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Guadeloupe
: "La situation économique a peu évoluée depuis la décolonisation"
Françoise Vergès, historienne et
co-auteur de Colonialisme
et Colonisation française, analyse le conflit social en
Guadeloupe et
Martinique d'après l'histoire coloniale.
Vendredi 13 février sur France-Inter, le
leader syndicaliste
guadeloupéen Elie Domota a lancé : "Nous
ne sommes pas des
sous-hommes." Le mépris qu'il évoque
est-il encore
d'actualité dans la société française ?
Françoise
Vergès : Quand
on relit le rapport d'Aimé Césaire en 1946 au Parlement, qu'il demande
la fin
du statut colonial, il décrit une situation qui est presque la même que
celle
que décrivent les grévistes de Guadeloupe aujourd'hui. C'est-à-dire
qu'il n'y a
pas de sentiment d'appropriation ou de maîtrise de sa propre vie, de sa
propre
situation. L'outre-mer reste, en France, un continent oublié. Les
inégalités
ont longtemps persisté : il faut attendre la fin des années 1990 pour
que
l'égalité soit effective. Dans les statistiques nationales, l'outre-mer
est
rarement comptabilisé.
La
question de l'histoire de l'esclavage a
beaucoup évolué depuis quinze ans, mais avant 1998 [date du
150e
anniversaire de l'abolition de l'esclavage] il n'y avait pas
de conscience
que la France, pendant près de quatre siècles, avait organisé la traite
négrière et l'esclavage. Il y a plusieurs raisons à ce sentiment d'être
marginalisé
: l'histoire, l'éloignement géographique, l'état du foncier et la
situation
économique dans ces terres.
Dans quelle mesure la société des DOM
est-elle restée marquée par une
culture coloniale ?
Françoise Vergès : Cette société n'est pas
restée figée. Toute une
part de l'économie reste dans les mains des descendants des grands
propriétaires d'esclaves, mais beaucoup de petites et moyennes
entreprises sont
tenues par des descendants d'esclaves. Néanmoins, il reste des
immobilismes,
qui ressortent dès qu'il y a un mécontentement. La propriété foncière
reste
dans les mêmes mains. A l'abolition de l'esclavage, les anciens
propriétaires
d'esclaves ont été indemnisés pour leurs "pertes". Les affranchis
n'ont rien reçu, leurs anciens propriétaires sont partis avec un
capital.
Tout
le commerce d'importation est aux
mains de ces descendants d'esclavagistes, la situation économique est
presque
la même qu'à l'époque de la décolonisation. Les gouvernements qui se
sont
succédé en France ont toujours préféré favoriser l'assistanat plutôt
que la
responsabilisation, malgré les demandes d'autonomie répétées.
L'économie de ces
territoires est longtemps restée centrée sur le sucre, la banane,
l'ananas, des
productions agricoles qui souffrent de la mondialisation et qui sont de
moins
en moins viables. Aujourd'hui l'emploi se concentre dans le secteur
marchand et
la fonction publique. Il faut repenser cette économie, de façon viable
et en
fonction de l'environnement. L'avenir de ces sociétés ne peut pas se
penser
dans une relation exclusive avec la métropole, mais doit s'inscrire
dans leur
région.
Les référence historiques, à l'esclavage ou à
la répression des émeutes
de 1967, sont très présentes dans les manifestations actuelles.
Pourquoi ?
Françoise Vergès : L'esclavage reste une
source importante de
métaphores, d'analogies, de comparaisons. Cette mémoire est restée
forte, les
habitants des DOM ne peuvent pas supporter que cela reste un détail
pour les
habitants de la métropole. Le passé pèse sur le présent, et pas
seulement de
manière abstraite : ces sociétés sont issues de l'esclavage. Pour que
ce passé
devienne intégré, la France doit reconnaître et célébrer la
contribution des
femmes et des hommes de l'outre-mer. Pas seulement dans le sport ou la
musique,
mais aussi dans les combats pour la liberté. Louis Delgrès [figure
historique de l'opposition à l'esclavage en Guadeloupe] est
aussi
important que les autres héros de la Révolution française. Mais les
choses
bougent : depuis plusieurs années, le sujet du passé colonial et
esclavagiste
de la France devient actuel, avec les débats sur les thèmes de la
diversité, de
la discrimination positive.
Propos
recueillis par Rémy Maucourt
source
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