Il
faut laisser une entière liberté aux
écrivains
et favoriser le foisonnement des productions
créoles.
La fixation de l’orthographe se produira à
la longue
si on laisse aux choses le temps de se mettre en
place… »
E. Glissant
André
Breton a écrit de la poésie d’Aimé
Césaire qu’elle est « belle comme l’oxygène
naissant ». Si par la vigueur de
son verbe, le « père de la négritude » nous
parle si intimement, la poésie
d’Edouard Glissant, en une alchimie sans cesse renouvelée, nous
guide à la
découverte et à la reconquête de nos histoires.
L’œuvre poétique d’Edouard Glissant est véritablement
fascinante. Pour un jeune
littérateur, s’y plonger est une source inépuisable de
plaisirs intellectuels
et un vaste champ d’inspiration. Au cœur même des mots, comme
autant de zones
vives de lumières, le lecteur attentif découvre diverses
variantes de symboles
à la portée fondatrice.
Edouard Glissant manie le verbe avec un rare acharnement. Il y a dans
cette
manière de dire envoûtée de symboles, une
volonté farouche d’ancrer notre
réalité insulaire dans un espace rendu plus libre. Cette
manière de dire, qui
se veut en re-lation avec le monde, donne à la pensée du
« théoricien du
Tout-Monde » une dimension et une résonance toute
particulière.
La poésie
d’Edouard Glissant est belle, tellement belle qu’elle nous transforme…
«
Les Indes » réunissent en six
chants cette extraordinaire part de notre imaginaire commun qui prend
base en
plusieurs espaces du monde. Contraires ou contradictoires, ces espaces
se sont
néanmoins unis pour exploser, sous le soleil torride des
Antilles, en un
chapelet d’histoire.
Lorsqu’en 1996 je rencontrai pour la première fois Edouard
Glissant, je lui fis
immédiatement part de ma volonté de traduire « Les
Indes ». La découverte de ce
texte, deux années plus tôt, avait été pour
moi un véritable choc littéraire et
identitaire. Sa réponse fut très brève : «
D’accord ! Je vous demande seulement
de respecter le texte. En dehors de cela, sentez-vous totalement libre
».
Je ne réalisai pas immédiatement le sens profond de ces
mots, mais je me sentis
comme soulevé de terre, envahi d’une joie immense.
J’étais, bien sûr, ravi de
cette réponse favorable, mais par dessus tout, de cet espace de
liberté qu’il
m’accordait.
Ces mots ont guidé le présent ouvrage, et depuis, n’ont
jamais cessé de faire
écho dans ma mémoire.
Ecrire en créole
: nécessité ou controverse ?
Pour
nous, écrivains créoles -- je
n’entends pas seulement écrivant en créole, mais
écrivant dans un espace, un
environnement créole -- notre rapport à la langue est des
plus complexes.
La langue créole, tout comme la culture créole, est
multiple et diffractée. On
parle d’ailleurs plus généralement des langues
créoles et des cultures créoles.
Il existe autant de langues créoles que de zones créoles.
Ainsi, les créoles
martiniquais, haïtien, guadeloupéen, dominiquais,
réunionnais, guyanais,
sainte-lucien, etc.
La langue créole semble stigmatiser toutes les contradictions
des cultures qui
la portent. Langue dominée, langue du dominé, elle
véhicule tous les avatars de
ceux qui l’utilisent : germes de la souffrance et du renoncement, mais
également de la résistance et du courage.
Le créole, en tant que langue, demeure, aujourd’hui encore,
soumis à des
comportements inégaux. Comme les poètes maudits, il
semble être une
manifestation incomprise du génie humain.
Un débat partout
largement entamé…
Si la
relation à la langue et à la
culture créole est vécue de manière fort
différente d’une zone géographique ou
culturelle à l’autre, il est aisé de se rendre compte que
le débat est partout
largement entamé. De fait, de plus en plus d’ouvrages en langue
créole sont
publiés. Il s’agit là bien évidemment d’une
avancée, mais qui, paradoxalement,
ne rend pas le débat plus simple. Au contraire, chacun,
légitimement motivé par
la pleine évolution de son créole, s’y enferme pour
l’étudier et/ou le
transmettre. Ce nécessaire et fructueux repli pose une question
qui prend de
plus en plus de valeur, jusqu’à paraître capitale,
à mesure qu’elle est
assimilée : les langues créoles doivent-elles
évoluer durablement, chacune de
manière individuelle avec leurs codes propres ou est-il possible
d’imaginer une
langue créole qui tenterait d’inclure toutes les
différences, de les englober
comme pour tenter de créer une langue créole unique,
cette langue elle-même
permettant d’envisager une Pensée Créole ? Et cette
langue créole unique, à y
regarder de plus près, est-ce autre chose qu’une utopie, une
ineptie
d’intellectuels ?
Ces questions, qui peuvent paraître anodines soutiennent pourtant
des
interrogations fondamentales pour nos sociétés
créoles modernes, toutes en
quête d’identité. C’est là l’un de nos pires
paradoxes !
Conscient de ce nouvel enjeu, l’écrivain créole mesurera
plus nettement le
poids de chacun de ses mots. Ecrire en langue créole devient
alors un acte
engagé, qui prend chaque jour un sens nouveau.
Quel créole pour
quels créoles ?
Si
nous sommes aujourd’hui près de
quinze millions à utiliser la langue créole au quotidien
-- on devrait
d’ailleurs plus justement dire les langues créoles --, les
divergences sont
réelles.
L’une des grandes difficultés que devra surmonter la langue, et
au-delà la
culture créole, est cela même qui, pendant des
décennies, a été sa raison
d’être, sa force, son dynamisme, à savoir la libre
expression de sa diversité.
Pourtant, le statu quo n’est plus permis et les
générations futures, pour peu
que nous en tenions compte, nous réclament d’agir. En clair,
nous ne devons
plus nous taire !
Et, comme autant d’espace culturel spécifique, chaque zone
créole doit être en
mesure de se mettre en mouvement dans son environnement, mais
également de se
mettre en relation avec les autres zones créoles, tout en
acceptant et créant
des échanges, des contacts intimes qui faciliteront la
transmission et
l’épanouissement, non seulement de la langue créole,
mais, plus globalement,
des langues créoles.
Edouard Glissant a écrit : « la créolisation est ce
mouvement, ce conflit,
cette attirance, ces expériences vécues entre les
cultures du monde... »
Vue ainsi, la créolisation semble être une force
inéluctable. Laissons-la donc
s’épanouir en nous pour qu’ainsi nous soyons autant de ponts
ouverts sur
nous-mêmes et sur le monde.
R.E.
[Ed. Le
Serpent à Plumes - Collection Fiction
française - Les Indes d’Edouard Glissant -
Lézenn (Traduction en
créole) de Rodolf Etienne (rodolfetienne@yahoo.fr)
- Edition bilingue français - créole.]