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ENTRE DOULEUR
ET
PROJET
Par Michel
EYNAUD
Beaucoup
d’acteurs n’ont pas anticipé l’ampleur de la crise de la Guadeloupe,
car ils en
ont dénié trop longtemps les racines. L’intensité des souffrances
accumulées
impose des remèdes immédiats, tandis que la complexité et la profondeur
de leurs
causes nécessitent du temps. Mais tout attendre tout de suite est aussi
mortel
que tout reporter à plus tard.

photo : Jean Largitte Quand
vient le temps de la
récolte, ce que l’on cueille dépend de bien des aléas. La qualité des
semences
n’explique pas tout, non plus que la masse de labeur qu’on a déployée.
Encore
faut-il aussi avoir eu un climat favorable, avoir lutté victorieusement
contre
les insectes, les mauvaises herbes, les parasites, etc. Et surtout,
ceux qui
ont hérité d’un petit lopin de terres arides n’ont pas les mêmes
chances que ceux
qui ont reçu de vastes étendues fertiles…
Une
douleur silencieuse dans un horizon
fermé
Le malaise de la Guadeloupe
n’a pas débuté le 20 janvier, ni en décembre dernier. Il s’est installé
subrepticement depuis fort longtemps, progressivement, insidieusement. Les injustices et les contradictions
créaient des tensions, mais on s’accommodait de cette douleur
lancinante, dont
on repoussait toujours les limites. Le système avait de
fermes mécanismes de régulation
pour éviter
d’être débordé : de solides groupes détenteurs de monopoles
protégés et
subventionnés, des hauts fonctionnaires exogènes sur des sièges
éjectables, une
précarité sociale où travailler n’est pas un droit mais devient une
faveur, des
représentants politiques ou syndicaux désunis donc pas toujours
efficaces, etc.
Trop occupés à essayer de survivre au quotidien
pour les plus
démunis, à engranger des profits personnels pour les plus puissants, un
corps collectif avait du
mal à se
constituer durablement, ou en tout cas à avoir conscience de son
existence. Les
incertitudes du présent empêchaient de se projeter dans l’avenir. Or la dynamique
de projet, qui est à la fois désir commun et vouloir partagé,
aspiration et
élan, qui est un des éléments les plus importants pour fédérer les
peuples, au
même titre que la langue maternelle, porteuse de culture collective.
Même la
mémoire, autre fondement de l’identité individuelle et collective,
était trop
souvent cantonnée à des îlots de résistance mémorielle, pas toujours
exempts de
stéréotypes.
Des
racines historiques
La Guadeloupe avait aménagé
sa survie sur le terreau d’un système
colonial qui avait perduré bien au-delà de l’abolition de
l’esclavage. Ses
échanges étaient entièrement polarisés vers sa
« métropole », dans
une économie de dépendance et d’importation que l’on savait travestir
en
solidarité ponctuée de quelques accusations d’assistanat. On avait raté
le
coche à la fois de l’émancipation et de l’intégration, en acceptant le
statut
de département d’outre-mer.
C’est-à-dire une position hybride, où l’on n’est jamais ce que l’on
croit être
: si on réclamait l’égalité (notamment en matière sociale) on était
renvoyé à
sa spécificité (jamais en notre faveur), mais si on réclamait une
approche
particulière de sa différence on était confronté à l’impératif d’une
France une
et indivisible ne tolérant aucun « particularisme »…
Sur ce terrain empoisonné
par les paradoxes et les faux-semblants, les injustices et les
inégalités, on
n’avait pas remarqué que la position de la France avait changé. Le
paternalisme
de la chiraquie avait laissé la place au libéralisme
sans âme ni cœur. Le candidat président avait pourtant
averti : face à
Ségolène qui promettait « l’ordre juste », il
garantissait
« juste l’ordre »… L’ordre économique des cadeaux
fiscaux faits aux
puissants, du travail le dimanche, pour des retraites de plus en plus
tardives
et de moins en moins conséquentes. L’ordre de la pénalisation de la
misère, de
la trique pour les mécontents, mais de la complaisance pour les amis
fidèles. La France
« comptable »
n’avait plus de compassion pour ses pauvres, et ne chérissait plus ses
colonies.
Un
catalyseur
Et puis est survenue la crise financière d’une économie
virtuelle, dématérialisée, délocalisée. Des milliards se sont évaporés
aux
quatre coins du monde en ravageant les banques puis les entreprises. La
crise économique
mondiale n’était que
l’antichambre de la crise sociale,
et chacun pouvait s’attendre à ce qu’elle frappe partout, et d’abord
les
terrains les plus fragilisés. Tout comme chacun peut s’attendre à ce
que les
émeutes de la faim qui parcourent le monde engendrent aussi la
multiplication
des crises politiques. Il faut bien
des boucs émissaires, dont certains sont parfois moins innocents que
d’autres !
