Le dialogue
social en Guadeloupe
Le
dialogue social ne se décrète pas. Il est une longue maturation du
corps
social, lequel se dote des instruments
d’autorégulation en fonction de son histoire
et de sa culture. Ce serait
faire preuve d’un sur-autisme que de réduire l’analyse aux seuls champs
juridiques et économiques. Ceux
qui, de
tous bords, s’exténuent comme le cabri de De Gaulle en criant
« La
loi ! La loi ! », pensant ainsi atteindre,
sans confession, le jardin
d’Eden social, devraient pour commencer,
interroger cet appel névrotique. En Guadeloupe, il y va du chant de la
loi
comme du zouk love, son omniprésence dans le système discursif social
est plus
un marqueur d’absence qu’un révélateur de présence. Chanter l’amour à
tue-tête
quand, de l’avis de tous les observateurs et de tous les acteurs, c’est
l’ingrédient qui manque le plus à notre migan social,
ne confère-t-il pas à cette mélodie des caractéristiques de
l’autisme .Faudrait-il
convoquer toutes les expressions créoles mettant en scène la
loi ? Si
on considère la loi comme un lien du désir
(l’entité sociale se
projetant dans un cadre juridique), on
voit bien qu’ici les termes s’inversent
pour aboutir à un désir du lien.
Nul besoin de profondes
psychanalyses pour entendre l’aveu
d’aliénation dans ce rapport à la loi : elle se vit comme extranéité.
C’est dans ce jeu, dans ce désir avoué/non
avoué, assumé/non
assumé que se glisse
le dialogue social. La loi fonde le dialogue social, le dialogue social
se
fonde sur la loi, même et y compris dans les cas de contestation où le
mouvement (parfois violent) contribue à faire bouger la loi ;
mais il y a
toujours, une référence à. La
Guadeloupe, « colonie-départementalisée », malgré les
signes
électoraux d’allégeance à la France semble réduire sa citoyenneté à une
simple
demande de bien-être social : autant dire une simple citoyenneté administrative au lieu d’une citoyenneté historico-politique
assumée : le désir qui demeure
désir. L’histoire n’est pas dupe ! L’inconscient collectif et individuel repose sur une
structuration
venue des jours d’esclavage. Le théâtre de l’altérité sociale se double
d’ombres chinoises imposant un certain jeu aux acteurs. Ces ombres
renvoient au
refoulé, c’est-à-dire à l’espace d’où ont germé les complexes et les
névroses
inhérents au système esclavagiste et coloniale. Ce qui ailleurs relève
de la
mise en rapport (conflictuelle ou pas !) des
acteurs sociaux est, ici surdéterminé par la
question
ethno-historique. Le dire, le répéter n’est
pas s’en contenter mais relève de la
compréhension objective. Aussi, le
discours syndical « application de la loi, toute la
loi » comme le
discours patronal « droit de circuler, punir les
exactions » sont les
symptômes d’une
même névrose
historique. La société guadeloupéenne, en tant qu’elle est une entité a-normale
parce qu’elle n’a pas trouvé son rythme propre ni
n’accepte pleinement le rythme qu’elle valide pourtant à chaque
consultation
électorale, ne peut
générer qu’un faux-semblant
de régulation. Le travailleur
qui la semaine soutient violemment l’UGTG face au « patron
blanc »
est aussi celui qui le dimanche vote pour la droite départementaliste.
Frantz
Fanon observa,
jadis cette
« débrouillardise, forme athée du salut ». Les
scansions de
l’habitation rythment encore les rapports sociaux avec sa violence
contenue, sa
logique de ti-mal (patron géreur et paternaliste ou syndicaliste en
marronnage
virtuel) et sa
« stratégie du
détour ».
Analyser
le dialogue social est aussi, et peut-être ici surtout, selon une
pragmatique
du discours analyser les silences.
