Quelle
leçon tirer de
Barack Obama ?
Comme
de nombreux Guadeloupéens, je suis
fasciné par cet homme qui a réussi à faire entrer un noir à la maison
blanche.
Les commentaires élogieux pleuvent de partout. C’est l’état de grâce
bien
mérité. Pourtant une petite voix me souffle: et nous?
Et
nous guadeloupéens qu’avons-nous fait?
Que faisons-nous? Que ferons-nous?
Passé
les brûlures de l’esclavage, passé
les interminables débats sur l’identité, passés négritude et créolité,
comment
devons-nous aborder le XXIème siècle dans une perspective qui soit la
notre.
Je
ne renie aucune parcelle de mon passé
et je suis solidaire de tous les combats que nous avons menés mais je
voudrais
me positionner résolument dans l’avenir.
Nous
sommes un petit pays. Une petite
lèche de terre peuplée seulement de 400.000 habitants et pour le moment
nous
sommes hors-jeu dans notre présent et presque condamné à quémander
l’avenir à
ceux qui nous gouvernent. Chacun y va de sa chanson, de son parcours,
de ses
rêves. C’est précisément cela qui nous manque : une chanson
commune, un
parcours commun, un rêve commun. Peut-être avons-nous besoin de savoir
ce
qu’est une société. Je veux dire une entité sociale, économique,
politique,
culturelle dont les rouages s’articulent dans un système cohérent et
efficace.
Je
constate que nous sommes une somme de
revendications syndicales obsessionnellement tournées vers les
questions
salariales, le maintien des avantages acquis, la guerre contre le
patronat etc.
Et ceci nous condamne à des postures agressives ou impuissantes. Plus
grave,
agressives ET impuissantes. Ce ne sont pas les miettes lâchées ici ou
là qui
vont changer la donne en l’absence de tout projet viable.
Je
constate que nous nous noyons dans le
puits de la consommation. Les panneaux publicitaires fleurissent. Les
voitures
de luxe encombrent les routes. Les gadgets de toutes sortes tiennent
lieu
d’accès à la modernité. La modernité est un mot terrible. Cela
fonctionne comme
une machine à broyer le passé, la culture (reléguée au rang de
tradition!), les
manières de penser, de faire et de vivre. Nous voulons être en première
classe
sans nous soucier de la destination du train.
Moi,
j’ai envie de crier: construisons les
rails, construisons le train, construisons la gare.
Nous
avons le choix entre trois options.
Laisser
rouler les choses au risque de se
perdre. Devenir indépendant au risque de s’appauvrir; Tenter une
autonomie au
risque de se faire gruger.
Il
y a toujours un risque! C’est là notre
douleur et c’est là notre lâcheté. En réalité, je crois qu’il faut
reformuler
un projet guadeloupéen en toute responsabilité et en toute lucidité.
Qu’est-ce
à dire,
Définir
(redéfinir) quelle peut-être notre
fonction économique, sociale, politique et culturelle. Et surtout
définir
(redéfinir) notre relation à la France et à l’Europe pour sortir de
l’assistanat
(cette mendicité de droit) et de l’infantilisation (ce légitime impôt
prélevé
par les bailleurs de fonds). Il faut donc commencer par nous définir
nous-mêmes
en ayant le courage et l’humilité d’éviter les postures victimaires ou
héroïques, les positions dogmatiques, les immobilités conservatrices,
les
impasses de l’idéologie et le suivisme soi-disant moderniste. Cela fait
beaucoup de contraintes mais la lucidité est à ce prix.
- Nous sommes, le plus souvent,
de piètres chefs d’entreprise.
- Nous sommes le plus souvent
des petits tas d’égoïsmes et au mieux des petites bandes de
corporatismes.
- Nous sommes, le plus souvent,
de mauvais maris, de mauvaises épouses et pour finir de mauvaises
familles.
- Nous sommes, le plus souvent,
une société violente au niveau des individus et au niveau du collectif.
- Nous sommes le plus souvent
des viveurs au jour le jour, des jouisseurs inconséquents. Toutes les
industries du loisir le savent: boite de nuit, sex-shop, déjeuner
champêtre, hôtels, Midi-minuit. Etc.
- Nous sommes le plus souvent
des travailleurs toujours en grève, en congé, en dissidence, en ruse et
en laxisme.
- Nous sommes le plus souvent
abonnés à la seule culture populaire, oublieux de la culture du monde
et trop matérialiste pour comprendre qu’un poème, qu’un roman, qu’un
tableau, qu’une chanson, qu’une pièce de théâtre, etc. ne sont ni des
divertissements ni des exutoires mais des problématiques d’un autre
possible de nous et du monde.
