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Le Ghetto antillais : zouk là sé sel  médikaman nou ni


Vous avez déjà entendu parler de Kassav, des frères Décimus, de Joelle Ursull ou de Jacob Desvarrieux ? Ils sont en train d’arriver tout doucement au disque d’or, hors circuit sans être jamais passé à la télévision, inconnus mais vendant autant que Touré Kounda. Et Frankie Vincent, la troisième vedette antillaise, Frankie porno, comme on l’appelle enregistre en ce moment à Paris. Qui en parle ?

En cinq ans, six disques, Kassav aurait du être repéré. Ils ont été voir chez Drucker et Sabatier. On leur a dit, le créole ça passe difficilement. Les voilà frappant à la porte de Mozaïque, l’émission du dimanche matin : non vous êtes français, on ne fait que les immigrés ! Les interviews ? En cinq ans, ils ont eu Tropic FM, Nova, les émissions de Radio-France à destination de l’Afrique et de l’Outre-Mer. Un article dans Libé et dans Actuel.

L’autre soir, Kassav donnait un concert de promotion à la Dérobade, la grande boîte antillaise d’Aulnay, et je vous assure que j’ai pris une très belle beigne, une de ces beignes rares et magiques, quand toute la salle saute et rit avec des arrangements modernes et fins. De la presse, qui était là dans cette jungle, à quinze minutes de Paris ? Lib2, Actuel et, sur le tard Sidney, l’Antillais vedette de TF1, qui s’excusait de n’avoir jamais passer dans ses émissions les clips de Kassav et promettait de se rattraper.

" Attention ! Me dit le producteur, vous n’allez pas me les caser dans un article sur les Antillais, hein ? Ils ont des tubes en Afrique comme aux Antilles, ils vont percer en France, ils méritent d’être interviewés pour eux-mêmes. ". En résumé : non au ghetto, on n’est pas dedans. Et cinq minutes après un type de la bande de Kassav répète : " Il faut casser le ghetto, mais c’est difficile. Ce serait long à t’expliquer… "

Le ghetto antillais. Le simple fait d’employer ce mot ! J’en ai déjà eu, j’en aurais encore les oreilles qui sifflent. Où tu l’as vu ce ghetto ? Donne-moi l’adresse ! Je suis né ici et j’ai appris à danser la biguine avec une Française, une blanche, alors parlons-en du ghetto ! Ma femme est u médecin blanc. Alors ? Dire qu’il y a un ghetto, c’est comme vouloir à tout prix nous filer l’indépendance, pour nous renvoyer là-bas. Et moi, je suis né en France, non ?

Comme le jeune martiniquais Harlem Désir, l’un des fondateurs de SOS Racisme, qui va découvrir les Antilles pendant ses vacances : à Pâques le mois dernier. Il peut s’étonner, lui qui voit affluer dans son bureau des métis africains, ou des Beurs, ou les jeunes lycéens français , de voir aussi peu d’Antillais se mobiliser même quand un jeune Guadeloupéen de dix-sept ans se fait flinguer à Menton.

" Un ghetto ? dit Harlem Désir. Allons donc, regarde le professeur Valère, éminent cardiologue, ou la cantatrice Lapierre, tu les vois dans un ghetto ? Et Janvion et Trésor ? Alors ?

Retournons le propos. Nous avons enquêté à Paris, en banlieue, en province, aux Antilles, et nous avons fini par retenir ce mot de ghetto. Comme le dit Maryse Condé, qui en est sortie avec Segou, un best-seller : " c’est un triple ghetto. Ghetto face aux Africains. Ghetto face aux Français. Face aux Blancs. "


Le ghetto ? Nous sommes allés voir.

(Reportage paru dans ACTUEL, mai 1985.)