logo

Accueil 
Actualités
 Archives
Forum Contact

   

Problème de mémoire
par
Louis-Bernard Robitaille

 
C'est une petite phrase qui a mis le feu aux poudres. Et réussi à fai re remonter à la surface les pages sombres de l'histoire française.

Elle est apparue sous la forme d'un bref amendement d'abord passé inaperçu, et dont désormais non seulement l'opposition de gauche, mais aussi, à mots couverts, le premier ministre Dominique de Villepin et le président Jacques Chirac demandent la suppression: «Les programmes scolaires en histoire soulignent le rôle positif de la présence française outre-mer.» En clair: le rôle positif de la colonisation.

Qu'il y ait sinon un rôle, du moins des «aspects» positifs dans le système colonial (français ou britannique) est à la fois une évidence et une absurdité: des instituteurs ont éduqué des «indigènes», des médecins les ont soignés. Mais à ce compte, aussi bien le régime nazi que le stalinisme ont eu, incidemment, des aspects «positifs». Il n'en reste pas moins que le colonialisme du XIXe siècle était, comme l'écrit Bernard-Henri Lévy dans un éditorial, «essentiellement pervers».

Mais en France, la mémoire coloniale est encore toute fraîche: c'est celle de la terrible guerre d'Algérie, dont la plupart des protagonistes sont encore vivants. De toute évidence, c'est en direction de cet électorat lié à l'Algérie française que s'adressait cet amendement glissé furtivement au milieu d'un texte de loi.

Quelques mots imprudents qui ont évidemment fait bondir les historiens de tout bord: «Ce n'est pas au Parlement d'écrire l'Histoire», ont-ils dit en choeur. Formule reprise à la fin de la semaine par le premier ministre en personne, Dominique de Villepin, tout de même embarrassé par ce texte voté par sa propre majorité parlementaire. Laquelle refuse pour l'instant de revenir en arrière.

Cette affaire a eu pour effet en quelque sorte de cristalliser un phénomène récent qui se manifeste de diverses manières: la prise de conscience d'une forte population noire en France. Selon Libération, qui cite les estimations de la Fédération des associations noires, il y aurait aujourd'hui 5 millions de Noirs dans le pays. Un chiffre qui ne peut pas être officiel puisque, à juste titre, les recensements gouvernementaux ne mentionnent jamais ni la couleur de la peau ni la religion de la population. Et il est probable que, sur les 5 millions de Noirs supposés, on trouve quatre millions ou quatre millions et demi de citoyens français, aussi français que leurs voisins blancs ou d'origine maghrébine.

C'était une réalité qui, jusque-là, passait largement inaperçue dans l'opinion et les médias: en France, les Noirs ne sont pas ou ne sont plus une entité un peu marginale, mais une minorité extrêmement importante qui représentera un de ces jours 10 % de la population.

Bien entendu, cette minorité n'est pas du tout homogène: il y a d'énormes différences entre les ressortissants de Martinique et de Guadeloupe, qui, bien que traités volontiers avec condescendance, étaient depuis toujours des citoyens français éduqués selon les valeurs de la République, et les enfants d'immigrés africains arrivés dans les années 70. Mais, de toute évidence, la quasi-totalité d'entre eux ont en commun de subir quotidiennement de la discrimination liée à la couleur de la peau. Et de se trouver, en France même, privés de la plus petite représentation parlementaire: sur les 555 députés de «métropole», pas un seul Noir. Sous Mitterrand, il y eut bien, pour la forme, un éphémère secrétaire d'État d'origine togolaise, si bien intégré d'ailleurs qu'il s'était d'abord fait élire maire d'une petite commune au fond de la Bretagne. Mais il constituait la seule exception à cette règle: pour quelque 3 ou 4 millions de «beurs» et 5 millions de Noirs, naturalisés ou non, pas un seul député au Parlement. Et, selon les régimes, deux ou trois secrétaires d'État d'origine arabe pour donner le change. Une vraie bombe à retardement.

C'est sur ce fond d'exclusion politique assez radicale que la polémique vient de naître. Comme si divers griefs avaient fini par se coaguler et provoquer l'explosion. Avec les dérapages historiques inévitables. Car, si une majorité de la classe politique et intellectuelle juge intolérable cet éloge officiel du «rôle positif» du colonialisme, le débat a monté de plusieurs crans du côté de certaines associations ou mouvements noirs ou antillais. Un historien des plus sérieux, Olivier Pétré Grenouilleau, vient de publier Les Traites négrières (Gallimard), où il rappelle qu'il y a eu justement trois traites distinctes au fil des siècles: une «atlantique», une arabe et une africaine, de dimensions comparables même si les finalités différaient. L'historien est aujourd'hui poursuivi devant les tribunaux pour «révisionnisme».

Toujours la semaine dernière, c'était la mémoire de Napoléon qui était mise en cause. Et le 200e anniversaire de la bataille d'Austerlitz, qui était boudé par les plus hautes autorités françaises: un livre vient de rappeler que Napoléon avait, en 1802, fait rétablir l'esclavage aboli par la Révolution. Un esclavage alors pratiqué par tous les pays -jusqu'à l'abolition britannique de 1825.

Sur fond d'exclusion sociale en France, la bataille de la mémoire ne fait que commencer.

  Source