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ENTRE DOULEUR ET PROJET

Par Michel EYNAUD

Beaucoup d’acteurs n’ont pas anticipé l’ampleur de la crise de la Guadeloupe, car ils en ont dénié trop longtemps les racines. L’intensité des souffrances accumulées impose des remèdes immédiats, tandis que la complexité et la profondeur de leurs causes nécessitent du temps. Mais tout attendre tout de suite est aussi mortel que tout reporter à plus tard.

le 21 02 09 manlfestation de soutien aux peuples antillais

photo : Jean Largitte

Quand vient le temps de la récolte, ce que l’on cueille dépend de bien des aléas. La qualité des semences n’explique pas tout, non plus que la masse de labeur qu’on a déployée. Encore faut-il aussi avoir eu un climat favorable, avoir lutté victorieusement contre les insectes, les mauvaises herbes, les parasites, etc. Et surtout, ceux qui ont hérité d’un petit lopin de terres arides n’ont pas les mêmes chances que ceux qui ont reçu de vastes étendues fertiles…

Une douleur silencieuse dans un horizon fermé

Le malaise de la Guadeloupe n’a pas débuté le 20 janvier, ni en décembre dernier. Il s’est installé subrepticement depuis fort longtemps, progressivement, insidieusement. Les injustices et les contradictions créaient des tensions, mais on s’accommodait de cette douleur lancinante, dont on repoussait toujours les limites. Le système avait de fermes mécanismes de régulation pour éviter d’être débordé : de solides groupes détenteurs de monopoles protégés et subventionnés, des hauts fonctionnaires exogènes sur des sièges éjectables, une précarité sociale où travailler n’est pas un droit mais devient une faveur, des représentants politiques ou syndicaux désunis donc pas toujours efficaces, etc.

Trop occupés à essayer  de survivre au quotidien pour les plus démunis, à engranger des profits personnels pour les plus puissants, un corps collectif avait du mal à se constituer durablement, ou en tout cas à avoir conscience de son existence. Les incertitudes du présent empêchaient de se projeter dans l’avenir. Or  la dynamique de projet, qui est à la fois désir commun et vouloir partagé, aspiration et élan, qui est un des éléments les plus importants pour fédérer les peuples, au même titre que la langue maternelle, porteuse de culture collective. Même la mémoire, autre fondement de l’identité individuelle et collective, était trop souvent cantonnée à des îlots de résistance mémorielle, pas toujours exempts de stéréotypes.

Des racines historiques

La Guadeloupe avait aménagé sa survie sur le terreau d’un système colonial qui avait perduré bien au-delà de l’abolition de l’esclavage. Ses échanges étaient entièrement polarisés vers sa « métropole », dans une économie de dépendance et d’importation que l’on savait travestir en solidarité ponctuée de quelques accusations d’assistanat. On avait raté le coche à la fois de l’émancipation et de l’intégration, en acceptant le statut de département d’outre-mer. C’est-à-dire une position hybride, où l’on n’est jamais ce que l’on croit être : si on réclamait l’égalité (notamment en matière sociale) on était renvoyé à sa spécificité (jamais en notre faveur), mais si on réclamait une approche particulière de sa différence on était confronté à l’impératif d’une France une et indivisible ne tolérant aucun « particularisme »…

Sur ce terrain empoisonné par les paradoxes et les faux-semblants, les injustices et les inégalités, on n’avait pas remarqué que la position de la France avait changé. Le paternalisme de la chiraquie avait laissé la place au libéralisme sans âme ni cœur. Le candidat président avait pourtant averti : face à Ségolène qui promettait « l’ordre juste », il garantissait « juste l’ordre »… L’ordre économique des cadeaux fiscaux faits aux puissants, du travail le dimanche, pour des retraites de plus en plus tardives et de moins en moins conséquentes. L’ordre de la pénalisation de la misère, de la trique pour les mécontents, mais de la complaisance pour les amis fidèles. La France « comptable » n’avait plus de compassion pour ses pauvres, et ne chérissait plus ses colonies.

Un catalyseur

Et puis est survenue la crise financière d’une économie virtuelle, dématérialisée, délocalisée. Des milliards se sont évaporés aux quatre coins du monde en ravageant les banques puis les entreprises. La crise économique mondiale n’était que l’antichambre de la crise sociale, et chacun pouvait s’attendre à ce qu’elle frappe partout, et d’abord les terrains les plus fragilisés. Tout comme chacun peut s’attendre à ce que les émeutes de la faim qui parcourent le monde engendrent aussi la multiplication des crises politiques. Il faut bien des boucs émissaires, dont certains sont parfois moins innocents que d’autres !

