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La Guadeloupe
est en «Nous»

photo : Trikess
Nous étions 100, nous
étions 1 000, nous étions 10 000 et
jusqu’à 65 000 milles à «débouler» comme le fit notre
légendaire Solitude
(1) dans les rues de Karukera. Prêts à en découdre. La détermination de
cette
poignée de militants, compétents et avisés, aura payé. Et même si la
parole de
l’Etat a été manifestement reniée, nous sommes tous convaincus qu’il y
a eu un
avant et qu’il y aura un après. Notre cause est juste. Elle est
l’expression de
tout un peuple.
Fille de
la Guadeloupe, du profond de ma négritude mais aussi du fond de mon
universalité, ce sont mes entrailles qui se tordent de mille nœuds face
à
l’enfantement. Oui, je fais partie de ce mouvement de colère et j’ai
chanté la
même chanson. Mais, à ma façon. Si «la Gwadloup sé tan nou»,
j’ai
choisi, au même moment, de penser : «La Guadeloupe est en Nous». Ici
est ma
terre. La Guadeloupe est en nous, car elle est matricielle. Ce «Nous»,
c’est ce
peuple du métissage, peuple de la diversité. Nous ne sommes plus ni
blancs, ni
noirs ; ni indiens, ni syriens ; ni libanais, ni chinois, ni un
je-ne-sais-quoi. Frères haïtiens, qui êtes exploités sur notre sol, je
pense à
vous, aussi. Il n’y a plus ni hindouiste, ni juif, ni chrétien, ni
musulman, ni
athée, ni agnostique. Il n’y a plus que ce peuple du lyannaj
(collectif)
qui aime cette terre comme on aime une mère. Ce peuple qui refuse le
racisme et
la xénophobie, d’un côté comme de l’autre. Ceux que nous récusons ce
sont les
profiteurs, les prédateurs, les insanes, ceux qui nous ont livrés à la profitasyon.
Comme
tous ces déçus, ces «poètes du refus», nous n’avons pas peur de la
morsure du
soleil, aguerris tous autant que nous sommes depuis fort longtemps. Nos
pas
sont rythmés par les bruits du tambour, nos cœurs sont exaltés, nos
esprits
transcendés. Nous ne sommes ni las, ni excités. Nous marchons juste à
pas
pesés. Le désenchantement nous a poussés hors de nos foyers. Il nous a
rassemblés dans les rues où nous crions, à gorge déployée, sans rien
lâcher.
Nous crions pour être entendus, car la rue défère ceux qui ont établi
un
système de l’indigne, de la profitasyon.
Césaire
y verrait le Beau, Fanon y verrait le Vrai. Je vois le Bien du regard
porté par
nous, les regardés. C’est la complexité «regardants-regardés» qui pose
la
question de notre devenir. Comment sommes-nous regardés ? Comment nous
regardons-nous ? Et que ferons-nous pour réformer ou assumer ce regard
? Pour
ne citer qu’eux, deux visionnaires de la diversité, hommes
d’envergures, que
nous aimons - pour leur implication sincère, corps et âmes pour la
Caraïbe et
surtout ici, chez nous - ont déjà tout dit.
En
effet, en 2002, dans ces colonnes, Mohamed Benkhalifa qui, déjà, nous
éclaira :
«Le "regard de l’autre" stigmatise, déconstruit
"l’altérité
de l’autre", reconstruit sous son prisme une "identité de
l’autre" et l’impose, par son regard, au regardé.» Je suis de
cette
école. Début 2009, l’Humanité publiait un autre
penseur, Patrick
Chamoiseau, qui nous conforta : «Aujourd’hui, tout se passe
comme si la
partie la plus délaissée, la plus méprisée, la plus pauvre du monde
était
capable de penser, de sentir le monde autrement. C’est une puissance
symbolique
incroyable, dont on aurait tort de penser qu’elle n’est pas un
événement.»
J’adhère à cette vision.
C’est
pourquoi, nous n’aurons pas fini d’écrire que la mobilisation de cette
masse
fébrile, contre la vie chère, est singulière à plus d’un titre, sur
fond de
crise mondiale, de misère et de honte. A qui parlons-nous, ici et
maintenant,
si ce n’est à l’Etat dans ses prolepses. Nous traitera-t-il en enfants
capricieux ou bien entendra-t-il la voix de l’absolu qui émane de ce
peuple
trop longtemps méprisé ? Monsieur le président de la République, vous
savez,
comme Saint-Simon, que nous sommes «pétris d’honneur et de
valeur». Ici,
événement, il y a. Pas de méprise. Nul besoin d’«exercice de
souveraineté». Ne
voyez pas ici une dénégation de l’Etat souverain, du dépositaire de
l’idéal
républicain. Cette belle idée qui veut que nous vivions ensemble et non
côte à
côte.