- Nous sommes le plus souvent
une insociété comme on dit une incivilité. Et avec ça toujours empressé
de nous comparer à la France comme si le monde entier, les seuls
modèles, les repères absolus appartenaient à une France en crise depuis
longtemps.
Nous
regardons de haut la Caraïbe et nous
ignorons les Amériques. C’est pourtant selon la formule consacrée notre
environnement naturel. Alors que nous sommes si riches de l’argent des
autres!
Il
est de bon ton de dire qu’il ne faut
pas diaboliser la Guadeloupe, qu’il ne faut pas se flageller et qu’il
faut
positiver. Toute critique est assimilé à une trahison ou à du vomi.
Posons-nous
la question qu’est-ce qui est positivable?
Une
jeunesse aux abois! Des citoyens
irresponsables! Des personnes âgées de plus en plus isolées! Un nombre
grandissant d’exclus! Un pouvoir local sans vision! Des intellectuels
bâillonnés par la proximité! Des artistes impécunieux et subventionnés!
De
grandes messes jubilatoires! Une impuissance économique
chronique ! Un
tourisme impensé! Des rapports de classe et de race viciés par le passé!
J’aime
la Guadeloupe, mais je crois qu’il
faut lui dire ses quatre vérités. Pas de presse capable de
conscientiser! Pas
d’émissions éducatives et formatrices! Une université trop extravertie.
Un
artisanat désuet. Une langue créole qui fout le camp! Nous le disons
entre
nous, en petits comités. Nous le chuchotons mais nous avons honte de le
crier
en public. Comme dit Franky, c’est la vie en rose! Césaire l’a écrit:
«un
paradis absurdement raté». Maryse Condé l’a craché: la Guadeloupe n’est
pas un
paradis! Et nous sommes là plein de rancœurs rancies, pleins de rêves
non
muris, admirateurs des autres, ébahis devant notre moindre prestation
d’humanité, toujours dans la logique du rachat. Ah nos sportifs! Au nom
de
quoi, le fait d’être guadeloupéen fait d’un exploit sportif un miracle?
A moins
de douter de soi et d’estimer inconsciemment que nous n’avons pas droit
à
l’excellence.
Et
c’est la première leçon que je tire
d’Obama: le droit au droit à l’excellence.
La
deuxième étant de casser, de répudier
tous les discours qui obstruent l’horizon: la race, konplo a neg sé
konplo a
chien! Nou sé neg! le fandtyou! Cette moquerie permanente de tous ceux
qui
tentent, qui osent et même parfois qui font. Etc.… Cette mise en
dérision de
nous-mêmes!
La
troisième étant de doter la Guadeloupe
d’un vouloir collectif qui transcende les différences, les rancunes,
les sottes
compétitions, les querelles idéologiques, les xénophobies, les
nombrilismes,
les chauvinismes à bon marché.
La
quatrième étant de miser sur
l’intelligence, toutes les formes d’intelligence, pour élever le débat
au-dessus des querelles de personnes.
La
cinquième d’assumer notre histoire,
toute notre histoire, par nous, pour nous, sans mendoyer une
reconnaissance que
nous ne nous octroyons pas très souvent. C’est de nous-mêmes, de notre
énergie,
de notre créativité, de nos talents, de nos forces, de notre rigueur,
de notre
respect pour nous-mêmes que viendra la reconnaissance et non de telles
ou
telles victoires plus symboliques que réelles.
Se
déplacer à Washington pour dire «j’y
étais!» c’est bien. S’atteler au char de la Guadeloupe c’est mieux!
Obama
est un homme qui a cru en son pays
sans renier ses origines. C’est un homme qui a cru en la capacité de
son pays à
dépasser les frontières des pensées établies. C’est un homme qui a su
faire
croire en lui. C’est ce pari là qu’il faut gagner.
Si
nous disons: «mon pays c’est la
France». Alors, il faut assumer et faire en sorte que la France change
et on ne
peut le faire sans les Français de l’hexagone.
Si
nous disons «mon pays c’est la
Guadeloupe colonisée».Alors, il faut l’assumer et décoloniser la
Guadeloupe en
privilégiant les armes de la décolonisation de l’imaginaire, de
l’économie, du
culturel, du politique et du social. Il est inconséquent de prôner la
décolonisation en jouant le jeu d’une surintégration parfaite et
indolore.
Si
nous disons «mon pays c’est la
Guadeloupe autonome». Alors il faudra l’assumer en se préparant à
exercer un
pouvoir local plus riche en compétences et désireux de développer une
richesse
guadeloupéenne.
