cela étant
énoncé sans matoise
équivoque ni stérile mortification, rappelons ce qu'il
advint chaque fois que
la République fut garrottée, répudiée ou
abattue : les libertés individuelles
furent en péril, et les libertés publiques en naufrage.
L'esclavage rétabli
après que la Ire République fut
décapitée. La censure restaurée, les
associations ouvrières et les sociétés de secours
interdites, le délit
d'opinion multipliant les prisonniers politiques dès que la IIe
fut
bannie. Des lois racistes et antisémites inscrites dans le code
pénal, la
laïcité torturée, la messe imposée aux
fonctionnaires civils et militaires, les
partis politiques supprimés lorsque la IIIe fut
anéantie.
Nous savons
que la République s'est laissé dévergonder, et
qu'elle est encore travaillée
par des tentations autoritaires et raboteuses, traversée par des
tensions
d'impatience et de désamour, défiée par les
poujadismes, la xénophobie, les
culturalismes étriqués. Elle demeure cependant l'horizon.
Il ne s'agit
pas de réciter la Constitution, qui prétend
méconnaître le sexe, les croyances,
les accents et la couleur. Il ne s'agit pas davantage d'avancer, la
main sur le
coeur, en jurant que tout acte raciste est condamnable, et tout
préjugé
misérable, alors que sont méthodiquement exclus de toute
responsabilité et de
toute représentation ceux qui n'ont pas l'apparence de
l'uniformité
républicaine.
La France ne
peut continuer à se penser sans prendre la mesure de la part du
monde qu'elle
porte en elle, et de ce qu'elle offre de singulier au monde. Elle n'est
pas
sortie humainement indemne de ses incursions en de lointains rivages.
Elle en a
conservé un goût tenace de l'aventure, une cordiale
condescendance envers les
extravagances tropicales, une attachante obstination à la
conversion d'autrui,
une très grande disposition narcissique. Ce ne sont pas
là que des défauts.
C'est aussi
une inclination, souvent inconsciente, à
l'altérité. Le défi est de la faire
affleurer. Pour que, sans vertige, elle se voie, enfin, telle qu'elle
est ;
qu'elle réalise l'inexcusable gâchis de talents accompli
en ces nombreuses
années de bavardage et de bricolage. Qu'elle remonte à la
source d'amour de
certains cris de haine. Qu'elle cesse de désespérer les
plus patients. Le temps
presse.
Source