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Que
cache le mal-être antillais
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Dis-moi
comment tu traites tes colonies, je te
dirai qui tu es… L’inertie du pouvoir face à la grève générale
déclenchée
depuis deux semaines en Guadeloupe est fascinante. Oscillant entre
indifférence
et mauvaise conscience, la métropole n’ose pas affronter le malaise
antillais.

« Français à part entière », les Antillais sont souvent
des « citoyens
entièrement à part » disait le poète Aimé Césaire, mort en
avril dernier.
L’ambassadeur de la négritude en savait quelque chose, lui qui s’était
longtemps heurté à l’hostilité des préfets envoyés aux Antilles par le
général
de Gaulle. Lui que le président Valéry Giscard d’Estaing avait refusé,
en 1974,
de saluer en mairie.
Aujourd’hui, la Guadeloupe, l’île voisine de la Martinique du défunt
poète,
gronde. Deux semaines de grève générale contre la vie chère, le yaourt
au
triple du prix métropolitain et la couche-culotte en quasi produit de
luxe. Et
Yves Jégo, le secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer, qui débarque seulement
hier (il
est venu en bateau, ou quoi ?) pour installer ses pénates en sa blanche
résidence de Pointe-à-Pitre.
Les DOM-TOM ont ceci de fascinant qu’ils renvoient au visage de la
France
l’image de sa mauvaise conscience. Dis-moi comment tu traites tes
colonies et
je te dirai qui tu es. Les hommes politiques métropolitains aiment en
général
les Domiens en période électorale. Un saut d’avion, un week-end sous
les
cocotiers, quelques promesses, une tournée sur le marché aux épices et
les
voilà repartis. La fierté de ces confettis d’empire s’achète à ce prix
: des
millions de crédits déversés de Paris pour ne pas avoir d’ennuis, et
pour
garder un strapontin à côté de l’empire américain. Il y a aussi la
version
tempête tropicale, dégâts naturels ravageant les plantations : plus
facile à
gérer, la grande France apportant fissa ses pompiers, ses sauveteurs et
ses
crédits pour montrer qu’elle n’oublie pas ses Français du bout du
monde.
Mais quand 47 syndicats, partis et associations de Guadeloupe se
soulèvent en
une grève générale, il faudrait être sourd pour n’entendre qu’un cri
contre la
vie chère. « La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup a pa ta yo
: yo péké fè sa
yo vlé an péyi an-nou » (« La Guadeloupe nous appartient, elle ne leur
appartient pas : ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays »)
crient les manifestants à Pointe-à-Pitre. Ce mal-être antillais,
étouffé sous
les crédits de la métropole, ressurgit. Et c’est bien ce qui fait peur
à Paris.
« Français à part entière »
mais pas entièrement citoyens, c’est
bien ce qui transpire aussi des témoignages recueillis dans Antillais
d’ici, le livre album de Samia Messaoudi et Mehdi Lallaoui
(éd. Au nom de
la mémoire) qui donne la parole aux « métro-caribéens », ces Français
issus des
DOM-TOM et vivant en métropole. Il est frappant de voir comment cette
communauté silencieuse, soudée autour de la langue créole et – pour
certains
seulement – de la mémoire de l’esclavage, témoigne d’une rancœur douce,
étouffée,
contre « madame la France », comme disent leurs
(plus remuants)
concitoyens d’origine maghrébine. Racisme, plaies enfouies… autant de
petites
et grandes blessures que les Antillais, fiers d’être français «
depuis plus
longtemps que les Niçois », selon l’expression consacrée,
expriment
rarement publiquement.
« J’ai l’impression que nous avons tous un
sentiment de ne pas être à notre
place ici. Un sentiment de désir profond de vouloir repartir. Est-ce
qu’on va y
arriver ? », s’interroge Mathilde Favel, une éducatrice
spécialisée qui se
souvient de la cour de son école primaire, à Bobigny, quand elle se
faisait
traiter de « noiraude » ou de « petit singe ».
« Mon peuple, quand cesseras-tu d’être le
jouet sombre au carnaval des fous
? » écrivait Césaire, pointant déjà ce « malaise antillais »
qui est
peut-être en train d’exploser, aujourd’hui, de Paris à Pointe-à-Pitre.
Thierry
Leclère
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