Si
nous ne disons rien, nous sommes
coupables de nous croiser les bras devant une société qui se saborde
(violences
sexuelles, violences des jeunes contre les jeunes, violence des hommes
contre
les femmes, violences au sein des familles, violences sociales plus ou
moins
sournoises). Une société qui se cache derrière le paravent de la
consommation.
Une société de gestion ou de géreurs et non une société de
l’entreprendre. Une
société qui a mis en faillite les intellectuels de tous bords.
Une
société en danger.
Oui,
je dis bien en danger! Pendant que
nous nous livrons à des actes de cannibalisme (les uns à l’encontre des
autres!), en l’absence de projet construit par nous et soutenu par
nous, des
forces agissantes décident pour nous, grignotent le territoire,
contrôlent
l’économie, décident pour nous! Je ne parle pas de race, je parle de
filières,
de réseaux, d’organisations structurées, de puissances financières. Il
suffit
de regarder Jarry, d’aller à Continent, à Millénis etc. Combien de
Guadeloupéens
font partie du vrai jeu économique? Nous ne sommes, à part quelques
cas, que
des sous-traitants et surtout des sous-gagnants.
Il
est vrai que nous sommes soumis comme
les autres aux durs effets de la mondialisation, que nos marges de
manœuvres
sont limitées et que nous sommes un petit marché.
Ceci
nous exonère pas de penser, de nous
organiser, de lutter dès lors que l’objectif est clair, accepté et
positif.
Quels objectifs pour l’art, l’économie, le social, le politique?
Comment les
atteindre? Avec quelle stratégie? En clair comment (re)bâtir la
Guadeloupe?
Il
me semble souhaitable d’arriver à
commercialiser notre culture sans la prostituer, à exporter ses
meilleures
créations et surtout à nous nourrir d’elle. Pour le moins, faire entrer
la
notion de dépenses culturelles diversifiées dans les budgets des
familles et
des entreprises serait un grand progrès.
Il
me semble souhaitable d’envisager un
développement rentable de l’agriculture afin de pourvoir, le plus
possible, à
nos besoins et à ceux des marchés qu’il nous appartient de trouver à
l’extérieur.
Il
me semble souhaitable de repenser de
fonds en comble l’industrie touristique. Je dis bien l’industrie en
l’accompagnant des produits du soleil (maillots de bain, serviettes,
lunettes
de soleil, crème solaire, vêtements etc) made in Guadeloupe ou
labellisés
«Guadeloupe». C’était une idée de Paco Rabanne. Je doute qu’elle ait
été
entendue! Il me semble souhaitable de rechercher les voies et moyens
d’une
solidarité active au sein de la société guadeloupéenne. Nous sommes si
généreux
envers le téléthon!
Il
me semble souhaitable de croire au
développement de la langue et de la culture créoles dans une
perspective non
folkloristes mais diplomatique (il existe un monde créolophone),
économique et
culturel. Il me semble enfin souhaitable que nos élus aillent se former
non pas
seulement à Paris mais aussi dans la Caraïbe. Ils connaîtraient mieux
le
fonctionnement des pays indépendants ou néo-colonisés. Ils seraient
plus au
fait des données de la diplomatie. Ils gagneraient en relations
internationales. Ils créeraient d’utiles solidarités.
Mais
tout cela n’est rien si nous ne
répondons pas à la question suivante: quelle Guadeloupe voulons-nous?
Autrement
dit avec quelles valeurs? Quel mode de fonctionnement Quel
type de citoyens?
Quel système économique? Quel budget?
Ce
sont des questions qui sont loin de
l’élection d’Obama. Ce sont des questions auxquelles tout chef
politique doit
répondre de façon claire. La méfiance des Guadeloupéens envers les
élus,
parfois leur inertie apparente, résulte sans doute d’un manque de
clarté, d’un
manque de pédagogie, d’un manque de vouloir.
Je
répète avec Obama l’histoire retiendra
notre capacité à construire et non notre capacité à détruire!
Crier
que nous sommes des petits-fils
d’esclaves ne suffit pas! Détester, singer ou vénérer la France, n’est
pas une
politique! Croire que l’on peut construire sur des ruines est une
erreur!
Seront
nous capables de dire, nous aussi:
YES WE CAN! C’est cela la leçon, la grande leçon d’Obama!
Ernest
Pépin
source
Lamentin le
21 janvier 2009
PS :
Je ne suis pas un spécialiste et mes idées n’engagent que moi. Je ne
les livre
que pour lancer un débat que je crois nécessaire et salutaire.
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