Je lui disais
" Allez Myriam, la Guadeloupe n’a rien à voir avec la
Nouvelle-Calédonie,
vous n’avez pas été repoussée au bout de
l’île, comme les Canaques, sur une
terre pleine de cailloux ".
A cet instant
précis, Myriam est entrée dans une
colère terrible. Comme ça.
Brutalement. Comme font souvent les Antillais, vous l’avez
peut-être remarqué
(maintenant je sais pourquoi). Je ne critiquais pas franchement ses
tirades
indépendantistes pourtant, non, je lui disais : " Fais gaffe,
regarde les
Haïtiens, là-bas, l’indépendance a mal
tournée, un dictateur fou a pris le
pouvoir ". Je discutais, quoi, tâchais de
réfléchir. Et puis tout à coup,
donc, elle a pris un coup de sang.
" Vous serez toujours de
colonialistes de merde, Blancs et racistes
jusqu’au fond des tripes a-t-elle protesté quasiment toute
grise. C’est
verrouillé dans votre cervelle, vous ne supportez pas que les
Blacks relèvent
le nez ! "
Et elle a commencé
à m’insulter de toutes les saloperies faites aux Antilles
depuis 1493, date à laquelle le père Colomb
découvrit la Guadeloupe. Le
génocide des Indiens caraïbes, c’était moi. Le
commerce triangulaire aussi. Et
la Traite. Et le Code noir, et les coups de nerfs de bœuf
pimenté sur le dos
des esclaves. Tout ça était arrivé à cause
de moi, le visage pâle.
" Merde ! Myriam arrête ! " j’ai crié. Je ne supporte plus
les
perpétuelles accusations que font certains Noirs contre les
Blancs. J’ai
protesté contre les Blancs. J’ai protesté avec rage : "
Nom d’un chien ce
n’est pas moi qui ait choisi de naître ici ! Etait-ce de ma faute
si mes
grands-parents étaient des salopards. Je n’ai pas à payer
pour eux. Lâche-moi !
"
" Tu pren kô i pou an boug supérieur golbo ! " elle m’a
craché, les
yeux écarquillés.
" Moi un golbo ! Complexée ! " j’ai riposté. (je vous
traduit :
" tu te prends pour un mec supérieur, sale tocard –" golbo "
veut dire à peu près : plus dans le coup, largué).
Nous nous sommes empaillés comme ça pendant un petit
quart d’heure et puis ça a
fini par se tasser. Cette prise de bec m’a cependant appris une
donnée
essentielle de l’esprit antillais. Même le plus
affûté, le plus moderne. Le
passé colonial, le poids terrible de l’esclavage n’a pas
été complètement
oublié. La révolte et la haine, la menace face aux Blancs
persiste, peut
réapparaître, même s’il est enfoui au plus profond,
sans qu’on sache pourquoi.
Cette vacherie d’histoire de l’émigration antillaise n’a pas
arrangé les
choses.