Claude Ribbe, 51 ans. Son livre sur
Napoléon, qu'il
compare à Hitler en matière de savoir-faire
génocidaire, sème la confusion chez
les historiens, les éditorialistes et à la
télé.
«Trouble»,
«étrange», «sulfureux»,
«chelou»... Voilà
le portrait-robot que pixellisent volontiers les détracteurs de
ce «Dieudonné
policé de l'université» (un courageux anonyme).
Un militant de la cause
noire précise encore, sibyllin : «Je ne dirais pas
qu'il est infréquentable,
mais cela m'ennuierait de le fréquenter...»
De quels crimes
abominables est donc accusé cet écrivain
guadeloupéen courtois, quinquagénaire
impeccablement bâti, bien sapé et rasé de frais, au
point qu'on lui donnerait
dix ans de moins dans cette brasserie cosy du VIIe arrondissement.
D'abord,
d'en pointer un, de crime, dans un ouvrage controversé : celui
de Napoléon (1).
Dénoncé comme «le premier dictateur raciste de
l'histoire» par ce
normalien de la rue d'Ulm (année 74, option philosophie),
l'Empereur, glorifié
par l'histoire officielle française, annoncerait Hitler. Usage
pionnier de
méthodes génocidaires. Réinstauration de
l'esclavage en 1802. Préfiguration
cent quarante ans plus tôt de l'extermination industrielle des
Juifs.
Ritournelle ambiguë, d'un anachronisme risqué : Noirs
versus Juifs.
Bateaux-étouffoirs versus chambres à gaz. Concurrence
victimaire, etc. On voit
trop bien le tableau.
Après Dieudonné, ou Tariq
Ramadan, il n'en faut pas
plus pour que l'ancien enseignant devienne le dernier punching-ball
très
volontaire des rings médiatiques. De Campus à Cultures
et
dépendances, en passant par LCI et la presse internationale,
il affronte
tous les Max Gallo outragés du marché. Un
précédent scandale (Dieudonné). Des
émeutes urbaines, qui croisent le débat sur les
minorités visibles. Un éditeur
rompu aux coups médiatiques, Guy Birenbaum (Privé). Et le
polémiste se retrouve
logiquement polémiqué.
Comble de l'agacement, il est
«installé» lundi
dernier par Dominique de Villepin à la Commission consultative
des droits de
l'homme. Son titre de «personnalité
qualifiée» fait ricaner la Licra et
la Ligue des droits de l'homme. «Personnalité » ?
«Ce quidam...»
méprise Pierre Nora dans le Monde. «Qualifiée
» ? Plutôt «disqualifiée»,
suggère le vice-président de la LDH, Gilles Manceron. Sa
plus grosse casserole
: ses relations amicales avec Jean-Bertrand Aristide, l'ancien
président
d'Haïti. «Pas un intime, corrige-t-il, mais j'ai
pris sa défense lors
de son enlèvement par les forces US.» Il dément
aussi avoir été son chargé
de com, hébergé dans des palaces, trimbalé en
limousine «des accusations
de déséquilibrés» tandis que
sévissaient les chimères. «Qu'on me
montre les preuves formelles de tout ce qu'on lui reproche.»
Mais, pour que son passeport de wanna
be
polémiste médiatique soit vraiment valable, il lui
fallait une autre affinité
historique trouble. Ce sera avec le général borgne
Aussaresses. Il aurait été
son nègre en 2001 pour la publication de ses aveux tortionnaires
(100 000
exemplaires et un procès). «Juste le relecteur du
manuscrit et un incitateur
ponctuel à écrire, précise-t-il encore. La
vérité devait éclater. Peu
importe qu'il ne s'excuse pas.» Une fois de plus, le
philosophe entré (avec
un 16) à Normale via le Contrat social de Rousseau,
devenu avocat du
diable à la Vergès, se retrouve vite assimilé au «manque
de distance»
des éditeurs. Et à l'«apologie de crimes de
guerre» soulignée par le
jugement. «Il manquait juste un avertissement au lecteur,
défend son
éditeur d'aujourd'hui, Guy Birenbaum. Ribbe contrôle
tout ce qu'il fait et
dit.» Comprenez : au-dessus de tout soupçon.
En interview, la preuve de sa bonne foi
tiendrait
plutôt en quelques épisodes traumatiques de son histoire
personnelle. Qu'il
livre spontanément, comme s'il vous donnait en totale
transparence son
trousseau de «clés persos». «Mon refus
passionné du non-dit remonte à la
nuit du 17 au 18 octobre 1961», assure Ribbe, le regard
insistant. Sa mère
creusoise, infirmière en psychiatrie, court prendre son service
de nuit à la
Salpêtrière. Il est 23 heures. Le petit Claude a 7 ans.
