La grève
générale se poursuit en Guadeloupe depuis le 20
janvier. Cette grève a été préparée et déclenchée par un collectif
d'organisations, au nombre de 49 aujourd'hui, regroupées sous le nom de
Lyannaj
kont pwofitasyon (liaison contre l'exploitation outrancière). Ces
organisations
sont syndicales (UGTG, CGTG, CTU, FO, CFDT), politiques avec le Parti
Communiste, Combat Ouvrier, l'Alliance nationale Guadeloupe ,
l'UPLG et
d'autres, des unions de producteurs, des transporteurs, le syndicat des
pêcheurs et des associations culturelles très populaires en Guadeloupe,
dont
les groupes Akiyo, Kamodjaka et Voukoum.
La grève est totale dans toutes les grandes entreprises. Dans d'autres,
plus
petites comme certaines compagnies d'assurance ou un peu plus grandes
comme la
BNP, un certain nombre d'employés ont repris le travail, partiellement
ou
totalement. Dans les banques, seuls ceux de la BFC autour de la CGTG
sont en
grève totale et permanente. Dans les autres établissements, certains se
remettent en grève ou au travail d'un jour à l'autre.
Dans les deux grands centres commerciaux Carrefour des Abymes et
Carrefour de
Baie-Mahault, les magasins sont fermés pour cause de grève. Les
travailleurs de
l'EDF sont en grève et procèdent à des coupures tournantes : en gros,
deux
heures de coupure par jour par rotation géographique. Pour ceux de la
Générale
des Eaux, le même principe a été adopté.
Une forte mobilisation
Les agents hospitaliers, qui peuvent difficilement faire une grève
effective,
sont mobilisés. Ils ont dressé une tente devant le CHU de
Pointe-à-Pitre et s'y
rassemblent après le service minimum et les obligations imposées par
les soins
à donner aux malades. Ils sont nombreux à se joindre aux
manifestations,
nombreux à venir aux meetings
Les journalistes et animateurs de RFO ont aussi rejoint la grève
générale. Les
programmes sont perturbés mais les grévistes ont décidé eux-mêmes de
retransmettre en direct les négociations à la télévision.
Toute la zone dite industrielle de Jarry, qui concentre des centaines
de
petites entreprises et près de 8 000 travailleurs, est quasi morte.
Les transporteurs aussi sont en grève. Il n'y a pas de transports en
commun. De
toute façon, aucune station d'essence ne fonctionne. Les travailleurs y
sont en
grève, alliés en l'occurrence aux gérants des stations-service.
Personne ne
veut l'ouverture de nouvelles stations-service automatisées avec carte
de
crédit et self-service. Les gérants n'en veulent pas en raison de la
concurrence et les travailleurs non plus, pour éviter le risque de
licenciement
progressif des pompistes et des employés des magasins de ces stations.
En
effet, en Guadeloupe, ce sont encore les pompistes qui font le service
d'essence aux conducteurs et cela concerne des centaines de jeunes
travailleurs.
Les enseignants aussi sont en grève. Les lycées, l'université sont
fermés, le
Rectorat ayant décidé de fermer les établissements sans même attendre
les
décisions prises par le personnel de chacun. À l'université
Antilles-Guyane,
les enseignants et ouvriers ont créé un comité de grève. Les examens
ont été
reportés à une date ultérieure.
Les travailleurs municipaux sont en grève, totalement comme aux Abymes,
la plus
grande ville de la Guadeloupe, ou partiellement. À Goyave, la grève des
municipaux est totale depuis déjà plusieurs semaines, bien avant le
début de la
grève générale. Dans beaucoup de communes, les bureaux sont fermés.
Il est vrai aussi qu'en raison de la grève des stations, certains
travailleurs
qui peut-être voudraient reprendre le travail ne le peuvent pas, car
ils ne
peuvent plus circuler. Mais d'autre part, dans toutes les grandes
entreprises,
les travailleurs ont reconduit massivement la grève jour après jour
dans des
assemblées générales et déclarent qu'ils ne reprendront pas le travail
tant que
les revendications immédiates ne seront pas satisfaites. Lorsque les
assemblées
générales ne se tiennent pas dans les entreprises, ce sont des
centaines de
travailleurs rassemblés devant la Mutualité de Pointe-à-Pitre qui
votent la
reconduite de la grève par acclamation à la demande des représentants
du collectif
La vision générale lorsqu'on circule dans l'île, c'est que les journées
ressemblent à ce qu'on voit un dimanche : les rues et les
routes presque
désertes, et tout est fermé.
La « grève marchante »
Le patronat tente de faire croire que, si la grève est générale, c'est
parce
que des groupes de grévistes portent atteinte à la liberté du travail
en
menaçant les non-grévistes et en exerçant sur eux une violence
particulière.
C'est faux !
En réalité, oui, il y a en Guadeloupe une tradition séculaire de «
grève
marchante », qui vient de la tradition de lutte des ouvriers
agricoles de
la canne qui marchaient de champ en champ pour discuter avec leurs
camarades,
seule façon de généraliser le mouvement au sein des « habitations »
dispersées.
Cette tradition remonterait même aux temps de l'esclavage, où les
esclaves
circulaient à l'intérieur des champs pour organiser les révoltes.
Il y a donc des groupes de travailleurs qui marchent et passent
d'entreprise en
entreprise, soit pour expliquer leur mouvement à la minorité qui il y a
quelques jours travaillait encore, soit pour vérifier et contrôler
comment les
choses se passent autour des entreprises en grève. Il s'agit alors
d'aller se
parler entre grévistes, d'échanger les informations, de réconforter les
piquets
de grève.
Ainsi, c'est la grande majorité des travailleurs salariés de Guadeloupe
qui est
engagée dans la grève générale et qui suit les directions syndicales,
en
particulier UGTG, CGTG,CTU, FO, CFDT, qui forment l'ossature des
directions
ouvrières du LKP (Lyannaj kont pwofitasyon) et même l'ossature du LKP
tout
court. Parmi elles, on peut dire que c'est le syndicat nationaliste
UGTG qui a
la plus forte influence, ensuite la CGTG, ce qui correspond du reste à
leur
représentation dans le monde du travail en Guadeloupe, dont le dernier
baromètre a été les élections prud'homales.
Quant à la population dans son ensemble, elle soutient le mouvement
avec une
unanimité jamais observée depuis des dizaines d'années. Partout ce ne
sont
qu'encouragements à ne pas céder sans avoir obtenu satisfaction, en
particulier
sur le coût de la vie et les salaires. On n'observe pratiquement pas de
plaintes contre les coupures de courant et autres gênes occasionnées
par la
grève générale dans la vie quotidienne. Mais c'est l'inverse plutôt qui
apparaît, avec des messages de soutien et d'encouragement aux grévistes.
Pierre
JEAN-CHRISTOPHE