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Point de Vue:
Une
grande manipulation, par Louis Dessout.
Louis
Dessout décrypte la manipulation.
L'ancien
directeur commercial du port autonome est
conseiller municipal de l'opposition. Il donne des clefs pour
comprendre la
stratégie de l'Etat et situer les véritables enjeux.
Louis Dessout
: En dépit de la gravité et de l'ampleur des
événements qui touchent aujourd'hui la Guadeloupe, il est prématuré de
dire,
comme j'ai entendu un professeur d'histoire l'affirmer, que cette
mobilisation
est la plus importante de l'histoire de la Caraïbe. A ce jour, ce n'est
pas
encore exact ni en ce qui concerne la durée ni en ce qui concerne
l'impact et
les conséquences. Pour porter un tel jugement, je me réfère à la grève
de 1953
relative aux 40% de vie chère dont mon père Hector Dessout fut le
secrétaire
général de la coordination, en liaison avec la Martinique, la Guyane,
et la
Réunion. La Grève avait duré 53 jours durant lesquels nous mangions du
pain et
du lait. Nous avions un carnet de crédit chez l'épicier du coin Victor
Montantin. Ceci pour dire que mon père n'avait aucune entrée de
salaire.
Sept magazine : Comment
analysez-vous
globalement la situation actuelle ?
L. D. : Le
texte qui reprend la doctrine de Victor
Schœlcher prévoit que la France indemnise les propriétaires d'esclaves
mais dit
clairement aussi que le crime qu'est l'esclavage ne sera pas réparé
tant que
les descendants d'esclaves n'auront pas acquis les mêmes droits et
avantages
des citoyens de la République. L'expression crime est déjà inscrite
dans le
texte que je cite. C'est une sorte de contrat de réparation entre la
France et
les habitants des territoires où sévissait l'esclavage. Pendant les
guerres de
1914/1918et 1939/1945, les Antillais ont payé l'impôt du sang et
contribué à
leur tour à libérer la France, Les colonies sont devenues
officiellement
départements français. Cependant, l'administration centrale freinait
des quatre
fers pour empêcher l'application des mesures sociales dans les
DOM.
A telle
enseigne que les fonctionnaires d'origine
hexagonale détachés en outremer bénéficiaient d'une prime de vie chère
de 70%.
Les fonctionnaires d'origine antillaise dans les mêmes postes et avec
les mêmes
diplômes n'avaient pas droit à une prime de cette nature. Ils
réclamaient 35%.
La moitié. Pendant 53 jours, Ils ont bloqué tout l'appareil d'État dans
les
quatre DOM. Ils ont finalement eu gain de cause. Toute la fonction
publique
d'Etat a été aligné sur 40% de sur salaire. Dans le même temps, les
fonctionnaires locaux ont mis en place un suivi pour l'application des
textes.
Ils ont obtenu la création d'une Caisse de sécurité sociale pour
fonctionnaires, la création de sections mutuelles et de caisses de
retraites,
congés en France etc.
Malheureusement, le suivi de
l'évolution du coût de la
vie avec des outils statistiques n'a pas été poursuivi. On s'est
contenté de
rajouter systématiquement 40% sur les salaires de l'Hexagone.
Toutefois, une
seule catégorie de salariés avait obtenu des avantages. Il a fallu
attendre
1958 pour que la complicité objective anti américaine entre de Gaulle
et les
communistes produisent quelque effet. De Gaulle pour des raisons
géopolitiques,
pour la force de frappe, a besoin des Antilles à ce moment et surtout
de
l'aéroport du Raizet, Tout comme Raymond Aron en 1960 a expliqué à de
Gaulle
que les finances publiques de la France ne pourraient jamais suffire à
procéder
au rattrapage en Algérie, en 1971, à l'occasion d'une étude sur la
modernisation
du port autonome, le bureau d'études allemand Infrastruklur Project
Association
(IPA) financé par le Fonds Européen de Développement (FED) dont
relèvent à
l'époque les DOM, expose à son tour, que la France ne pourra pas
poursuivre
l'effort de rattrapage dans les DOM. Et c'est l'arrêt Hansen en octobre
1978
qui change la donne.
