|
|
Le Sport
guadeloupéen, ce grand absent !

Le sport
est particulièrement
absent de la plateforme des revendications du Liyannaj Kont Pwofitasyon
(LKP)
et des débats générés par ce mouvement social. En tant qu’observateur
de la société,
j’interroge cette absence pour rappeler qu’il a été fortement question
des
conditions de vie et en ce sens, le sport intègre totalement ce
chapitre. Le
sport s’est invité indirectement dans les débats à travers les premiers
échanges publics au World Trade Center. Ces échanges ont eu pour mérite
de rassembler
différentes composantes sociales rarement réunies, rarement capables de
se dire
les choses ensemble. Nous avons assisté pour la première fois en
Guadeloupe à
une véritable psychanalyse sociale. Lors des débats, les exemples pris
dans le
football et dans le pilotage du sport de haut niveau ont illustrés sans
contestation les limites de notre réalité sociale que nous vivons
depuis 3
semaines et que le sport touche bien au delà du simple fait de
pratiquer. Le
sport dans ses principes d’organisation touche tous les guadeloupéens à
des
degrés divers et cela même de manière inconsciente.
Le sport se
perçoit trop souvent comme un acte gratuit, un
épiphénomène Marginal sans importance, traité à la légère; une activité
improductive, un banal amusement réservé aux oisifs, aux jeunes sans
formation
ou encore à quelques illuminés braillards sur les stades ou dans les
bars.
C’est oublier la complexité et le sens que joue - surtout doit jouer-
le sport,
son rôle social dans la société guadeloupéenne. Il n’est pas anodin que
peu de
mesure d’envergure sont prodiguée pour son réel développement dans
l’île et que
l’Etat dans sa grande générosité (qui se révèle bien dans le conflit)
garde sa
main mise sur cet espace à peu de frais. Les subventions sont faibles
face aux
ambitions. Les grandes enseignes qui sponsorisent le sport en France
arrivées
en Guadeloupe changent totalement de politiques ;
les philanthropes se font rares. Les récents
jeux olympiques de Pékin ont révélés la
distance qui augmente et qui nous sépare de nos voisins de la Caraïbe :
Jamaïque, St-Kits, Cuba, Bahamas, Antigua. Fut un temps, il était
possible de
se préparer en Guadeloupe d’autant plus qu’un grand nombre
de Guadeloupéens ont contribués et
contribuent encore à gagner des titres olympiques et internationaux, le
dire
aujourd’hui semble une évidence. Ce n’a pas toujours été le cas. L’Etat
s’est intéressé
aux sports guadeloupéens au moment où les luttes menées en Guadeloupe
par
certains entraîneurs dans les années 60 ont pu produire des champions
internationaux d’exception en athlétisme
et dans le football. Il a fallu faire ses preuves en Guadeloupe pour
que l’Etat
s’intéresse aux sports guadeloupéens.
Ce n’est par
hasard si les dégradations des performances
des sportifs guadeloupéens sont en relation avec la crise sociale que
traverse
la société guadeloupéenne. Les valeurs d’ascèse, d’excellence, de courage,
d’effort, de professionnalisme et de compétition
loyale sont habilement combattues. Le discours officiel est flatteur et
se
contente de nous dire : «nous sommes le vivier des équipes de
France …nous
avons des talents». A la manière d’un libre service mal
géré, on se sert
sans entretenir les structures du magasin, les stocks et garantir la
pérennité
des produits. La crise sociale liée à la sur consommation, aux
transformations
du style de vie, bouleverse nos habitudes alimentaires, se traduit dans
les
corps dans le développement de la sédentarité, l’obésité,
l’hypertension et les
maladies cardiovasculaires qui touchent toutes les classes sociales et
toutes
les tranches d’âge sans discernement. Les populations les plus pauvres
seront
les plus exposées. Le goût pour les activités physiques pour tous sera
la pierre
angulaire des futures politiques de santé publique qui devront
s’imposer dans
le futur proche pour traiter les inconséquences qu’on nous propose
passivement. Ce n’est pas le
quai Lefebvre (la sécu) qui réglera ce fléau
en pleine expansion dans les prestations sociales !