Non ! Ce
peuple est tout simplement en colère. Il refuse l’exploitation de
l’homme par
l’homme. Indépendance ? Non ! Révolution tranquille. Il s’agit de mieux
redistribuer les richesses et de refonder le pacte républicain pour
faire face
au choix délibéré d’un Etat-décentralisé qui se désengage. Voilà tout.
Il n’en
reste pas moins que ce peuple fait intimement partie, dans son
écrasante
volonté, de la grande France et adhère aux idéaux de sa charte
fondamentale. Ne
serait-ce que parce que ce peuple est, avec sa chanson contre la profitasyon
et son œil de minorité éclairée, un véritable héritier du siècle des
Lumières.
Vous nous obligeriez si vous restiez engagé dans la voie de
l’apaisement en
prenant, solennellement, la parole. Et continuiez à participer au
changement de
regard sur ces compatriotes qui, insoumis, ont si bien appris de la
contestation. Nous montrons l’exemple à la face du monde, bien que l’on
veuille
taire les faits dont nous sommes fiers. Il serait judicieux de voir en
cette
fraction de terre un lieu de l’espoir et de l’universel. C’est dans ce
moment
fort, né des vicissitudes, que nous voulons porter un message d’amour,
nous ces
quatre cent mille, qui plus est sensibles à soutenir Autrui, ce
semblable à
connaître.
Monsieur
Le Président, pour tous nos concitoyens, dont vous êtes assurément,
voici né au
cœur des Caraïbes, sur un sol bien républicain, le prélude éclatant
d’une
transformation sociale de tout un pays. Pays que vous avez le devoir
démocratique de présider, avec vertu. Il frappe à votre porte
hexagonale. Il a,
en lui, l’embryon d’un ordre nouveau qui abolira nos erreurs d’antan et
assiéra
une certaine idée de la France. Nous restons lucides, sans faire
d’amalgames ou
se perdre en scrupules et tergiversations qui inhiberaient nos forces
et nous
plongeraient dans le vide, puis la désillusion.
Ce
moment est exceptionnel. Il doit nous diriger vers une démarche
franche,
vertueuse et constructive. Et faire de nous des gestionnaires éthiques
pour les
générations qui suivront. Soyons sans retenue pour escorter cette terre
qui
s’éveille à la réalité d’un monde suffocant. Dépassons, sans-façon, les
limites
locales et assumons cette citoyenneté d’un monde renouvelé.
Quoiqu’il
demeure, en moi, encore quelques inquiétudes quant à faire porter tous
les
dysfonctionnements par ceux qui nous dirigent, en oubliant parfois
notre
responsabilité citoyenne. Certains, pas tous, sont indolents, lubriques
ou
parjures, mais ils sont nos élus. Nous les avons choisis, en pleine
conscience,
afin qu’ils portent nos valeurs. Ils n’ont pas toujours su remplir
cette
mission, répondre à nos besoins, ni même à nos attentes. Beaucoup sont
trop
longtemps restés aux abonnés absents, atteints de cécité. Ou encore
pris de
mésentente, ils se sont exposés aux critiques acerbes du peuple
délaissé. C’est
par obligation, forcés par notre lien dont la validité ne peut être
contestée,
qu’ils finiront par prendre en main toutes ces causes. Certes, honni
soit celui
qui pense vivre la gloire en paradant au sein des hémicycles
républicains.
Pour la
fin, avant de retourner à mes utopies, il me reste un triple constat à
faire,
tant il est essentiel. Il est porteur de messages que je ne saurai
taire. Je
veux parler de ce qui nous divise, nous, peuple d’ici. Dans un premier
mouvement, j’affirme que la profitasyon existe,
tout autant, entre nous.
Plus insidieuse, elle a pour fondement la phobie des siens. Aussi, ce
sont les mal-palan
qui, présentement, sont la cible de mon propos cinglant et pourtant
nécessaire.
Ainsi, entre exploitation des possédants et iniquité acharnée envers
les siens,
la profitasyon prospère. Ces conduites ineptes
n’ont d’autre visée que
le découragement de celles et ceux qui parmi nous ont, encore, l’audace
de
faire. L’Autre n’est pas exutoire. Nous avons besoin que la compétence
se fixe
dans cette zone de «mal-développement». Maryse Condé et d’autres
lumières qui
brillent, désormais, ailleurs, n’en disconviendront pas. Combien ont
tenté de
verdir cette terre natale ou adoptée. Combien se sont sentis
allochtones,
offusqués, ou encore diffamés par pure chimère. Il serait bienvenu, en
cet
instant, de faire notre mea culpa. Et surtout, cessons de n’assigner
que
l’Etat, alors que, là, nous lui emboîtons le pas. Il est, dans deuxième
temps,
à dire que les hommes ont encore la part belle et haute, et que les
femmes
d’ici sont presque sans voix, se chapardant les restes du repas de ces
quelques
seigneurs improvisés. Les responsabilités se font rares pour ce genre
encore
discriminé. Dans cette adversité, trop de «porte-parole» mâles. Trop
peu de
femmes. Réagissez. C’est une profitasyon que vous
devez dénoncer. Nous
pourrions vous surprendre à plus d’un titre et venir relever le débat
engagé.