Il y
a les silences historiques, que
nous
venons d’aborder, et il y a aussi les silences
idéologiques. Quand on dit qu’il n’y a pas de dialogue social en Guadeloupe, veut-on signifier qu’il y a
un lieu qui se donnerait en exemple par
sa quiétude sociale ? Se réfère-t-on à un modèle ? Et
on se réfère
toujours à un modèle. Les USA nagent-ils dans le bonheur que leur
procure
l’absence de l’UGTG sur leur territoire ? Quel est le type de
société rêvé
par ceux qui dénoncent, comme source du mal, le « jusqu’au
boutisme »
et « l’extrémisme » de certains syndicats ?
Le dialogue social
étatsunien, à y regarder de près n’est que le monologue d’une partie du
corps
social : dans la jungle capitaliste de la dérégulation, pour
le
mouton-travailleur c’est souvent l’abattoir volontaire. Ce fameux
dialogue peut
se définir comme circularité
discursive
entre, ce que l’analyse
marxiste nomme infrastructure et superstructure. Il transporte vision du
monde et phantasmes
sociaux. En tout cas, il est indissociable du lieu socio-économique, il
relève
de ce qu’on pourrait appeler l’interstructure.
Veut-on, alors du modèle social et du
dialogue
social anglo-saxon, français, créole (pourquoi pas ?), avec
respect de la
loi, toute la loi ? On dénonce le discours et les méthodes
« extra
syndicaux » de l’UGTG comme si son propre silence idéologique
était le
gage d’une objectivité et d’un manque de désir idéologique.
« Se taire
c’est encore parler » disait Sartre.
Par
ailleurs, l’entreprise et les syndicats (patronaux ou ouvriers) sont
des scènes
où se donnent des stratégies de pouvoir (chef d’entreprise ou chef de
syndicat : le qualificatif est capiteux !) qu’il ne
faudrait pas
ignorer, et qui brouillent parfois les tenants et les aboutissants de
tel ou tel
conflit.
L’analyse
sociale surtout celle qui a la volonté d’aboutir à une praxis devrait
donc se
méfier de tout réductionnisme juridique et économique, mais aussi éviter de plaquer sur notre
réalité un discours
marxiste réduit à
« l’antagonisme
de classes ». Il nous faut penser la réalité sociale, et donc
opérer un
retour à l’histoire réelle de notre société.
Il
ne faut pas non plus noircir le tableau : la petitesse du pays
et la
dépendance économique renforcée font que l’écho d’un conflit social
nous
revient avec plus de force que le conflit lui-même : grève de
l’essence ou
du port, la fin du monde semble toujours être imminente.
« L’on peut
considérer qu’en Guadeloupe, le dialogue social
dans le secteur privé se
situe à un niveau globalement satisfaisant,
surtout si l’on se
réfère à la sévérité des actions sociales conflictuelles engagées sur
le
territoire national » : c’est Christian Vivies de
l’UDE-MEDEF
Guadeloupe qui parle, et d’autres rajoutent, que «le gouvernement
québécois a
été amené à créer l’institut dirigé par F. Mateau suite à de longs conflits
qui ont généré morts d’hommes, attentats ».
Parenthèse :
selon la direction du travail
« près de 60% des conflits sociaux
sont le résultat de la non
application de la loi » ? A méditer.
Nous
avons dit qu’il y avait jeu d’acteurs, celui-ci se trouve renforcé par
la
médiatisation des conflits. Le ti-mal sous les feux de la rampe doit
donner sa
pleine mesure de patron menaçant de lock-out ou de syndicaliste vendant
son
syndicat comme on vend un produit commercial.
Le
dialogue social guadeloupéen
sera
conséquent quand il y aura un patronat guadeloupéen et un syndicalisme
guadeloupéen. Dans les faits, et non simplement dans le discours
c’est-à-dire
quand les uns et les autres comprendront leur histoire
dans l’apaisement des complexes, des
fantasmes, des légendes. Qui veut vraiment sortir de
l’habitation ? telle
est la question ?
Ronald
SELBONNE (wonal)