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J'ai tout
entendu sur toi ces dernières semaines.
Tu es un barbare qui aime brûler les voitures de ses voisins. Tu
veux casser du
Français. L'un dit que tu es un prédateur, un
assisté. L'autre te voit en
victime d'une société raciste où tu te dois de te
battre courageusement au
quotidien pour y arriver.
Il paraît que tu es incapable de
faire des études. Alors, tu passes tes journées à
fumer du shit, et, surtout, à
en vendre. Pour l'un, tu pisses sur la France et niques de Gaulle. Pour
l'autre, tu es un artiste engagé, le haut-parleur de la
misère, un constructeur
de sens. Contre toi, il faut utiliser de la force comme contre les
sauvages.
Certains disent, au contraire, qu'avec toi, il faut compatir, partager
les souffrances.
On raconte tellement de choses sur toi.
On dit que tout nous sépare.
Nous n'aurions pas la même culture, pas les mêmes
préoccupations ni les mêmes
rêves, encore moins la même langue. On me l'a tellement
répété que je le
pensais moi-même, au point que je me suis senti presque
étranger aux récentes
émeutes dans les banlieues
Mais si je refuse un instant ce
" prêt-à-penser " si tragiquement proposé, il
m'apparaît alors
évident que, en réalité, beaucoup de choses nous
réunissent. Une même rage de
vivre nous anime. Toi et moi avons vibré en 1998 avec
l'équipe de France de
football. Toi et moi avons été choqués de voir Le
Pen au second tour de
l'élection présidentielle, en 2002. Toi comme moi ne
savons pas ce que demain
nous prépare. Et nous avons peur du chômage.
Tes parents et mes parents ne
sont pas nés en France. Tes parents comme mes parents se sont
fait une place
dans un nouveau pays. Ils nous ont laissé la langue
française en héritage, et
sa culture.
Dans ce lamentable scénario que
les médias nous ont présenté ces dernières
semaines, on ne nous a pas permis de
choisir notre place. Nous n'avons vu que la multiplication de
préjugés et de
fantasmes sur les petits écrans du monde entier. Tu jouais le
rôle du méchant,
et moi, celui du premier de la classe.
J'ai ainsi appris que je suis
supérieur à toi. Tu portes un jogging Lacoste, moi, un
jeans Diesel. Tu vis en
bas d'une tour minable, moi en bas de la tour Eiffel. Tu deales, moi je
dirige
les banques. Tu es polygame à Grigny (Essonne), moi, enfant
unique à Neuilly
(Hauts-de-Seine). Tu es djihadiste et moi je contrôle le monde.
Après tout, tu
devrais retourner dans ton pays, et moi, en Israël. Une seule
certitude : tu
n'es qu'un sale étranger, et moi, qu'un sale juif.
S'il est évident que tu ne
puisses
accepter une telle répartition des rôles, sache que moi
non plus je n'entends
pas me laisser faire. Les murs de cette classe m'effraient autant que
toi, et
je ne vois pas pourquoi je ne peux les redessiner avec toi. Alors,
puisque toi
et moi voulons lutter contre tous ceux qui veulent nous voir
opposés,
rejoignons-nous pour donner l'exemple. A nous de lutter contre le
racisme et
l'antisémitisme, contre les discriminations raciales et
sociales. A travers le
projet " Coexist ", c'est ce que nous faisons depuis plusieurs mois.
Des jeunes d'origines diverses
vont dans les collèges de ZEP en banlieue. Parce que
l'éducation est l'une des
clés du problème, et parce que le racisme et
l'antisémitisme se développent
follement en milieu scolaire. Ils s'adressent aux élèves
de 4e et de 3e pour
casser leurs idées préconçues. Ainsi, nous
travaillons avec ces élèves autour
d'un module pédagogique innovant, pour leur faire exprimer, puis
déconstruire,
les représentations racistes qu'ils véhiculent, souvent
à leur encontre. Parce
qu'on le sait bien, la stigmatisation est le premier pas vers la
violence, et
la parole le seul outil à notre disposition pour la
prévenir.
Ensemble, refusons la "
tribalisation " des rapports sociaux en créant des espaces de
circulation
et de rencontre. Pensons plutôt à une " stigmatisation
positive " de
la jeunesse. Offrons des perspectives à la société
française. Inventons les
contours d'un nouveau projet français fédérateur.
Souvent, dans les moments de
crise, c'est à la jeunesse que revient le devoir d'être
une force de
proposition et d'imagination au service de la société
tout entière. Ensemble,
c'est donc une démarche d'ouverture et un exemple de
responsabilité que nous,
étudiants, proposons à la France.
Benjamin
Abtan est président de l'Union des étudiants juifs de
France (UEJF) et diplômé de
l'Ecole nationale supérieure des
télécommunications.
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