Peut-être ne le savez-vous que trop ?
Si
mutation, il y a, alors profitons de cet instant fécond pour affronter
nos
faiblesses qui, elles aussi, sont de la même argile aliénante que celle
des
dominants et des prédateurs. Saisissons l’occasion qui s’offre à nous.
La vague
de fond qui était annoncée est là. Elle permet le doute, elle apporte
l’éveil.
Peut-être sera-t-elle destructrice implacable de nos choix insipides et
fera
nos regrets. Ou peut-être provoquera-t-elle plutôt un désordre
salvateur, pour
nous projeter dans un nouvel ordre. Celui qui, durable, serait notre
destinée.
Elle se ferait, alors, vague de construction, source de pensée
progressiste.
Adieu les «jacqueries». La conscience populaire aura pris le dessus. Il
nous
faut innover et élire de nouveaux modèles ambitieux qui feraient
référence au
désintéressement contre l’individualisme. Ce dernier, a prôné à foison
l’ultralibéralisme délirant sans limites. Cela suffit. Aussi, c’est à
vous,
gens de bonne volonté, que ce paragraphe est dédié. Vous, cette
intelligence
collective, altruiste et multiculturelle. Vous, qui êtes farouchement
contre le
démembrement de notre peuple. Vous, qui êtes férocement contre le
racisme,
l’antisémitisme ou je ne sais quelle autre xénophobie, allant du genre
jusqu’à
la couleur de la peau. Vous, qui êtes opposés à tout obscurantisme qui
porte le
germe de la négation de l’Autre.
Enfin,
dans un pas de trois, gare à ce qui est contenu, tout au fond de nos
êtres,
caressant l’absurde. Cette chose est palpable, elle est même visible
partout où
nous passons. Je la nomme «culture de l’inachevé». Elle est une forme
sournoise
du vain contentement qui ne convie plus à l’excellence. Elle risque de
nous
renvoyer, sans cesse, à cette indigence à laquelle, dans le temps, nous
nous
sommes acclimatés. Ayons, donc, ce regard qui, porté sur nous-mêmes,
serait
émancipateur. Un exemple parlant, dites-vous ? Regardons ces maisons
sans toit
et sans peinture, les ferrailles au vent. Durant de longues années,
elles sont
comme des fantômes témoignant des excès d’un peuple qui ne finit pas
d’achever.
Désordres organisés ou biens abandonnés, constitués d’objets
inopportuns et
laids. Ils ternissent la beauté, ils polluent nos imaginations. Et
qu’on ne
parle pas de misère endémique, quand la dernière voiture flambant neuve
est
garée près des tôles débiles. On fait presque, on finit presque, on a
environ,
on est quasiment… C’est à peu près ça, c’est pour ainsi dire comme… On
est aux
alentours de, on dispose pratiquement… Et, finalement, l’on possède
sommairement. Refusons cette fatalité dans nos attitudes au quotidien.
Il
s’agit de rompre avec ces comportements nés de tantôt et qui imposent
la
culture de ce qui, souvent, a fait de nous des fenêtres closes, aux
injonctions
du développement. Il est temps de pousser la porte du parachevé. Elle
est
entrouverte. Cependant, je reste confiante et pleine d’espérance quand
je lis
René Char qui écrit : «L’inaccompli bourdonne d’essentiel.»
Pour
l’heure, nous sommes témoins de l’émergence d’une société civile plus
forte qui
se veut contre-pouvoir face au monde politique et aux puissances
économiques.
Et ce, pour le développement durable de nos contrées. Elle est à
renforcer.
Cela va dépendre de nous et uniquement de nous. Ce que nous attendons
de la
République, monsieur le Président, c’est qu’elle accompagne, avec une
attention
bienveillante et une intention magnanime, ce qui relève désormais du
«phénomène». Il aura surgi de ces îles, si lointaines du cœur de Paris
et si
proches à la fois. Alors, à l’instar de tout oxymore, il s’agit
d’allier
l’antagonisme qui ne finit pas de nous éloigner et de nous unir.
(1)
Figure emblématique de la lutte contre l’esclavage. L’ONG Plac 21
installée à
Marie-Galante est la première ONG française de la Caraïbe, avec le
statut
consultatif «spécial» conféré par le Conseil économique et social de
l’ONU.
Marie-Luce
Lafages présidente de
l’ONG Plac 21.
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