Vous vous
rappelez de ce que disait Kassav : il y a quelques années, un
mouvement de
retour vers l’Afrique saisit les jeunes Antillais. Nos vraies racines
sont,
disaient-ils, là-bas. Les Antilles n'ont été
qu'une escale maudite dans notre
histoire. Il faut retourner sur le vieux continent des ancêtres
pour s'y
ressourcer. Ce fut le retour aux habits colorés, aux blocs de
cheveux crêpés
chez les mecs, aux tresses afros.
Ce mouvement africaniste
ne dura guère. Il ne toucha qu’une minorité
intellectuelle ou les jeunes les plus avides de changements.
Parmi la masse des
Antillais de banlieue, des jeunes fonctionnaires qui
astiquent leur caisse le week-end, des zoukeurs de la Dérobade
ou de la
Plantation, le courant afro ne passa pas. Au contraire. Aujourd'hui les
relations dans la rue demeurent souvent tendues, rivales,
méprisantes même
entre Africains et Antil1ais. Les uns se souviennent de l'époque
coloniale, des
petits chefs antillais et les autres de l'époque ou ils "
éduquaient
" l’Afrique.
Ce qu'exprime bien le mot
créole " Quin- quin ".
Ecoutez donc Hervé
parler des " Quin- quins ". Hervé a vingt ans. Il
vit a Massy chez ses parents, petits fonctionnaires, chôme et vit
de combines.
Il passe son temps avec la petite bande de dragueurs, avec laquelle il
a fondé
un club musical à Massy. Toute la bande pense comme lui. Que dit
Hervé : "
Regarde-moi ces bougs' quinquins, tous des " typiques ", ils ne
savent même pas s'habiller, ils vont encore en boubou ! Et ils
sortent à peine
de leur brousse ! Ils parlent le petit nègre. Ils ne connaissent
rien à la
France. Mon cousin a été les éduquer.
Là-bas comme coopérant français. Ils sont
naïfs comme les renois d'antan (verlan pour Noirs). Ils rigolent
à toutes nos
blagues. Ils sont tout le temps au premier degré ma parole! Leur
musique c'est
encore des tam-tams, les bourgeoises chez eux se passent la peau
à l'acide pour
se blanchir et séduire les Blancs, leurs nanas, oh, la, la,
ça! Elles sont pas
épanouies, des vraies godiches, elles doivent rester tout le
temps à la maison
comme si elles étaient restées à Ouaga. Nous les
Antillais, quand on prend une
fille, on la sort, on l'amuse, on l'éclate, je t'assure, elle en
redemande!
Moi, quand j'embarque une fille, je la transforme. Je la travaille au
corps, je
la sculpte. Si tu veux, je la tire tellement bien qu’elle devient une
vraie
beauté, mais les quinquins, eux, ils les laissent
végéter, les femmes pour eux,
c' est des moins que rien. "
Ainsi
déblatère Hervé a tire-larigot sur les quinquins,
bruyamment approuvé par
ses copains. D'ailleurs, se foutre des quinquins est une de leurs
activités favorites.
Ca les pousse à la frime devant les filles et soude la bande. Ca
les rassure
sur eux-mêmes : décidément, ils sont les meilleurs!
L'esprit de ghetto se forme
là. Aux alentours de " Paris-Guadeloupe ", rue Myrha, les
bagarres
avec ces " macoumés " de sapeurs éclatent souvent. Les
sapeurs, les
élégants Africains qui ne veulent recevoir de
leçons de style de personne, et
qui sont prêts à des bagarres de rockers pour le faire
savoir.