Elle abhorre les noms en "isme", "trotskisme,
léninisme, maoïsme" ou colonialisme. On l'affuble
volontiers d'adjectifs en "in" : indisciplinée, individualiste,
instable. Indépendante et insaisissable, Christiane Taubira, 53
ans, a fait du privatif sa caractéristique politique.
La députée de Guyane se
plaît à échapper à qui essaye de l'attraper.
A Cayenne, les professeurs reprochaient à la petite
Créole surdouée de ne pas écouter en classe. A
Paris, ses amis politiques ne disent pas autrement. Ils aimeraient
canaliser son énergie, s'agacent de son carac
Dans le débat sur le "rôle
positif de la présence française outre-mer", qu'elle
qualifie de "contrefaçon historique", dans celui sur les
discriminations dont s'estime victime la communauté noire de
France, elle fait entendre sa propre voix, virulente dans l'expression,
modérée dans le contenu, toujours un peu à part. "Je
paye très chère ma liberté de parole,
concède-t-elle. Je parais souvent solitaire."
Christiane Taubira n'aura finalement
obéi qu'à sa mère, morte quand elle était
adolescente. "C'était une personne très courageuse
qui nous a imposé une éducation stricte",
explique-t-elle. Femme de service devenue infirmière, elle a
élevé seule ses onze enfants, Christiane étant la
sixième de la fratrie. Quant au père... "Je ne
souhaite pas en parler." Cayenne est alors une petite ville
mi-coloniale, mi-provinciale, "vivant sous une autorité
extérieure clairement établie". Les Blancs habitent
un monde à part, à la fois omniprésents et
absents. Seuls se montraient quelques bonnes soeurs ou gendarmes
placides portant short et sandalettes.
C'est à Paris que Christiane
Taubira découvre le racisme. Baccalauréat en poche, elle
s'inscrit, au début des années 1970, en faculté de
sciences économiques, à Assas. L'université est
tenue par des nervis d'extrême droite qui n'aiment rien tant que
beugler : "Les nègres et les Arabes dehors !" "Ces
insultes ne m'ont jamais traumatisée, assure l'élue. J'en
ai toujours ri." L'étudiante est prise dans le
bouillonnement politique de l'époque. Elle s'abonne à une
revue anarchiste, fréquente la librairie Maspero, haut lieu de
la culture gauchiste, milite à l'Union des étudiants
guyanais. Elle se familiarise avec la lutte des Noirs
américains, s'intéresse à Malcolm X ou Angela
Davies, suit un cycle sur l'ethnologie afro-américaine. En 1974,
elle dévore le Discours sur le colonialisme
d'Aimé Césaire, le juge "lumineux."
Elle rentre en Guyane en 1979 comme
professeur de sciences économiques. Elle adhère au
Mouvement guyanais de décolonisation (Moguyde),
indépendantiste. L'arrivée de la gauche au pouvoir en
1981, ses gestes d'apaisement, les réformes
décentralisatrices sonnent le glas de l'organisation semi
clandestine. Sevrée de politique, Christiane Taubira s'investit
dans la vie de la cité. Elle s'active dans la coopération
agricole. Fin 1992, des gens de gauche, las de la pesante tutelle du
Parti socialiste guyanais (PSG), viennent la chercher. A la tête
d'un conglomérat construit à la va-vite, le Walwari
(l'éventail, en Amérindien), elle devient
députée en 1993.
Elle débarque dans une
Assemblée où la gauche est en capilotade. Elle louvoiera
dans ce champ de ruines, au gré des forces et des courants.
Butant sur le PSG dans sa conquête contrariée de la mairie
de Cayenne, elle entretient des relations à peine moins
compliquées avec le PS parisien.
Non inscrite, en 1993, elle rejoint
République et Liberté, un groupe centriste
ramasse-miettes et vote la confiance au gouvernement Balladur. En 1994,
elle est élue au Parlement européen sur la liste de
Bernard Tapie. En 1997, réélue, elle rejoint le groupe
socialiste. En 2002, elle n'est plus qu'apparentée PS. Raison de
cette prise de distance : sa candidature à l'élection
présidentielle sous l'étiquette des radicaux de gauche.
Au grand dam de Lionel Jospin, elle obtient 2,3 % des suffrages, un
score qui monte à près de 10 % dans certaines banlieues
ou près de 30 % dans les départements d'outre-mer (DOM).
En 2005, contre toute consigne du PRG, elle appelle à voter
"non" au projet de Constitution européenne.
La constance de Christiane Taubira ne se
trouve pas dans le jeu d'étiquette politique mais plutôt
dans un certain nombre de combats qu'elle mène depuis dix ans.
Contre la loi Pons de défiscalisation, par exemple. Sa grande
oeuvre législative est la proposition de loi qu'elle
dépose en 1999 afin que l'esclavage soit reconnu comme crime
contre l'humanité. Le texte sera adopté à
l'unanimité le 10 mai 2001. Si quelques députés de
droite arguèrent que ce texte était inutile, d'autres
comme Renaud Donnedieu de Vabres ou Alain Juppé lui
apportèrent un soutien dont l'auteure leur sait gré.
Passé relativement
inaperçu à l'époque, ce texte est aujourd'hui
devenu un point d'ancrage pour les communautés antillaise et
africaine. L'exposé des motifs, patiemment poli par la
députée entourée d'une pile d'ouvrages sur le
sujet, est étudié dans les classes. "Cette
rédaction fut pour moi à la fois un moment de grande
splendeur et de grande douleur", assure-t-elle.
En juillet 2002, à
l'Assemblée, la députée s'était
également signalée en portant la contradiction à
Nicolas Sarkozy, alors intouchable. "Lorsque vous définissez
a priori des catégories de personnes à partir de leur
âge, de leur profession, de leur mode de vie, de leur
nationalité, vous jetez un regard uniformément
réprobateur sur des populations qui, majoritairement, en
dépit de la violence de l'urbanisme et de
l'inégalité des chances, s'obstinent à rester
dignes et honnêtes." Une tirade qui prend un autre relief
après les violences urbaines de novembre et la polémique
sur la racaille ou le Kärcher.
La loi de 2001 a conféré
une audience à la députée au sein d'une
communauté noire prompte à se déchirer. Mais celle
à qui ses adversaires prêtent un ego
démesuré se refuse pourtant à sortir du rang. "Je
ne crois pas à l'homme providentiel, assure-t-elle. Je
pense qu'un pas à cent vaut mieux que cent pas à un."
Elle rechigne également à un "positionnement ethnique",
ce qui lui fait garder ses distances avec le tout nouveau Conseil
représentatif des associations noires. Ses amis socialistes la
soupçonnent pourtant de succomber au communautarisme. Une fois
de plus, la dame se montre insaisissable.
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1952 Naissance
à Cayenne.
2001 Fait adopter une
loi reconnaissant l'esclavage comme un crime contre l'humanité.
2002 Obtient 2,3 %
des suffrages au premier tour de l'élection
présidentielle.
2005 Combat l'article sur le
rôle positif de la présence française outre-mer
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