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ENTRETIEN, CRISE
SOCIALE.
Guadeloupéenne de
Bordeaux, où elle enseigne les lettres à l'université, Dominique
Deblaine dit
l'origine du malaise
Le
blues des Antilles
« Sud Ouest
». Comment ressentez-vous la mobilisation
sociale dans votre Guadeloupe natale ?
Dominique
Deblaine. Comme un cyclone social. Mais il faut bien constater que ces
cyclones-là font moins l'ouverture des journaux télévisés que ceux de
la météo.
Et je suis aussi choquée que les habitants de Guadeloupe qu'on ait mis
autant
de temps (quinze jours) pour en parler dans l'Hexagone.
On
a sous-estimé la situation ?
Écoutez,
si une grève générale de la même ampleur s'était déroulée en Corse ou
en
Ardèche, vous imaginez le retentissement ! Cela en dit long sur le
mépris dans
lequel sont tenus les DOM (1).
Mépris,
le mot est fort...
Le
mépris n'est pas forcément conscient. Je veux dire que dans la
représentation
collective, les Antilles sont un à-côté du territoire. Et ses citoyens,
des
citoyens à part. Jeudi, j'ai été sidérée, comme les îliens eux-mêmes,
que dans
son allocution, le président Sarkozy ne dise pas un mot de la grève
générale en
Guadeloupe alors qu'il parlait justement de la vie chère ! Comme si
cela ne
comptait pas !
Il
y a eu un rattrapage depuis...
Oui,
mais la façon inadéquate dont le conflit est géré, avec le retard, puis
les
allers-retours du ministre Yves Jégo, alimente le cercle vicieux et
encourage
le discours ambiant qu'on n'entend que trop : « Ces Antillais toujours
survoltés », « ces îles qui nous coûtent cher et ne rapportent pas ».
Or ce
conflit vient de loin. Rappelons qu'il a fallu du temps pour que le
smic
antillais soit aligné sur celui de la métropole, ou que la Sécurité
sociale soit
la même pour tous les citoyens français.
Le
passé colonial ne passe pas ?
Pas
encore. Les grandes surfaces sont tenues par les békés, c'est-à-dire
les
descendants des esclavagistes, qui continuent à bâtir les fortunes
édifiées
dans la canne à sucre et la banane. Et les propos récents de Hugues
Despointes,
expliquant, arbre généalogique familial à l'appui, que le métissage ne
créait
pas d'harmonie, ont d'autant plus choqué que les békés tiennent les
cordons de
l'économie.
Faut-il
parler d'une persistance du rapport maître-esclave ?
Non,
car le peuple noir créole est issu non de l'esclavage mais de la
résistance à
l'esclavage. Comme le dit le poète Daniel Maximin, « ce n'est pas un
paysage
mais un pays, ce n'est pas une population mais un peuple ». Et
l'addition du
mépris, de la vie chère, de l'exclusion citoyenne et d'une nouvelle
forme
d'exploitation conduit ce peuple à dire : « Ça suffit. »
La
fracture est-elle durable ou y aura-t-il un bon usage de la crise ?
Je
pense que des conséquences positives peuvent sortir de ce mouvement.
Après le
passage du cyclone Dean à l'été 2007, les Antillais s'étaient rendu
compte
qu'il serait temps de bâtir une économie qui ne repose pas seulement
sur la
canne et la banane, secteurs tenus, comme je l'ai rappelé, par les
békés. Et
d'une façon générale, cette crise est d'abord une demande d'égalité
citoyenne
dans des îles où le « métro », le fonctionnaire (payé 40 % de plus) et
le
citoyen de base vivent côte à côte. Cette revendication, c'est ce que
portait
Aimé Césaire lui-même quand il demandait la départementalisation.
Certains ont
vu dans cette demande une aliénation, mais pour Césaire, cela ne
signifiait pas
que les Antillais seraient semblables. Mais qu'ils seraient égaux.
(1)
Départements d'outre-mer.
Auteur :
Recueilli par Christophe Lucet
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