Dans les colonies américaines de la France, c’est le prix de l’essence qui a mis le feu aux poudres, d’abord en Guyane puis en Guadeloupe. La « pwofitasypon » de la SARA, couverte par les prix administrés et opaques des représentants de l’état a été le révélateur d’un système bien plus vaste et bien plus ancien. C’est son excès qui a permis le début de la prise de conscience.

Le basculement

Du prix de l’essence on est passé à la lutte contre la vie chère, et on s’est confronté à la « pwofitasyon », c’est à dire à des questions non seulement de pouvoir d’achat, mais aussi de droit, de politique, de société. Le recensement des revendications n’a pas seulement donné lieu à un catalogue d’attentes, mais surtout à une prise de conscience collective et à un rassemblement qui n’avait jamais encore été possibles. A ce titre, le LKP a désormais une immense responsabilité sur ce qu’il sera capable de faire de cette lame de fond, porteuse d’une immense énergie. Une énergie qui peut être explosive et destructrice si elle n’est pas canalisée en prise avec la réalité complexe qui l’a engendrée.

La souffrance silencieuse accumulée, l’aliénation sourde subie, ont déclenché un cri. Et ce cri doit pouvoir s’investir dans la parole, alors que sa violence porte le risque de tous les passages à l’acte. Le LKP a ouvert la voie à la constitution d’un corps collectif, à l’expression d’une opinion publique dans une parole libérée, et les élus l’ont bien entendu. C’est le chantier qu’ont proposé les Présidents des Assemblées locales, celui d’un nouveau contrat social pour construire la Guadeloupe de demain, rénovée et émancipée. Et c’est un défi à relever sans hésiter.

Le défi

Quand un organisme subit une crise, celle-ci est généralement le symptôme d’un processus plus profond. S’il est utile de soulager le symptôme de la douleur, cela ne suffit pas, tout comme calmer la fièvre n’a jamais soigné une infection. Il faut donc aussi s’occuper de la maladie sous-jacente révélée par ce symptôme. Mais le mieux c’est encore de prendre toutes les dispositions utiles pour renforcer son immunité, supprimer ses facteurs de risque, bref de s’employer à prévenir toute rechute ou toute aggravation en fortifiant sa santé. Les maladies que l’on récolte sont parfois préparées depuis longtemps par des modes de vie nocifs, pas toujours faciles à abandonner. Et c’est alors que certaines crises peuvent devenir mortelles.

L’énergie mobilisée par la crise sociale actuelle ne doit devenir ni autodestructrice, ni retomber pour laisser refleurir les aliénations antérieures. Les représentants de l’Etat, quelque soit leur niveau ont montré leur incapacité à répondre aux questions posées. Et ce n’est pas étonnant : leurs solutions ne peuvent consister qu’à des aménagements du système dénoncé, voire à le renforcer. N’est-il pas par exemple proprement scandaleux de mettre en avant l’application « anticipée » du RSA, qui n’est que l’abandon d’une discrimination programmée ? Il en est de même des grands lobbies économiques, qui se crispent pour prolonger leurs privilèges, ou se tournent vers l’état pour payer à leur place… entretenant ainsi la dépendance collective.

Un gain immédiat de pouvoir d’achat doit évidemment être négocié, et profiter à tous, ce qui signifie qu’il ne doit pas consister simplement en un gain salarial, laissant de côté chômeurs, handicapés ou retraités. Il est nécessaire mais pas suffisant, et doit s’accompagner de l’investissement collectif dans la construction d’un projet global pour la Guadeloupe de demain. Une Guadeloupe plus responsable, maîtrisant un développement durable respectueux de son environnement, solidaire, équitable. Une Guadeloupe sans aucune discrimination d’aucune sorte.

Notre défi est de faire en sorte que nul ne puisse s’approprier et piller le bien commun que nous avons à transmettre à nos enfants : la Guadeloupe,  espace d’expression d’un potentiel humain riche de diversité et de fraternité. Il est temps de semer l’espoir, afin que nos enfants récoltent l’avenir.

Progrès Social, Numéro daté du 21/02/2009, p3