Dans les colonies
américaines de la France, c’est le prix
de l’essence qui a mis le feu aux poudres, d’abord en Guyane
puis en
Guadeloupe. La « pwofitasypon » de la SARA, couverte
par les prix
administrés et opaques des représentants de l’état a été le révélateur
d’un
système bien plus vaste et bien plus ancien. C’est son excès qui a
permis le
début de la prise de conscience.
Le
basculement
Du prix de l’essence on est
passé à la lutte contre la vie chère, et on s’est confronté à la
« pwofitasyon », c’est à dire à des questions non
seulement de
pouvoir d’achat, mais aussi de droit, de politique, de société. Le
recensement
des revendications n’a pas seulement donné lieu à un catalogue
d’attentes, mais
surtout à une prise de conscience
collective et à un rassemblement
qui n’avait jamais encore été possibles. A ce titre, le LKP a désormais
une
immense responsabilité sur ce qu’il sera capable de faire de cette lame
de
fond, porteuse d’une immense énergie. Une énergie qui peut être
explosive et
destructrice si elle n’est pas canalisée en prise avec la réalité
complexe qui
l’a engendrée.
La souffrance silencieuse
accumulée, l’aliénation sourde subie, ont déclenché un cri. Et ce cri
doit
pouvoir s’investir dans la parole, alors que sa violence porte le
risque de
tous les passages à l’acte. Le LKP a ouvert la voie à la constitution
d’un
corps collectif, à l’expression d’une opinion publique dans une parole
libérée,
et les élus l’ont bien entendu. C’est le chantier qu’ont proposé les
Présidents
des Assemblées locales, celui d’un nouveau
contrat social pour construire la Guadeloupe de demain,
rénovée et
émancipée. Et c’est un défi à relever sans hésiter.
Le
défi
Quand un organisme subit une
crise, celle-ci est généralement le symptôme d’un processus plus
profond. S’il
est utile de soulager le symptôme de la douleur, cela ne suffit pas,
tout comme
calmer la fièvre n’a jamais soigné une infection. Il faut donc aussi
s’occuper
de la maladie sous-jacente révélée par ce symptôme. Mais le mieux c’est
encore
de prendre toutes les dispositions utiles pour renforcer son immunité,
supprimer ses facteurs de risque, bref de s’employer à prévenir toute
rechute
ou toute aggravation en fortifiant sa santé. Les maladies que l’on
récolte sont
parfois préparées depuis longtemps par des modes de vie nocifs, pas
toujours
faciles à abandonner. Et c’est alors que certaines crises peuvent
devenir
mortelles.
L’énergie mobilisée par la crise
sociale actuelle ne
doit
devenir ni autodestructrice, ni
retomber pour laisser refleurir les
aliénations antérieures. Les représentants de l’Etat, quelque
soit leur
niveau ont montré leur incapacité à répondre aux questions posées. Et
ce n’est
pas étonnant : leurs solutions ne peuvent consister qu’à des
aménagements
du système dénoncé, voire à le renforcer. N’est-il pas par exemple
proprement
scandaleux de mettre en avant l’application
« anticipée » du RSA, qui
n’est que l’abandon d’une discrimination programmée ? Il en
est de même
des grands lobbies économiques, qui se crispent pour prolonger leurs
privilèges,
ou se tournent vers l’état pour payer à leur place… entretenant ainsi
la
dépendance collective.
Un gain
immédiat de pouvoir
d’achat doit évidemment être négocié, et profiter à tous, ce
qui signifie
qu’il ne doit pas consister simplement en un gain salarial, laissant de
côté
chômeurs, handicapés ou retraités. Il est nécessaire mais pas
suffisant, et
doit s’accompagner de l’investissement
collectif dans la construction d’un projet global pour la Guadeloupe de
demain.
Une Guadeloupe plus responsable,
maîtrisant
un développement durable respectueux de son environnement, solidaire,
équitable. Une Guadeloupe sans aucune discrimination d’aucune sorte.
Notre défi est de faire en
sorte que nul ne puisse s’approprier et
piller le bien commun que nous avons à transmettre à nos
enfants : la
Guadeloupe, espace
d’expression d’un
potentiel humain riche de diversité et de fraternité. Il est temps de
semer
l’espoir, afin que nos enfants récoltent l’avenir.
Progrès Social, Numéro daté du 21/02/2009, p3
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