Le
développement d’activités physiques prétexte à «boire
et manger» est plus vecteur de consommation que de développement
éducatif et
corporel. La dénégation du travail, l’idéologie du don et de
l’amusement est
valorisée, encouragée dès l’enfance. Il est bon de rappeler que les
stades vétustes se
vident en même temps que les contraintes
institutionnelles imposent de les maintenir aux normes de sécurité, ou
encore
les contraintes économiques vous demandent de payer les accès. De graves
menaces pèsent sur le sport guadeloupéen ; il est
en crise au moment où le pays n’a jamais connu autant de magasins
d’articles de
sport.
Le lien,
l’intégration spatiale et sociale, la prévention
de la délinquance au centre des problématiques nouvelles politiques de
la
ville, de l’aménagement du territoire doivent trouver dans le secteur associatif et
le domaine culturel des réponses propres et
adaptées que les Guadeloupéens auront à formuler.
L’oubli du
sport indexe fortement les prévisions financières,
les futurs projets de développement et leur utilité sociale. Le sport
guadeloupéen systématiquement orienté vers une émigration obligatoire
vers la
France sous l’adage « la réussite sportive est impossible en Guadeloupe
» doit
être revisité dans les possibilités de choix migratoire, les programmes
éducatifs ambitieux et performants organisés et appliqués en
Guadeloupe. Les
familles guadeloupéennes supportent en silence les coûts financiers des
politiques
sportives pensées à 8000 km sans débat. Les déplacements, les soins,
les frais
d’études dans les structures de haut niveau, les rapatriements
sanitaires après
échec sont autant de frais ponctionnés dans les budgets des familles et
des
collectivités locales. Les résultats internationaux des sportifs
guadeloupéens
dans toutes les disciplines (Judo, escrime, basket, tennis, athlétisme,
football, cyclisme handball)
n’entraînent aucun retour en Guadeloupe, aucune
considération pour l’organisation du sport guadeloupéen : aides
directes aux
clubs, formations et défraiement de cadres de grande compétence.
Voilà dans le sport, une forme de
Pwofitasyon instituée
en silence. Les résultats des sportifs guadeloupéens ne doivent pas
nous faire
oublier qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.
L’accomplissement
sportif masque de grands drames sociaux,
mais traduit bien les inégalités que nous vivons où les considérations
nationales se cantonnent exclusivement dans le stade au son de la
marseillaise,
dans des positions sociales précises qui renforcent le prestige de
l’Etat au
détriment d’un réel accomplissement individuel dans sa vie après la
carrière
sportive.
Les
Guadeloupéens qui s’investissent dans les pratiques de
compétition et le sens qu’ils donnent à leur implication sont des
stratégies de
défense, des choix sociaux en homologie avec leurs résultats scolaires,
leurs
possibilités d’accès aux universités, aux grandes écoles et aux
possibilités d’encadrement.
Il est bon aussi de rappeler ce qui se
vérifie dans le social, (le faible taux de cadres à haute
responsabilité) se
vérifie aussi dans le sport. Les guadeloupéens en dépit de leurs
compétences sont particulièrement
absents dans les postes à haute
responsabilité sportive et nous refusons souvent d’utiliser les
expériences de
nos valeurs sportives internationales souvent perçues comme des
étrangers chez
eux.
Le sport est
avant tout une production culturelle à
repenser dans l’ensemble des pratiques culturelles. La diffusion des
sports en
Guadeloupe est une conquête liée à de nombreuses luttes guadeloupéennes
pour
accéder aux pratiques. Le sport guadeloupéen n’a plus rien à prouver au
monde.Il
traduit plus que des activités, il exprime de manière euphémisée la
compétition
sociale que vit la société guadeloupéenne. En cette période de crise,
le rôle
du sport guadeloupéen et la réponse socioculturelle ne doivent pas être
minorées, oubliées, et encore moins sacrifiées sur l’autel des
contingences
économiques.
Harry P.
Mephon
Auteur de Corps
et Société en Guadeloupe, Sociologie
des pratiques de compétition ; Presses Universitaires de
Rennes 2007
(2
fev.09)
|
|