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Ni nouveau barbare ni maître du monde
par
Benjamin Abtan

J'ai tout entendu sur toi ces dernières semaines. Tu es un barbare qui aime brûler les voitures de ses voisins. Tu veux casser du Français. L'un dit que tu es un prédateur, un assisté. L'autre te voit en victime d'une société raciste où tu te dois de te battre courageusement au quotidien pour y arriver.

Il paraît que tu es incapable de faire des études. Alors, tu passes tes journées à fumer du shit, et, surtout, à en vendre. Pour l'un, tu pisses sur la France et niques de Gaulle. Pour l'autre, tu es un artiste engagé, le haut-parleur de la misère, un constructeur de sens. Contre toi, il faut utiliser de la force comme contre les sauvages. Certains disent, au contraire, qu'avec toi, il faut compatir, partager les souffrances. On raconte tellement de choses sur toi.

On dit que tout nous sépare. Nous n'aurions pas la même culture, pas les mêmes préoccupations ni les mêmes rêves, encore moins la même langue. On me l'a tellement répété que je le pensais moi-même, au point que je me suis senti presque étranger aux récentes émeutes dans les banlieues

Mais si je refuse un instant ce " prêt-à-penser " si tragiquement proposé, il m'apparaît alors évident que, en réalité, beaucoup de choses nous réunissent. Une même rage de vivre nous anime. Toi et moi avons vibré en 1998 avec l'équipe de France de football. Toi et moi avons été choqués de voir Le Pen au second tour de l'élection présidentielle, en 2002. Toi comme moi ne savons pas ce que demain nous prépare. Et nous avons peur du chômage.

Tes parents et mes parents ne sont pas nés en France. Tes parents comme mes parents se sont fait une place dans un nouveau pays. Ils nous ont laissé la langue française en héritage, et sa culture.

Dans ce lamentable scénario que les médias nous ont présenté ces dernières semaines, on ne nous a pas permis de choisir notre place. Nous n'avons vu que la multiplication de préjugés et de fantasmes sur les petits écrans du monde entier. Tu jouais le rôle du méchant, et moi, celui du premier de la classe.

J'ai ainsi appris que je suis supérieur à toi. Tu portes un jogging Lacoste, moi, un jeans Diesel. Tu vis en bas d'une tour minable, moi en bas de la tour Eiffel. Tu deales, moi je dirige les banques. Tu es polygame à Grigny (Essonne), moi, enfant unique à Neuilly (Hauts-de-Seine). Tu es djihadiste et moi je contrôle le monde. Après tout, tu devrais retourner dans ton pays, et moi, en Israël. Une seule certitude : tu n'es qu'un sale étranger, et moi, qu'un sale juif.

S'il est évident que tu ne puisses accepter une telle répartition des rôles, sache que moi non plus je n'entends pas me laisser faire. Les murs de cette classe m'effraient autant que toi, et je ne vois pas pourquoi je ne peux les redessiner avec toi. Alors, puisque toi et moi voulons lutter contre tous ceux qui veulent nous voir opposés, rejoignons-nous pour donner l'exemple. A nous de lutter contre le racisme et l'antisémitisme, contre les discriminations raciales et sociales. A travers le projet " Coexist ", c'est ce que nous faisons depuis plusieurs mois.

Des jeunes d'origines diverses vont dans les collèges de ZEP en banlieue. Parce que l'éducation est l'une des clés du problème, et parce que le racisme et l'antisémitisme se développent follement en milieu scolaire. Ils s'adressent aux élèves de 4e et de 3e pour casser leurs idées préconçues. Ainsi, nous travaillons avec ces élèves autour d'un module pédagogique innovant, pour leur faire exprimer, puis déconstruire, les représentations racistes qu'ils véhiculent, souvent à leur encontre. Parce qu'on le sait bien, la stigmatisation est le premier pas vers la violence, et la parole le seul outil à notre disposition pour la prévenir.

Ensemble, refusons la " tribalisation " des rapports sociaux en créant des espaces de circulation et de rencontre. Pensons plutôt à une " stigmatisation positive " de la jeunesse. Offrons des perspectives à la société française. Inventons les contours d'un nouveau projet français fédérateur.

Souvent, dans les moments de crise, c'est à la jeunesse que revient le devoir d'être une force de proposition et d'imagination au service de la société tout entière. Ensemble, c'est donc une démarche d'ouverture et un exemple de responsabilité que nous, étudiants, proposons à la France.


Benjamin Abtan est président de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) et diplômé de l'Ecole nationale supérieure des télécommunications.