Quand un pays en arrive à
nier son passé par voie législative et quand il insulte
la souffrance
historique d'une partie de son peuple, c'est qu'il ne va pas bien. La
France,
ancienne terre des droits de l'homme, ne reconnaît plus tous les
siens. De la
«racaille» au refus de la «repentance
permanente» envers ceux dont les ancêtres
furent soumis à l'esclavage et autres barbaries, le gouvernement
Villepin-Sarkozy banalise l'humiliation, la ségrégation
et pratique une forme
d'apartheid qui n'ose pas dire son nom. En effet, y a-t-il d'autres
mots pour
qualifier une politique qui joue sur les concurrences internes des
catégories
sociales les plus vulnérables et qui exploite les troubles de
cet automne dans
nos banlieues pour imposer au pays de nouvelles régressions en
matière de
libertés individuelles et publiques ?
Sous le flot d'une
avalanche législative
directement inspirée de l'extrême droite,
l'Assemblée nationale n'est plus
qu'une entreprise de destruction du fragile équilibre de notre
société. Depuis
la réélection de Chirac, à coups de lois Sarkozy,
Perben, Villepin, Clément, on
instrumentalise la peur et on installe une stratégie de la
tension faisant de
l'immigré la figure de la menace et de l'étranger celle
de l'indésirable. On
oppose une France des «victimes» à celle des
«racailles», forcément coupables.
Un jour, on entend des députés parler des «familles
polygames» comme si tous
les Africains vivant en France l'étaient ; le lendemain, un
sarkozyste de choc
entretient avec malignité la confusion sur les mariages blancs ;
et le
surlendemain surgit la demande de déchéance de la
nationalité pour ceux qui
auraient participé aux violences urbaines... Comment
répond le gouvernement à
cette surenchère qui monte jusqu'à la nausée ? Par
le chantage aux prestations
sociales, par une application «plus stricte» du
regroupement familial, par
l'apprentissage à 14 ans pour les enfants des quartiers
populaires et la fin
probable du collège unique, par l'accélération de
la flexibilité de l'emploi
non qualifié, le durcissement policier et judiciaire, etc., etc.
Jour après
jour, dans ce pays sous état d'urgence
sociale et d'hypnose politique, s'accumulent les conditions qui
nourrissent la
révolte des populations désormais assignées
à résidence. C'est bien mal
connaître la réalité actuelle de notre pays que de
croire la fièvre retombée.
Le feu est là, qui couve toujours sous la
précarité, le chômage de masse et les
discriminations dont les principales composantes se nomment
xénophobie et
racisme. Quelles «grandes» voix s'élèvent,
à part celles de quelques
chercheurs, pour dénoncer le fait que dans certaines
académies 10 % des
collèges concentrent à eux seuls 40 % des
élèves issus du Maghreb, de l'Afrique
noire ou de la Turquie ? Il faut qualifier cette situation pour ce
qu'elle est
: un «apartheid scolaire» qui éclaire sous leur vrai
jour les déclarations de
Sarkozy appelant au «dépôt de bilan» des ZEP.
La
révolution conservatrice est en marche qui
«efface» purement et simplement la partie la plus fragile
et la plus pauvre de
la population, comme si elle ne pouvait s'adapter à la France du
mérite, de la
famille, de l'ordre et de la justice que veulent nous imposer les
nostalgiques
de Maurras. «Faites l'effort de vous intégrer» est
la seule rengaine de ceux-là
mêmes qui mettent en place des politiques de
désintégration. Pourtant, comme le
montre une récente étude de la Fondation nationale des
sciences politiques, «les
Français d'origine immigrée sont loin d'être en
marge ou en rupture avec la
société française et ses principales valeurs... Le
communautarisme ne concerne
qu'une frange extrêmement minoritaire des Français
d'origine immigrée.
Aujourd'hui, plus qu'un danger, c'est un fantasme».
Ceux qui nous
gouvernent s'appliquent à rompre les
digues qui séparaient jusqu'à maintenant la droite du
lepénisme. Mensonges et
propagande deviennent une habitude. Le ministre de l'Intérieur
n'a-t-il pas en
toute conscience trompé l'opinion sur les conditions de la mort
des jeunes de
Clichy, sur les 80 % d'interpellés qui auraient
déjà eu affaire à la justice
(annonce démentie par les magistrats), sur le
«complot» des banlieues (annonce
démentie par le rapport des Renseignements
généraux), sur les expulsions
d'étrangers réguliers (expulsions refusées par les
juges) ? La France ne réagit
même plus, elle semble anesthésiée par une
propagande docilement relayée par
des médias complaisants comme aux beaux jours du gaullisme
triomphant.
Quant à
l'opposition, elle tremble encore au
souvenir du 21 avril, obsédée par sa peur de retomber
dans le piège sécuritaire
que lui avait déjà tendu la droite. Où sont ses
propositions pour recoudre un
tissu social et politique qui ne supportera plus de simples ravaudages
? Où est
«l'opposition frontale» que réclamait Laurent Fabius
? Qui ose reconnaître que
le modèle de la République «une et
indivisible» est aujourd'hui dépassé,
peut-être contre-productif, et qu'il est temps de dire avec
Patrick Chamoiseau
et Edouard Glissant que «chacun est désormais un
individu riche de plusieurs
appartenances, sans pouvoir se réduire à l'une
d'elles» et qu'«aucune
République ne pourra s'épanouir sans harmoniser les
expressions de ces
multi-appartenances».
S'opposer,
c'est
affirmer contre l'esprit du temps
que la défense d'une société ouverte et
multiculturelle est la seule voie
possible pour une démocratie. Accepter le recul de nos
libertés au nom de la
sécurité est un renoncement coupable et une
défaite de la pensée. La gauche ne
doit plus tolérer cette régression française qui
sape les fondements du
vivre-ensemble. Le compte à rebours est enclenché.
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