Dès lors, les
DOM ne dépendent
plus du FED mais du FEDER. Ainsi, c'est l'Europe qui prend le relais.
Nous
sommes aujourd'hui confrontés à deux crises. La mobilisation pour
résister à la
crise économique mondiale et une autre crise franco-française
! C'est pour
cela que la France modifie sa constitution et
adopte l'article 73 et l'Article 74, Avec l'article 74, les DOM
n'émargent plus
automatiquement au budget de la nation mais se contentent d'un budget
annuel
qui dépend des possibilités de la France. Ce budget sera négocié chaque
année
avec nos élus comme pour les COM et les anciennes colonies françaises.
Le choix
de l'article 74 est pour la France la solution la plus confortable.
Aujourd'hui
nous assistons à un formidable exercice de manipulation pour nous
conduire à la
faute irréversible. Pour Bercy, l'article 74 et la suppression des 40%
serait
la meilleure contribution des Guadeloupéens à l'allégement du budget de
l'Etat
et à la réduction de son endettement. En revanche, l'art 73 maintient
l'automaticité du budget des DOM dans le budget national. Mais
l'application de
l'article 73 requiert une grande compétence de nos élus et une
transparence des
services de l'État. Car il ne s'agit plus seulement de solidarité
sociale
nationale mais aussi de construire une solidarité territoriale
européenne. Il
convient de constituer des espaces de solidarité continentaux ou
maritimes. Les
Canaries sont entrées dans cette logique. Dans le souci d'une
concurrence
loyale, II faut être en mesure de vérifier quels sont les prélèvements
réels de
l'État, les mesurer et les évaluer. Ceci est vrai en matière de TVA,
d'octroi
de mer, de droit de port, du mode de calcul du prix du carburant et des
dotations
aux collectivités.
Car, c'est le
pouvoir régalien de l'État qui lui permet de
prélever pour notre compte. Mais personne ne sait dans quelle
proportion.
Certes, l'Etat indique que ce sont toujours les mêmes taux. Mais
aujourd'hui
l'assiette a changé et les volumes sont beaucoup plus importants. Par
ailleurs,
l'Europe elle aussi est confrontée à la crise économique mondiale et
sera
forcée de déterminer ses priorités. Nous devrons trouver un
argumentaire et
leur faire des propositions dans des espaces de solidarité. Or, nos
collectivités ne sont pas en mesure de proposer grand-chose. Elles
n'ont pas de
cellule prospective opérationnelle. La Réunion et les Canaries ont
embrayé
depuis longtemps déjà. Mais nous ne sommes pas préparés à entrer dans
cette
logique. Nous n'arrivons même pas à nous entendre au niveau
intercommunal. Or,
la planche de salut pour nos collectivités locales c'est
l'intercommunalité et
la coopération inter régionale mais aussi la réactualisation de
l'assiette de
la fiscalité locale qui date de 1970.
Sept Mag :
Pouvez-vous donner un exemple
plus précis de l'opacité des prélèvements ? L. D, : Pas difficile. Au
niveau
des droits de port que je connais bien, ce n'est pas tout-à-fait clair.
Mon
collègue du port autonome des Canaries me montre, il y a dix ans, sur
son
ordinateur, un système qui lui permet à partir du numéro d'un container
de
savoir en temps réel combien il a payé, à quelle date il est entré et
de zoomer
sur sa position sur le terminal. Ce système qui établit une forme de
traçabilité
a été financé par l'Europe. En Guadeloupe il a été impossible de mettre
en
place cet outil. Car personne ne veut ici la transparence. J'avais
obtenu que
la commission européenne finance à 100% un tel projet, avec l'accord de
la
Normandie, (le Havre) la Martinique, de l'Espagne par le biais des
Canaries
pour que ce système soit installé chez nous. Quand nous avons obtenu
officiellement la validation européenne pour l'éligibilité de ce projet
pilote,
la direction générale du port a refusé cette opportunité, au motif que
le
niveau de qualification de notre service informatique était
insuffisant. Un
prétexte fallacieux puisqu'il était prévu dans le projet une mise à
niveau des
opérateurs.