Séparation oblige, il
ne voit plus que deux ou trois fois par an son père
guadeloupéen. Ce matin du
18 octobre, l'enfant voit revenir sa mère totalement
bouleversée de la station
Jussieu. Elle lui raconte aussitôt. «Les policiers
poursuivaient des
Algériens dans les wagons. J'ai caché un homme sous la
banquette, sous mes
jupes. Je ne suis pas folle.» Qui pourra dès lors
détecter chez lui une
quelconque ambiguïté à propos d'Aussaresses ?
A ceux qui l'accusent de banaliser les
chambres à
gaz, il répond aussi implicitement par l'une de ces paraboles
autobiographiques. Ça se passe dans le village de sa
mère, à Lépaud, dans le
nord de la Creuse. L'arrivée d'un Noir, son père, dans le
«trou du cul de la
France». «Les habitants étaient surpris, mais
très accueillants. Ils se
souvenaient qu'on envoyait en première ligne les tirailleurs
sénégalais.»
La famille maternelle cache même des Juifs pendant la guerre.
Rien à dire non
plus. Comment ne pas être convaincu, avec Birenbaum, que «Ribbe,
c'est
l'anti-Dieudonné» qui concilie les victimes de
l'Histoire au lieu de les
diviser? Ce père remarié de quatre enfants donne
d'ailleurs toutes les
garanties nécessaires et même plus pour qu'on
le dissocie définitivement de
ce comique «ignorant de l'histoire de l'esclavage».
Extraits : «Son
sketch chez Fogiel était de très mauvais
goût», «Il ne me fait pas rire, plutôt
pleurer», «Je suis un Juif outragé par
Dieudonné».
Sur le fond, pourtant, ils font grosso
modo cause
ultrarépublicaine commune. L'ultra-marin creusois concède
au Camerounais breton
: «Le mauvais goût de Dieudonné ne doit pas
permettre à certains de
disqualifier la mémoire de l'esclavage.» Mais sur la
forme, si Dieudonné
existe en sortant des clous du «médiatiquement
correct», Ribbe cherche
plutôt à... y rester à toute force. «Il
travaille sur une corde raide, confirme
Louis-Georges Tin, normalien lui aussi, porte-parole du Conseil
représentatif
des associations noires (Cran). Associer les crimes de
Napoléon à ceux
d'Hitler, c'est absurde, anachronique voire hasardeux, même si
l'esclavage et
la Shoah sont tous deux des crimes contre l'humanité,
évidemment. Mais ses
dérapages sont aussi à la mesure de la surdité
collective face à l'Histoire.»
Cabotinage maîtrisé et
affectivité affleurante.
Aucun effet rhétorique n'est trop luxueux pour faire passer,
percer plutôt, les
légitimes causes de ce flûtiste, pianiste et escrimeur
chez l'interlocuteur. Un
peu comme l'explication parapsychologique de ce stylo, offert par le
père
mythique, «progressiste engagé», pour saluer
son entrée à Normale sup.
Ce «beau stylo plume» devient dans la conversation
l'idéale courroie de
transmission de l'héritage d'un descendant d'esclave. Ses
livres, sur le
chevalier Saint-Georges, le général Dumas, père de
l'écrivain, ou sur Napoléon,
le font non seulement vivre (3000 euros par mois environ) mais il les
vit comme
des coups de colère vengeurs dans le consensus mémoriel
d'une France «plus
raciste aujourd'hui qu'en 1958».
A cette époque, la France «inscrit
la notion de
race dans la Constitution. Une pustule purulente sur la
République». Mais
l'élève de 6e du lycée Buffon arpente encore
tranquillement Paris avec son ami
Lionel Zinsou , futur associé-gérant de la banque
Rothschild (membre du
conseil d'administration de Libération, ndlr), Noir
et fils
d'infirmière comme lui. Jusqu'au jour où dans une rue du
XVe il se fait
refouler par un coiffeur de quartier qui refuse de couper des «cheveux
comme
ça». Panique. Plus tard, il guettera ces «trop
silencieux» Jacques
Derrida ou Louis Althusser qui ne lui donneront jamais l'explication
satisfaisante à «la phrase de Kant sur les
"nègres qui puent"»...
Et là, en fin d'interview, le transparent Claude Ribbe devient
simplement le
type total control qui sait exactement jusqu'où il n'ira
jamais trop
loin.
(1) Le Crime de Napoléon,
Privé.
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