De fait,
cette transparence gênait beaucoup. Y compris les
services de l'Etat Car la douane qui collecte les droits de port ne
restitue
qu'un solde au port autonome. Il n'a aucune possibilité de vérifier le
détail
du montant des retenues opérées par l'Etat. La mise en place de ce
système
permettrait la mise en place d'une vraie politique commerciale avec des
simulations informatiques et statistiques. Cela faciliterait l'analyse
et
l'ajustement de la compétitivité de la place portuaire. Autre anomalie
:
pendant longtemps, la CGM nous a imposé pour des raisons obscures une
comptabilisation de la banane par conditionnement en cartons alors que
l'unité
de manutention dans les supermarchés et partout dans le monde est la
palette.
J'ai fini par
comprendre que tout le monde est contre la
transparence et profite du système. Lors de la dernière réunion entre
chefs
d'État de la Caraïbe au WTC et à laquelle participait Jacques Chirac,
les
services de sécurité avaient installé sur le toit un appareil pour
relever, la
veille les allées et venues dans le secteur. Le lendemain en relevant
les
enregistrements on s'est rendu compte de l'existence d'un trafic
nocturne
inhabituel sur le terminal. On a craint qu'il s'agissait d'une
organisation
terroriste. En réalité, il s'agissait d'activités autour de containers
bien
identifies bourrés de matériel HIFI, et de Champagne. Or, pour
identifier leur
emplacement exact et savoir que ces containers étaient entrés, il
fallait une
connivence entre des agents de la douane, ceux de la CGM et les vigiles
chargés
de surveiller la zone. Il y avait aussi connivence avec les
destinataires, car
les gendarmes auraient retrouvé dans certains magasins des marchandises
en
stock alors qu'elles avaient été remboursées par les assurances.
Inutile de
vous dire que cette affaire a été vite étouffée. Elle impliquait trop
de monde
et peut-être pas des moindres.
Sept Mag -. Mais
pourquoi n'avoir pas
alerté l'opinion publique ?
L.D. : J'ai
secoue le cocotier en tentant sans succès de
moderniser avec de nouvelles technologies de l'information (NTIC) les
services
commerciaux du port. Tout ce que j'ai obtenu c'est la tenue en 2002 en
sous-préfecture d'un conseil d'administration du port autonome pour
supprimer
jusqu'à ce jour toute la direction commerciale. Autre originalité
tropicale, le
port autonome de la Guadeloupe est le seul à pouvoir se passer d'une
direction
commerciale. On a tenté également de me licencier. C'est l'inspecteur
du
travail des transports qui s'y est opposé en demandant de justifier une
faute
professionnelle de ma part ou l'impossibilité économique de me payer,
sinon, il
portait plainte. Le directeur de l'époque a déguerpi à toute vitesse.
Le choix
est simple. Il faut savoir si le temps est venu d'avoir des gens
honnêtes et
compétents aux postes de responsabilités et de contrôle démocratique.
Dans ce cas
on choisit l'article 73. Cependant si on veut rendre un dernier service
à Bercy
on choisit l'article 74. A nous de voir ! Souvenons-nous qu'après le
cyclone
Hugo qui avait révélé la virtualité de notre économie, le président
Mitterrand soutenu par Jacques Chirac a tenté de la
reconvertir avec le
projet de raffinerie de la Black Diamond Petroleum en 1990. La
manipulation
orchestrée avec succès, par Elf qui gérait la SARA, a bloqué cette
ambition et
m'a édifié sur la réalité du contrôle économique et politique des
monopoles
d'État, redécouverte aujourd'hui. Qu'en sera-t-il demain avec Total ?
Quid des
poursuites annoncées par Yves jégo?
(Interview
réalisée pour Sept-Magazine par Pierre-Edouard Picord).
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